‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 31 sur 69 · G MÉMOIRES · texte numérisé non relu

G MÉMOIRES

Si le régime de la Bastille met ainsi à la discrétion de ses gardiens, par cette voie et par une autre dont je parlerai bientôt, la vie de quiconque y est précipité , ils veulent aussi qu'elle ne dépende absolument que d'eux; ils savent, et c'est une de leurs plus précieuses jouissances, que leur régime doit produire le désespoir ; ils savent qu'il y a mille momens où celles surtout de leurs victimes dont aucune action répréhensible n'a flétri le courage , ni l'habitude servile de l'obéissance énervé la sensibilité , seraient tentées de se soustraire par un effort passager à cuite longue suite d'agonies ; et c'est précisément ce qu'ils ne veulent pas : ils craignent encore plus qu'un de leurs captifs ne se dérobe aux horreurs dont ils se nourrissent , par la mort que par la fuite. Ces Phalaris redoutent surtout qu'on ne sente pas assez long-temps le feu de leur taureau ; et , par un art qui ne peut se trouver

» comprenant rien et voyant qu'il continuait sans interruption , » je demandai à Rondel ( sa femme de chambre ) ce qu'elle en » pensait. Elle ne savait que répondre ; mais s'apcrcevant que j'en » étais inquiète , elle me dit que cela venait de l'arsenal dont nous » n'étions pas loin ; que c'était peut-être quelque machine pour » préparer le salpêtre. Je l'assurai quelle se trompait , que ce » bruit était plus près qu'elle ne croyait , et très-extraordinaire. » Rien pourtant de plus commun. Je découvris, par la suite, » que cette machine que j'avais apparemment crue destinée a » nous mettre en poussière , n'était autre que le tourac-broche , » que nous entendions d'autant mieux , que la chambre où l'on » venait de nous mettre était au-dessus de la cuisine. » Mémoires de madame de Staal , tome II , pag. o,5.

{Note des nouv. èdit. )

qu'à la Bastille , les précautions mêmes qu'ils multiplient contre ces prétendus accidens , sont aussi humiliantes que douloureuses , aussi propres à entretenir le désir de la catastrophe quelles préviennent, qu'à en empêcher l'exécution.

J ai dit qu'on ne laissait à un prisonnier , ni ciseaux , ni couteaux , ni rasoirs (i). Ainsi, quand on lui sert les alimens que ses larmes arrosent , ou que ses soupirs repoussent , il faut que le porteclefs lui coupe chaque fois ses morceaux ; et il se sert d'un couteau arrondi par le bout , qu'il a soin chaque fois de remettre dans sa poche , après la dissection.

(1) Mirabeau , prisonnier au Donjon de Vincennes , rapporte le dialogue suivant eutre lui et M. de Rougemont , gouverneur de cette prison d'Etat :

« Obligé de dépecer sa viande avec ses doigts et une sale four- » chette d'étain , demande-t-il un couteau émoussé , faible , » mince, court? — Ah ! monsieur , un couteau ? vous n'y pensez » pas ; des couteaux à un prisonnier î voyez-vous des couteaux à » la Bastille ? — Eh ! monsieur , que m'importe la Bastille? Quel » mal puis-je faire avec un couteau tel que je le désire? pratiquer » des trous , scier des barreaux ? cela est impossible. Me tuer ? i) ehî ne le pourrais-je pas toujours? La liberté de s'ôter la vie est » la seule à laquelle le despotisme ne puisse attenter. Tuer mon » porte-clefs ? si j étais frénétique , ne pourrais-je pas l'assommer » avec une bûche ? — Monsieur , toutes ces raisons sont inutiles.

» Ce n'est pas la règle Mais qui l'a établie cette règle ?... Lui ,

» lui seul , qui croit qu'il ne fera jamais mieux sa cour qu'en chi- » cauant aux prisonniers jusqu'à l'air qu'ils respirent. Cœur tyran , » il croit à des ministres , à des princes tyrans. » Des Lettres-de- Cackety édition de 1820 ; page 454.

{Note des noil\>. édit. )

On ne peut pas empêcher ses ongles de croître, ni ses cheveux de pousser; mais il ne lui est pas permis de se débarrasser de ces progrès incommodes , sans en acheler la faculté par une humiliation : il faut qu'il prie qu on lui prête des ciseaux ; le porte-clefs doit rester présent tant qu'il en fait usage , et les remporter sur-le-champ.

Quant à la barbe, le chirurgien de la maison est chargé de la raser (1). C'est un office donl il s'acquitte deux fois par semaine. Lui èt le porteclefs, agent ou surintendant général de tout ce qui se passe dans les tours , veillênt soigneusement à

(1) On verra , par la lettre suivante , qu'un prisonnier ne pouvait ni écrire au lieutenant de police , ni se faire raser sans une permission de ce magistrat. Cette lettre est écrite au lieutenant de police M. Beryer , par un des officiers de la Bastille.

A la Bastille , le 3i mai ry56.

a Monsieur ,

» Le sieur Pizzoni demande à vous écrire-, nous attendons vos » ordres en conséquence.

» Ce prisonnier n'a rien pour changer ; nous lui prêtons , du » magasin , chemises , mouchoirs , cols , bonnets , coëffes de nuit » et chaussons.

