I0O MÉMOIRES
changer au moins d'angoisse, son cœur toujours grossi par les soupirs semble heurter plus douloureusement les murs qui le pressent de toutes parts.
Aussi, dans les prisons de la justice ordinaire, cette rigueur est regardée comme la plus fâcheuse de toutes celles qu'il lui soit permis d'employer contre les coupables qu'elle doit convaincre. Le secret , c'est-à-dire une réclusion absolue , n'a lieu que dans les courls intervalles où elle craint que des relations extérieures ne portent jusqu'à l'accusé des lumières favorables au crime. Il est mo- . tivé par la situation des lieux , et plus encore par les égards pour l'humanité, qui, laissant à tous les prisonniers libre communication entr eux, ne permet de la suspendre envers un seul, qu'en l'isolant pour le moment , en le tenant hors de la portée des autres , tant que dure le motif de la suspension. 11 faut bien interdire la promenade à celui-là seul , si l'on ne veut pas l'enlever à tous.
Et encore cette inaction passagère est bien adoucie pour lui, surtout s'il est innocent, par les progrès de l'instruction; il voit ses juges, ses accusateurs, ses témoins : il sait ce qu'on lui objecte. Tant qu'on l'interroge, tant qu'on le confronte, il n'est pas seul ; et quand il sort d'un de ces combats , la solitude qui les sépare lui devient précieuse, nécessaire même , pour se disposer à en soutenir un second.
Mais à la Bastille , aucun de ces motifs ou de ces
soulagemens ne peut avoir lieu. Le secret y est perpétuel : toutes les promenades sont solitaires comme la demeure; elles ne peuvent donc apporter aucuu obstacle aux succès de l'instruction , quand il y en a une, à sa facilité, à son impénétrabilité. Dans ce cas même , les prohiber arbitrairement , priver un prisonnier de la seule minute du jour où. il puisse lever ses yeux noyés de larmes vers le soleil qui semble le fuir, ce serait l'excès de l'injustice comme de la cruauté.
Qu'est-ce donc quand il n'y a pas d'instruction encore une fois ; quand cette prohibition tombe sur des hommes contre qui la haine et la vengeance ne peuvent même trouver le prétexte d'une procédure ; quand elle est soutenue des mois entiers ; quand elle dépend des caprices d'un satellite aussi lâche que barbare, qui, tout fier de pouvoir impunément outrager dans son fort des hommes hon^ nêtes , ne se croit honoré que quand il insulte à leurs misères , et puissant que quand il les déchire?
On dira que ces dernières particularités tiennent au caractère des chefs actuels plutôt qu'à la constitution fondamentale de la maison. Cela est vrai : elle aurait bien assez de croix par elle-même , quand un caprice passager n'y ajouterait pas celleslà; mais il les y ajoute : aussi ai-je annoncé d'avance que depuis peu d'années les barbaries de la Bastille s'étaient accrues. Autrefois on s'occupait des prisonniers ; aujourd'hui l'on s'en joue.
Et, ce qui paraîtra peut-être bien étrange, l'es