‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 30 sur 69 · T2 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

T2 MÉMOIRES

hommes , raffines dans l'art de meurtrir les âmes • trouvent l'occasion de mêler au silence habituel qui tourmente, une franchise simulée qui puisse désespérer, ils ne la manquent pas ; qu'ils parlent ou qu'ils se taisent, ils ont grand soin que leur activité soit cruelle comme leur inaction.

C'est par ces manœuvres qu'un père et un fils , un mari et une femme, des parentés entières, peuvent peupler à la fois la Bastille , sans se douter qu'ils aient, auprès d'eux , des objets si chers (i) , ou y languir dans la persuasion qu'une détresse commune enveloppe toute la famille , quoiqu'une partie s'y soit soustraite. Quand un gouverneur de Saint-Domingue jugea à propos , il y a quelques années , de se défaire un matin de toute la justice d'une de ses villes , et d'emballer un tribunal entier pour le renvoyer en France sur le même vaisseau , on mit tout en arrivant ce parlement américain à la Bastille (2).

Les pauvres gens y trouvèrent une bien autre servitude que celle de leurs nègres. Ils y furent huit mois, sans savoir ce qu'était devenu chacun d'eux ; et cependant on leur faisait leur procès !

(1) Lisez plus bas la note relative au comte de Cagliostro et à sa femme.

( Note des nouv. édit. )

(a) Les éclaircisscmens contiennent un précis de cette affaire , dont plusieurs détails offrent de grands abus de pouvoir exerces dans les colonies ( / ).

( Note des nouv. édit. )

et en définitif ils ont été reconnus innocens ; et ils n'ont eu d'autre indemnité que la permission d aller reprendre leurs places !

Mais si Ton est si soigneux d empêcher les captifs soit de correspondre entre eux , soit même de se connaître, on ne songe point du tout à leur dissimuler qu'ils ne sont pas seuls. Ces planchers doubles , ces voûtes impénétrables aux consolations , rendent fidèlement les indices par lesquels un infortuné qui souffre est averti qu'il a au-dessus ou au-dessous de lui un autre infortuné non moins à plaindre. Les portes, les clefs, ne sont pas plus muettes que les verroux. Le fracas des unes , le cliquetis des autres , le lourd roulement des troisièmes retentissent au loin dans les volutes de pierre qui forment les escaliers , et se propagent d une manière effrayante dans le vide immense des tours. Il m'était facile par là de supputer combien j avais de voisins, et c'était une nouvelle source de convulsions (i).

Sentir que Ton a sur sa tête ou sous ses pieds un être malheureux à qui l'on pourrait donner , ou de qui Ton pourrait recevoir du soulagement ; Ten-

(1) Le général Dumouriez avait découvert un autre moyen de connaître le nombre de ceux qui partageaient son sort. « Depuis

» sa réunion avec ses domestiques , Dumouriez , dit-il , avait change » l'heure de sa promenade ; il l'avait mise à midi. Les prisonniers » remarquent tout et profitent de tout. Jusqu'alors , uniquement » occupé de son procès et de ses lectures , il n'avait eu aucune "curiosité sur ce qui se passait dans la maison. Il devint plus

tendre marcher , soupirer ; penser qu'on n'en est éloigné que d'une demi-toise ; combiner sans cesse le plaisir de franchir cet espace et l'impossibilité dy réussir; avoir également à s'affliger, et du fracas qui annonce un nouveau venu condamné à partager vos fers sans les alléger , et du silence de ces cachots , qui vous avertit qu'un des compagnons de votre misère a été plus fortuné que vous , c'est un supplice dont on ne peut pas se former l'idée. Ce sont ceux de Tantale, d'Ixion, de Sisyphe réunis.

Et il en occasione quelquefois un plus horrible encore. Je ne puis douter que le camarade qui occupait la chambre au-dessous de moi ne soit mort, naturellement ou non, pendant mon séjour. Une nuit, vers deux heures du matin , j'entendis dans l'escalier un grand tumulte. On montait en grand nombre et avec fracas : on s'arrêta à cette porte; il y eut des débals, des contestations , des

» curieux. On était en hiver, .et tous les samedis on apportait , » au pied de chaque tour , autant de tas de bois qu'il y avait de » chambres occupées. Par ses observations à cet égard , il calculait t) combien il avait , dans chaque tour , de compagnons d'infor- •» tune. Tous les jours, à l'heure de midi , on mettait aussi au » pied de chaque escalier autant de paniers , contenant des plats , » qu'il y avait de prisonniers. Ils étaient alors peu nombreux , car » il n'y en a jamais eu de son temps plus de dix-neuf , et pendant » plusieurs jours ils n'ont été que sept. Ainsi cette terrible Bastille , » du moins à cette époque ( de 1773 à 1774 ) , n'engloutissait pas » autant de malheureux qu'on le Croyait. » Vie du général Dumouriez , tome Ier , page 344.

( Note des nouv. èdit>

allées, des venues; j'entendis très -distinctement des efforts, des gémissemens.

Etait-ce une visite secourable, ou une exécution? Introduisait-on un médecin , ou un bourreau ? Je l'ignore; niais trois jours après, à la même heure, j'entendis à la même porte un bruit moins violent; je crus distinguer qu'on montait , qu'on posait , qu'on remplissait, qu'on accommodait une bière. A ces formalités succéda une forte odeur de, genièvre. Ailleurs ce serait un événement tout simple ; mais à la Bastille , et à une pareille heure , et à deux pas de soi (i) !

(1) La Porte dit , dans un endroit de ses Mémoires : « Je m'allais » coucher lorsque j'entendis un grand bruit et ouvrir mes portes , » ce qui m 'étonna extrêmement , et me donna de l'appréhension ; » car j'avais ouï dire à plusieurs personnes , et même à mon soldat » ( un soldat couchait dans son cachot pour le surveiller à toute » heure) , qu'on avait fait mourir des prisonniers la nuit , de crainte » que le peuple ne s'émût ; je crus que j'allais être traité de la » sorte. » Pag. i45. On voit par ce passage que la crainte d'une exécution , la nuit , à la Bastille , n'était pas tout-à-fait chimérique. Mais d'un autre côté , pour un prisonnier privé des moyens d éclaircirses doutes , et dont l'imagination n'est occupée que de sombres idées , les circonstances les plus indifférentes peuvent avoir quelquefois la plus sinistre apparence. Madame de Staal cite dans ses Mémoires un exemple plaisant des fausses terreurs que peut concevoir un esprit prévenu. A ton arrivée à la Bastille , on la fit passer , elle et sa femme de chambre , de l'appartement où elles étaient entrées d'abord , dans une autre pièce. « JXous fûmes bar- » ricadees dans cette chambre aussi soigneusement que nous » l'avions été dans l'autre. A peine y étions-nous renfermées , que » je fus frappée d'un bruit qui me sembla tout-à-fait inouï. J'écou- >»tai assez long-temps pour démêler ce que ce pouvait être. N'y

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