» Le sieur Pizzoni est ici depuis le 17 du courant ; il n'a pas » encore été rasé , il demande en grâce à l'être.

» J'ai l'honneur , etc. Signé Chevalier . »

En marge de cette lettre se trouve , de la main du lieutenant de police , une note pour servir d'instruction à son secrétaire Duval qui devait faire la réponse. Voici , mot pour mot , le contenu de ecUc note :

« Je peux bien qu'on le rase et qu'il ni écrive, 3 juin f?56. » Bastille dévoilée y 5Miv. , p. i4?.

( Note des nom», édit. )

ce que la main du captif n'approche pas de Fétui où sont renfermés les formidables instrumens. On ne les développe , comme la bâche du bourreau qui décapite, qu'au moment de s'en servir. On se souvient encore, à la Bastille, du fracas qu'y occasiona la témérité de M. de Lally, quoique dans un temps où il ne prévoyait guère sa destinée. Il s'empara un jour d'un rasoir ; il refusa en riant de le rendre. Cela n'annonçait pas des desseins bien furieux : le tocsin n'en sonna pas moins dans tout , le château. La garde était déjà mandée : vingt baïonnettes marchaient ; on préparait peut-être les canons, quand heureusement la révolte finit par la réintégration du terrible outil dans son étui. C'est une dérision que de prétendre , comme on le fait, que cette vigilance a autant pour objet la sûreté des gardiens que celle du captif lui-même ( i ) . Quel attentat redoute-t-on d'un homme chargé de

(i)Sans prétendre justifier la rigueur des précautions employées à l'égard des prisonniers de la Bastille , il est juste d'ajouter que le motif de ces précautions n'était point aussi dérisoire que Linguet le prétend. On trouve , dans les écrits relatifs à la Bastille , plusieurs exemples de prisonniers qui se détruisent eux-mêmes , ou qui assassinent leurs geôliers. Les registres d'écrou de l'année 1770 portent la note suivante :

« Le sieur Braconneau, — pour la religion. — Mort le 2 mars » 1691 , d'un coup de couteau qu'il s'était donné le 18 février de la » même année. » Bastille dévoilée , ire livraison , page 48.

A l'égard des meurtres commis ou tentés sur la personne des geôliers ou des officiers attachés à l'état-major , voyez (m) deux articles curieux extraits des Mémoires sur la Bastille.

( Note ries nouv. èdit. )

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chaînes appesanties avec tant d'art , pressé par tant de murs , entoure' de tant de gardes , isolé avec tant de scrupule? Mais quel que soit le motif qui fait craindre de laisser de si faibles ressources à sa portée , il est évident que c'est son désespoir que Ton redoute. Or, on sait que ce désespoir n'est le fruit que des tortures réfléchies dont on l'accable ; et ce n'est que parce qu'on veut déchirer impunément son cœur, qu'on veut aussi que sa main soit impuissante.

J'ai beaucoup parlé jusqu'ici des porte-clefs , sans en indiquer l'emploi. Ce sont les subalternes chargés de ce qu'on appelle le service des tours, c'est-à-dire des prisonniers , et il est bref. Il se réduit à distribuer les alimens dans chacune des mues dont le district leur est confié. Ils y entrent trois fois par jour , à sept heures du matin, à onze et à six du soir. Ce sont là les heures du déjeuner, du dîner et du souper. On les veille pour s'assurer qu'ils ne restent que le temps à peu près de déposer leur fardeau. Ainsi, sur les vingt-quatre siècles qui composent une journée, ou plutôt une nuit à la Bastille, un prisonnier n'a que ces trois courtes distractions.

Les porte-clefs sont dispensés même de faire les lits, de balayer les chambres. On prend encore pour prétexte que quand ils y seraient occupés on pourrait les maltraiter, les assassiner, etc. On appréciera la justesse du motif ; mais la dispense est constante. Ainsi, le vieillard, l'infirme, la

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femme délicate , l'homme de lettres étranger à ces manipulations du naéaage , l'homme opulent qui ne Les connaît pas mieux , sont tous soumis à kmêmç étiquette.

A la vérité les porte*clefe ne s'y assujettissent pas toujours. : Us font des exceptions , et rendent quelquefois des services qu'on n'a pas droit d'exiger deux; mais il faut qu'ils s'en cachent, comme d'une correspondance illicite. La furie déguisée en gouverneur, qui prend l'alarme dès qu'en passant devant un de ses cachots il ny entend pas gémir, les punirait bien vite des consolations qu'ils y auraient portées.

C'est dans ce silence absolu, dans ce dénûment général , il faut le répéter ; dans ce néant plus cruel que celui de la moct, puisqu'il n'exclut point la douleur, ou plutôt qu'il engendre toutes les espèces de douleurs ; c'est dans cette abstraction universelle, il faut ne point se lasser de le redire, que ce qu'où appelle un prisonnier d-État à la Bastille , c'est-à-dire un homme qui a déplu à un ministre, à un commis, à un de leurs valet* (i) , est

(i) Les registres , dont la Bastille dévoilée contient un extrait, i indiquent les causes de détentions suivantes :

« Le comte de Beaujean, pour menaces faites à M. d'Angevil- » liers , ministre* de la guerre. »

m Mon cousin le duc de Fitz - James , pour avoir menacé » M. Alexandre , chef du bureau de la guerre. »

« Le chevalier Des Fonds, gentilhomme de Vivarais , ci-devant » lieutenant au régiment de Conti; il déclamait contre le minis*

livré, sans ressource d aucun genre, sans autre distraction que ses pensées et ses alarmes, au sentiment le plus amer qui puisse affecter un cœur que . le crime n'a point dégradé ; à celui de l'innocence

» tère et Jes-généraux , surtout contre M, de Lowendal , qu'il ap- * pelait f/îpon. H disait qu'il lui avait donné la croix de Saint- » Louis ; mais qu'il s'en souciait si peu , qu'il l'avait laissée dans » sa valise. Il paraît que ce prisonnier avait été deux fois à la » Bastille. »

« Le sieur Dupré de Richemond , auteur satirique qui, en fel- » santla continuation du Dictionnaire de Bayle , traçait des por- » traits ingénieux des ministres et des autres personnes constituées » en dignité. »

<t Le sieur Georges-Husquin Beaudouin , dit Bellecour , homme » de mauvaise conduite, ennemi de M. OrrydeFulry, commissaire » du roi , de la compagnie des Indes , venu de l'île Bourbon avec » plusieurs habitans qui accusaient le sieur de La Bourdonnaie. »

« François Le Comte, soldat au régiment de Bourbonnais, pour y» avoir écrit des lettres folles à madame de Pompadour ; transfère » à Bicêtre. »

« Rousset, dit Saint-Julien , et Duchamot , auteurs de Mémoires » de finances contre M. Orry , contrôleur général des finances , » tendant à prouver que ce ministre avait fait de gros profits dans- » le rétablissement des charges sur les ports , quais , halles et mar- » chés , ou nouveaux droits établis. »

a Le sieur Ghassan , pour mauvais propos contre le gouverne- » .ment, le roi , madame de Pompadour et M. le duc de Richelieu ; » exilé , après trois ans de détention , à cinquante lieues de Paris. »

a Le sieur Feydeau Du m en il , pour donner des Mémoires contre » le directeur de la Compagnie des Indes et contre M. de Fulry. >►

« Le sieur Magny , premier commis des domaines de Flandre , » auteur d'une histoire contre madame de Pompadour. »

a Le chevalier Resegnier , officier aux gardes françaises t auteur » d'une brochure contre les ministres , intitulée : P'oyage d'Ama~ » f/tonfe. » Bastille dévoilée , ire livraison.

( Note des noiw. édit. }

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accablée qui se voit périr sans pouvoir se manifester ; c'est de là qu'il s épuise à réclamer sans fruit le secours des lois, la communication de ce qu'on lui impute, et l'assistance de ses amis. Non-seulement ses prières , ses gémissemens , son désespoir ne servent à rien, mais il sait, on lui répète qu'ils sont inutiles ; c'est la seule connaissance qu'on lui donne. Abandonné à toute l'horreur du désœuvrement, de l'ennui, augmentée par l'incertitude de l'avenir, il sent journellement son existence s'éteindre, et il sent en même temps qu'on ne la lui conserve que pour prolonger son supplice. La dérision et l'insulte se joignent à la cruauté pour redoubler l'amertume des privations dont on le nourrit (i).

Par exemple , au bout de huit mois , l'idée me vint d éluder un peu ma nullité en me rappelant mon ancienne géométrie. Je demandai un étui de mathématiques : j'avais eu soin d'en fixer la grandeur à trois pouces, afin de prévenir même le prétexte d'un refus. 11 fallut solliciter cette grâce pendant deux mois; il fallut peut-être tenir un conseil d'Etat. Enfin elle est accordée : l'étui arrive , sans compas. Je me récrie; on me ré-

(i) Les notes renferment , i° un passage de Mémoires de La Porte, passage qui prouve que les prisonniers avaient de son temps la liberté de communiquer entre eux; a° un morceau plein de chaleur et d'éloquence extrait des Lettrcs-dc-cachet , et que , soit sous le rapport historique, soit sous le rapport littéraire, il est intéressant de comparer à celui qu'on vient de lire (/i V

( Note des noiw. édit. )

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pond froidement que les armes sont défendues à la Bastille.

U fallut solliciter de nouveau, supplier, envoyer de longs mémoires ; discuter sérieusement s'il y a quelque différence entre un étui de mathématiques et un canon. Après un autre mois, grâce à la charité , à l'imagination du conimissaire cbat^u , les compas sont venus. ]\fais comment ? garnis eu os. On avait fait faire, à mes dépens, 4e çgtjff matière, tout ce qui, dans un étui d^e ipathém^tiques , doit être d'acier.

Je conserve précieusement cette garniture géométrique d'un genre nouveau. Après en avoir pendant ma vie orné mon cabinet, j'aurai soin en mourant qu'elle soit consignée dans un dépôt où elle puisse trouver des spectateurs : elle y figurera avec honneur au milieu des monumens de l'industrie des peuples barbares , donÇ nos voyageurs nous rapportent quelquefois des, échantillons. Nulle part on ne trouvera d'invention de sauvage qui mérite autant la curiosité publique.

Par une suite de ce principe qu un homme ainsi mis sous la main du roi, ou plutôt du ministère, doit devenir invisible, sans exception ; pour ne pas déroger à cet escamotage atroce , on a voulu que l'existence des prisonniers dépendit exclusivement des mains qui sont employées à la cacher. Le gouverneur en entreprend la nourriture à forfait, et cette gargote royale est lucrative.

Le ministère a fondé à la Bastille quinze places

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qui sôrii payées, occupées ou non, sur lfe pied de dix livires de France , ou a *peu près cinq florins de Brahant, oii huit shillings d'Angleterre, par jour, ce qiii Fait au gôuverneur un revenu de près de 2^00 loui* d or par ân.

Ce n'est pas tout : en fabricant une lettre-de-caxXiet cjûi lui donne un commensal, ôh ajoute a la fonda lion prïkiîStive une somme par tête , proportionnée à sa qualité. Ainsi un colporteur, un homme du bas étage, apporte à la marmite commune , outre la pistole fondée , un écu d'extraordinaire par jour; un bourgeois, un légiste de fat classe inférieure , cent sous ; un prêtre , un financier, un juge ordinaire, dix livres T. ; un concilier au parlement, quinze livres T. ; un lieutenant général des armées, vingt-quatre livres T. ; un maréchal de France, trente-six livres ï. J'ignore quel est dans ce cadastre ministériel le (âui d'un prince du sang (i).

( i ) La somme accordée , pour un prince du sang , était de cinquante livres tournois. Il paraît au reste que rétablissement de ce tarif était postérieur à l'année 1692, puisque Linguet dit ici qu'on accordait un écu à un colporteur * , et qu'on trouve dans les Mémoires sur la Bastille des détails sur un homme de cette profession arrêté en 169a, et qui se plaint dé n'avoir, pour sa

* Les registres de la Bastille contiennent les noms (Tune foule d'indî- Vidas qui n exerçaient point d autre industrie. On y trouve :

En 1664. « Charles Mauconduit, écrivain, colporteur de livres prohibés, et janséniste. »

En 1681. « Prospcr Contât, garçon libraire, accusé de faire corn-

Enfin , de plus , on a accordé au gouverneur le privilège de faire entrer dans ses caves près de cent pièces de vin, franches de tous droits, ce qui fait encore un objet considérable, qui devrait sans doute faciliter et assurer le service de ses tables.

Que fait-il ? Il vend son droit d'entrée à un cabaretier de Paris, nommé Joli , qui lui en rend deux mille écus; il lui prend en échange du vin au plus bas prix pour l'usage des prisonniers ; et ce vin, comme on s'en doute bien, n'est que du vi-

nourriture et son entretien , que 4 sous par jour. Voyez la note ( p) , et plus bas la description de la Bastille.

( Note des nouv. édit. )

merce de livres défendus ; banni pour cinq ans j enjoint de garder son ban sous peine de vie. »

En 1716. « François Barrois, libraire, pour avoir imprime et débité des livres défendus et séditieux. »

En 1718. « Le nommé Valder, soupçonné d'imprimer des ouvrages sur les affaires du temps ; déchargé d'accusation , et élargi dès le lendemain. »

En 1749- « Jean La Casse , garçon de vaisselle du granJ commun , qui avait mis en entrepôt dans la chapelle du roi , à Versailles, une édition entière du (livre très-obscène). »

Dans la même année. « Hebesme, pour avoir fait imprimer en faveur du parlement au sujet des affaires de 1 Eglise. »

A une époque où il n'existait aucune liberté de la presse , le soin de débiter en cachette des livres hardis et licencieux, était ainsi devenu une espèce de profession qui avait son nom , ses profits et ses dangers : c'était ce qu'on appelait vendre sous le manteau. En 1776, on arrêta deux hommes signalés à la police à cause de l'adresse et de l'audace qu'ils mettaient a répandre, l'un de mauvais livres, l'autre des ouvrages défendus. Voyez dans la note (o) les détails extraits des pièces de procédure» qui les concerne n t. ( Note des nouv. édit. )

iiaigre. 11 regarde la fondation annuelle des dix francs par jour, comme un revenu fixe de sa place , duquel il ne doit aucun compte, et qui n'a rien de commun avec ses écots ; il n'y emploie que cet excédant, cet extraordinaire que la libéralité du prince n'a destiné qu'à les augmenter ; et cet excédant même il se garde bien de le consommer en entier. Les détails à ce sujet ne sont pas nobles, mais ils n'en méritent pas moins d'être connus. 11 y a des prisonniers à la Bastille , à qui l'on ne sert que quatre onces de viande par repas. Les portions ont été pesées plus d'une fois ; c'est un fait connu de tous les subalternes qui en gémis—sent (XVIII). Rien de plus facile à vérifier , dès qu'on voudra garantir du ressentiment du chef les inférieurs qui peuvent démasquer sa sordide avarice (i),

(1) L m guet trouve , sur la nourriture de la Bastille , deux contradicteurs dont les témoignages sont dignes de confiance : l'un est le général Dumouriez , l'autre est Marmontel. Voici ce que dit le premier : « Dumouriez avait pris l'habitude de se faire apporter » à la fois son dîner et son souper , tous les jours , entre trois et » quatre heures. Son valet de chambre , qui était bon cuisinier , » faisait des ragoûts. On était fort bien nourri à la Bastille ; il y » avait toujours cinq plats pour le dîner , trois pour le souper , y» sans le dessert, ce qui, servi en ambigu, paraissait magnifique. »

Quant à Marmontel , la manière dont on lui servit son dîner % occasiona une méprise plaisante , et qui fait honneur au régime delà Bastille. Nous rapportons en note (q) ce passage de ses Mémoires ; il suffira de dire ici que le dîner qui lui était destiné se composait ainsi : « Un excellent potage , une tranc he de bœuf suc- » çident , une cuisse de chapon bouilli ruisselant de graisse et

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Il y a des tables moins dénuées , je l'avoue : là mienne était du nombre. Est-ce un mal , est-ce un bien , que cette abondance pour ceux à qui on l'accorde ? Je n'ose le décider ; si elle a quelque chose de moins humiliant , elle peut âussi cacher des pièges bien redoutables. J'ai connu des gens qui dans tout leur séjour à la Bastille n'ont vécu que de lait ; d'autres, tels que M. de La Bourdon- »aie , ont sollicité , et obtenu la permission de se faire apporter des aliniens de chez eux (i). Elle m'a été constamment refusée , et même pendant huit mois celle de me faire acheter quoi que ce soit, sans exception, comme je l'ai dit, quoique j'eusse de l'argent déposé dans les mains des officiers du château.

J'y suppléais par une attention scrupuleuse à ne manger jamais que très-peu de chaque plat; à laver dans plusieurs eaux ce qui me paraissait

» Fondant , un petit plat d'artichauts faits en marinade , un d'épi- » nards , une très-belle poire de cresanne , du raisin frais , une » bouteille de vin vieux de Bourgogne , et du meilleur café de » Moka. »

Marmontel ferait regretter le restaurant de la Bastille. Ce qu'on peut conclure de ceci , pour ne point trop soupçonner en cet endroit la véracité de Linguet , c'est que le régime variait selon les temps et les causes de détention , selon la qualité des prisonniers , les ordres des ministres ou du gouverneur.

( Note des nouu. édit. )

(i) La note relative à M. de La Bourdonnaie fait connàître â quelle occasion la permission dont il jouissait lui fut retirée (/•).

{Noie des nouu. édit.)

SUR tk BASTILLE. 89

rtityNfët ; jè t**ai pàs pru , malgré ces précautions , éviter ce que je redoutais avec trop de raison. Le huitièine jour depuis mon entrée j'ai eu des coliques fet des vomissemens de sang qui ne m'ont presque plus quitté , et dont le$ accès redoublés de temps en temps décelaient un renouvellement de causes.

Jè tte me suis ni mépris ni tù sur ces causes. J'ai écrit cent fois au lieutenant général de police , que Ton ^'empoisonnait ; je lai dit Vèrbatenient à s*m substitut; je l'ai dît au médecin, aû chirurgien , âu* officiers de la maison eux-mêmes : Un rite insultant est la seule réponse què j'aie jamais

reçue.

Si l'on avait voulu vous empoisonner , existeriezvous , m ont déjà dit plusieurs personnes , à qui fai parlé de cette étrange anecdote; ét la même objection sera peut-êtrè répétée par d'autres qui la liront ici ; mais ce n'est que faute de réflexion qu'elle peut paraître spécieuse (i). Non, sànfc doute, je n'aurais pas échappé à cette volonté meur-;

(1) A l'occasion de ce passage de Linguet, Pun des hommes dont il a le pins exercé l'ardeur polémique , La Harpe fait les réflexions suivantes dans fia correspondance littéraire : « Linguet

* a dit dans ses Mémoires ce que tout le monde savait , c'est-à- » dire qaé la manière dont on traite les prisonniers à la Bastille » est aussi arbitraire que le pouvoir qui les y renferme ; et com- » ment cela serait-il autrement ? Comme cettè espèce d'emprison-

* nement illégal est une vengeance et non pas une punition , le » traitement qu'on y reçoit est toujours proportibbnë au ressenti- » ment personnel. Beaucoup de particuliers qui ont etc à la Bas-

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trière, si elle avait été celle du gouvernement; mais mon existence, l'opiniâtreté vivace de ma constitution ne justifient que lui. Les mains qui ne lui refuseraient pas une lâcheté de cette nature, s'il était capable de l'exiger, le sont-elles de résister à des sollicitations lucratives qui peuvent venir d'ailleurs ?

Par l'inconcevable régime dont il est question ici, rien de ce qui servirait à distraire , ou à consoler un prisonnier, ne peut arriver jusqu'à lui; mais tout ce qui est propre à porter à sou arae , ou à sa santé, des atteintes irréparables , n'éprouve aucune difficulté. L'état-major supérieur est composé de quatre officiers ; l'inférieur , de quatre

» tille , disent y avoir été traités avec beaucoup de douceur ; » plusieurs même avec toutes sortes d'égards ; d'autres l'ont » été très-dureraent , et il est croyable que Linguet , à qui l'on a » cru faire grâce en ne lui ôtant que sa liberté , aura été très-res- » serré. Cependant il avoue lui-même qu'il a été fort bien nourri ; » mais il ajoute que c'était dans le dessein de l'empoisonner. En » vérité , cet homme , avec ses mensonges et sa déraison , gâterait » la meilleure cause. Certainement , quiconque a été mis à la Bas- » tille a droit de se plaindre , et Cartouche même m'intéresserait , » s'il me disait : On devait me juger , et on m'a mis dans un cachot. » Mais à qui Linguet fera-t-il croire qu'on ait voulu Y empoisonner? » Notre gouvernement n'est rien moins qu'empoisonneur ; et sur » la description qu'il fait lui-même de l'administration intérieure » de la Bastille , il est sûr qu'un homme , dont on voudrait se dé- » faire , serait bientôt anéanti sans qu'il restât la moindre trace » de son existence ni de sa mort. Donc si Linguet est vivant , c'est » qu'on n'a pas voulu le faire mourir. *> Correspondance littéraire y toinc IV , page ii8.

( Note des nouu. èdit. )

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porle-clefs ; la cuisine, de quatre marmitons. Ces douze savent tous qui ils servent , malgré les ridicules minauderies avec lesquelles on feint de vouloir leur en dérober le secret : tous sortent , se répandent journellement dans Paris , ils y ont leurs maisons , leurs femmes , leurs amis , leurs connaissances. Est-il donc si difficile de trouver un scélérat parmi cette troupe , dont l'état même n'est qu'une suite de fonctions criminelles? L'est-il davantage , pour celui qu'on aura une fois gagné, de distinguer la portion qu'il doit rendre mortelle, et dont rien ne lui défend l'accès ? On ne peut pas présumer de pareilles horreurs ! mais toutes celles dont il s'agit ici, les présumerait- on ?

Le danger est si peu imaginaire, qu'autrefois il y avait toujours dans la cuisine , auprès de la marmite et des fourneaux, une sentinelle , chargée de tenir un compte exact de tous ceux qui en approchaient. Cette précaution salutaire encore plus qu'injurieuse a été supprimée il y a quelques années; les attentats dont elle indiquait évidemment la possibilité, en sont-ils deveuus plus difficiles à commettre ?

Celui dont j'étais l'objet n'a pas été consommé ! Mais l'éclat de mes plaintes a pu déconcerter la main qui l'avait promis , et mes soins rendre en partie ses efforts inutiles. Je ne prétends pas que tous ceux qui ont reçu mes tristes confidences à ce sujet fussent complices du crime qui les occasionait ; le vrai coupable a pu craindre , en vérifiant

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avec trô^ de rapidité mes prcsséntimens , qu'il ft'en résultât des recherches. La langueur habituelle où j'étais , mon péril imminent à lâ fin de 1781 , ma mort regardée alors cohime inévitable , ont pu Faire croire que d'îautirès tentatives étaient inutiles.

Et quand j'aurais pu më itoiîiper sur des accîdens aussi marqués , qui ne sont pa$ encore cessés à beaucoup près ; quand ces appréhensions et ces symptômes n'auraient été Iè fruit que d'une imagination trop vivement frappée , n'est-ce pas déjà un téritable crime pour la Bastille , que d'occâsioner de semblables craintes , et de produire une impuissance absolue de se soustraire aux manipulations éëfcrètes qui pourraient les justifier?

De plus , n'est-cé pas dans tous les cas utfe vraie dispute de mots? Je veux bien supposer que , dans un lieu où l'Italien Exili tenait il y a un siècle école de poison (XIX) , l'on n'ait pas conservé quelques-unes de $es recettes , et qu'un crime de plus puisse répugner à des hommes dont , encore une fois, la mission spéciale est d'en commettre; mais uu séjour de vingt mois , avec tous ses accessoires dans un lieu où la vie n'est qu'une succession de morts , n'en attaque-t-il pas essentiellement la source ? Près de deux ans passés danà ces cachots, sans air , sans exercice, dans les angoisses de l'ennui, àùnà les convulsions de l'attente, ou plutôt du déèespoir, font-ils moins d'impressiort 6ur lés organ'es que le veniû le plus âctif ? Elle

pe.uA êjtre plus ljeate : çst-elle moins sûçe ? Entre ces <fcux expédiens destructeurs, y a-t-ii d'autre différence que le temps ?

Mais çstrQn absolument privé d'air et d exercice, diront ceux qui ont lu les anciennes relations de \à Bastille , et ceux mêmes qui s y sont promenés par curiosité y car on y admet les curieux : le gouverneur, quoique logé au dehors,, sj rend souvent pour recevoir ses visites ; tous ses collègues, depuis le lieutenant de roi jusqu'au dernier marmiton, y reçoivent les lçurs ; dans les jours de réjouissance , de Ceux d'artifices, d'illuminations, on reçoit sur les tours, et même en foule, le public qui s'y rend pour jouir du. coup-d'oeil.

Dans ces occasions elles n'offrent que l'image du calme et de la paix; tous ces spéculateurs étrangers ignorent ce qui se passe , ce qui est renfermé sous ççs voûtes impénétrables dont ils admirent les dehors; tel d'entre eux foule aux pieds le sépulcre de son ami , de son parent , de son père, qu'il croit à deux cents lieues de lui, bien tranquille , occupé de ses affaires , ou livré à ses plaisirs.

Mais enfin tous ceux à qui l'on permet cette inspection extérieure , voyant un jardin assez vaste, des plate-formes très-élevées, où par conséquent l'air est pur et la vue pittoresque , et entendant assurer que tout cela est, dans les jours ordinaires , à l'usage des prisonniers , sortent persuadés que si la vie n'est pas douce à la Bastille ,

ces adoucissemens peuvent cependant la rendre supportable. Cela pouvait être autrefois : voici ce qui est arrivé depuis peu.

Le gouverneur actuel nommé de Launay, est un homme ingénieux, qui tire parti de tout; il a réfléchi que le jardin pouvait être pour lui un objet d'économie intéressant ; il Fa loué à un jardinier qui en vend les légumes, les fruits, et lui en paie une somme fixe par an. Mais , pour n'être pas gêné dans son marché , il a cru qu'il fallait en exclure les prisonniers ; en conséquence il est venu une lettre signée Amelot, qui défend le jardin aux prisonniers.

Quant aux plate -formes des tours , quoiqu a l'élévation où elles sont , il soit a peu près impossible d'y être reconnu , ou de reconnaître (i) ; cependant comme elles donnent sur la rue St.-Antoine, dont on n'a pas encore chassé le public,

(i) Il était très-possible, au contraire , d'y être reconnu : l'anecdote suivante , racontée par La Porte , le prouve suffisamment. On sait qu'il était à la Bastille pour avoir servi très-fidèlement la reine Anne d'Autriche , femme de Louis XIII , dans des intrigues dont il importait au cardinal de Richelieu de percer le mystère. « Un jour ou deux après , dit-il , la reine vint à Paris et passa par » la porte Saint-Antoine pour aller trouver le roi à Saint-Maur ; si de quoi ayant été averti , je montai sur les tours pour la voir » passer ; aussitôt qu'elle m'aperçut, elle descendit du devant de »■ son carrosse et se mit à la portière pour me faire signe de la » main et me témoigner , autant qu'elle pouvait , par des signes de » tête , qu'elle était contente de moi et de ma conduite. Il n'y eut » pas un prisonnier à qui je ne fisse autant d'envie que je lui avais » fait de pitié , et qui n'eût voulu souffrir plus que je n'avais

on ne permettait ci-devant aux prisonniers de s'y promener que sous l'escorte d'un des geôliers de la maison, soit porte-clefs, soit officier. Ils ont trouvé dans ces derniers temps, c'est-à-dire depuis environ trois ans , que ces corvées les gênaient ; d'ailleurs il en résultait des conversations avec le factionnaire ; la vigilance de M. de Launay en a pris l'alarme. En partie par condescendance pour la paresse de ses collègues , en partie par égard pour ses soupçons, il est venu une lettre signée Amelot, qui interdit les plate -formes, comme le jardin (i).

Reste donc pour la promenade la cour du château : c'est un carré long de seize toises sur dix. Les murailles qui la ferment ont plus de cent pieds de haut sans aucune fenêtre ; de sorte que dans la réalité c'est un large puits , où le froid est insupportable l'hiver, parce que la bise s'y engouffre ; l'été le chaud ne l'est pas moins, parce que, l'air n'y circulant pas , le soleil en fait un vrai four. C'est là le lycée unique où ceux des prisonniers à qui l'on en accorde la faculté ( car tous ne

» souffert, pour mériter ce témoignage, quoique léger, de la recon- » naissance d'une grande reine : tant il est vrai que les Français » se satisfont aisément d'un peu de fumée. » Mémoires de La Porte , page 188. {Note des nouv.édit.)

(1) Voyez, note (s), un passage dans lequel madame de Staal raconte de quelle manière et par quel motif on la priva de la promenade du bastion , transformé depuis en jardin.

( Note des nouv, édit. )

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Vont pa$) p^veitf;, chacun à leur tom?, se dégorger, pepdant quelques momens de la journée , de lair infect de leurs habitations.

Mais il ne faut pas croirç que l'art de martyriser qui les rend si douloureuses, se relâche même pendant ces courtes absences. D'abord on conçoit quelle promenade ce peut être qu'un semblable espace s^ins a,brl quand il pleut; où l'on n'éprouve des élémens extérieurs que ce qu'ils ont de fâcheux; ou, dans l'apparence d'une ombre de liberté, les sentinelles dont on est entouré, le silence universel , et l'aspect de l'horloge à laquelle seule il est permis de le rompre , ne rappellent que trop la servitude.

C'est une remarque curieuse . L'horloge du. château doane si^r cette cour. On y a pratiqué un beau cadran : mais devinera-t-on quel en est l'ornement, quelle décoration l'on y a jointe ? Des fers parfair tement sculptés. Il a pour support deux figures enchaînées par le cou, par les mains, par les pieds, par le milieu du corps ; les deux bouts de ces ingénieuses guirlandes , après ^voir couru, tout aur tour du cartel , reviennent sur le devant former un nœud énorme , et pour prouver qu'elles menacent également les deux sexes, l'artiste, guidé par le génie du lieu, ou par des ordres précis, a eu grand soin de modeler un homme et une femme (i).

(0 Voyez plus bas, sur ce sujet, la description de la Bastille et les Mémoires de Dusaulx.

Voila le spectacle dont les yeux d'un prisonnier qui se promène sont récréés : une grande inscription gravée en lettres d'or sur un marbre noir , lui apprend qu'il en est redevable à M. Raymond Gualbert de Sartines (XX).

Et ne pensez pas qu'il en jouisse autant qu'il le voudrait. On mesure avec économie le temps où il lui est permis de venir y lever les yeux vers le ciel, qu'il ne découvre qu'à moitié. Cette mesure dépend du nombre des aspirans. Comme l'un ne descend jamais que l'autre ne soit remonté , et que, grâce aux lettres signées Amelot , cet entonnoir -commun est le seul qui reste à leur partager ; si la Bastille est fort peuplée, les portions sont plus petites. Je m'apercevais de l'arrivée d'un nouvel hôte, ou d'un nouveau promeneur, par le contingent que Von me faisait fournir à ses plaisirs (i).

Mais gardez-vous d'imaginer encore que la jouissance de ce soulagement ainsi modifié soit paisible et complète. Cette cour est l'unique chemin de la cuisine, des visites que reçoivent les officiers du

(1) Du temps de La Porte , les prisonniers s'y promenaient en commun , comme le prouve ce passage de ses Mémoires : a Après » dîner le sergent me vint dire qu'il fallait descendre. Je lui deman- » dai pourquoi , mais il ne me le voulut pas dire : je descendis au •» bas du degré ; j'y trouvai six soldats qui m'environnèrent afin » que je ne parlasse à personne. On me fit traverser la cour, où il » y avait quantité de prisonniers qui se mirent en haie pour me » voir passer , les uns haussant les épaules comme voulant dire » que je serais bientôt exécuté } car c'était le bruit commun de la » Bastille et de toute la ville. » Page i3a. ( Note des noup. édit. )

g8 MÉMOIRES

château ; c'est par-là que passent les pourvoyeurs de toute espèce, les ouvriers, etc. Or, comme il faut surtout qu'un prisonnier soit invisible et qu'il ne voie rien, quand il se présente des étrangers on l'oblige de s'enfuir dans ce qu'on appelle le cabinet;

c'est un boyau de douze pieds de long sur deux de large , pratiqué dans uue ancienne voûte ; c'est là le cabinet où, à l'approche d'une botte d'herbes, il faut se receler au plus vite, avec le soin d'en fermer scrupuleusement la porte sur soi; car, au moindre soupçon de curiosité , la moindre punition serait une clôture absolue , et ces alternatives sont fréquentes. J'ai souvent compté que sur une heure , durée de la plus longue promenade, il y avait trois quarts d'heure consumés dans l'inaction humiliante et cruelle du cabinet.

J'ignore si cette police est justifiée par une lettre signée Amelot ; mais il est sûr qu'elle est nouvelle. Jusqu'à ces derniers temps , passé neuf heures du matin , aucun étranger n'était admis dans la cour sans la plus pressante nécessité : les provisions étaient faites; les visites se recevaient au dehors; et le manège du cabinet n'avait lieu que pour des occasions sérieuses qui semblaient l'excuser.

Enfin ce n'est pas tout : cette promenade même si insuffisante, si cruellement modifiée , devenue , comme le reste, un supplément de souffrance, plutôt qu'une consolation , elle est suspendue journellement et arbitrairement. Si un curieux demande à voir la Bastille ; s'il y a quelques réparations qui

SDR LA BASTILLE. 99

exigent le passage d un ouvrier ; si M. le gouverneur a un grand dîner, ce qui nécessite Fentrée et ta sortie de ses laquais, attendu que sa maison est dehors, et sa cuisine au dedans; pour tous ces cas il ny a point de promenade.

En 1781 , dans les chaleurs qui ont rendu mémorable 1 été de cette année , accablé de la saison et d'un vomissement de sang, d'une faiblesse d'estomac qu'elle n'avait pas causée , mais qu'elle entretenait, j'ai passé les mois de juillet et août entiers sans sortir de ma chambre; le prétexte était un • travail qui se faisait sur les plates-formes : les ouvriers auraient pu y monter par dehors , et ils y montaient. On n'avait besoin de faire traverser la cour qu'aux pierres qu'il fallait leur fournir : cette opération aurait pu se faire, comme autrefois, tous tes jours le matin avant neuf heures. M. de Launay avait trouvé que cela serait gênant ; il lui paraissait plus court de dire : Point de promenade! et il n'y a pas eu de promenade.

Pour apprécier cette privation , il faut songer qu elle vient à la suite de toutes celles par lesquelles il est possible de bourreler des hommes sans exception; il faut songer que par-là, non-seulement on expose un prisonnier à des périls physiques , on nécessite l'altération de sa santé; mais que le mouvement du corps étant sa seule ressource pour endormir un peu les convulsions de son ame , en la lui ôtant on rend celles-ci plus poignantes; que, quand il n'a pas une minute çlans la journée pour

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