‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 33 sur 69 · J02 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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additions, ou inhumaines ou honteuses, dont on enrichit ce régime déjà si honteux , si inhumain par lui-même , s'étendent jusqu'aux mercenaires qu'il emploie. Autrefois, comme je l'ai observé, les oûiciers de l 'état-major jouissaient du droit de voir chacun seuls , et quand ils le jugeaient à propos, les prisonniers conGés à leur vigilance commune. Étant réputés tous également fidèles , leurs visites particulières n'inspiraient ni soupçons ni alarmes ; et comme ils sont quatre , il s'en trouvait de temps en temps quelqu'un moins impitoyable, qui consacrait quelques momens de sa journée à des conversations toujours précieuses pour ceux qui les partageaient.

Cette condescendance a déplu au ministère présent: il est venu une lettre, toujours signée Amelot, qui a défendu aux officiers d'entrer jamais seuls dans les tours : il faut qu'ils y aillent au moins deux , non compris le porte-clefs. Les visites du médecin sont sujettes à la même formalité : il n'est plus permis à ces dogues de marcher qu'accouplés.

Ce régime monacal a produit l'effet qu'on en attendait , c'est-à-dire la cessation absolue de ces visites. Dans une meute de cette espèce , deux ames également compatissantes sont difficiles à trouver, D ailleurs il faudrait se concerter , se tenir prêts pour la même minute : de plus ils ne s'aiment pas entr'eux ; ils sont jaloux les uns des autres ; flétris, même à leurs propres yeux , par leur abominable métier, ils tremblent des interprétations que pourrait donner aux choses les plus simples l'adjoint,

ou plutôt l'espion qui doit les suivre : enfin cette innovation étant tm indice d'augmentation de dureté dans le ministère , elle est devenue pour eux un motif d'augmentation d'insensibilité. Ainsi ce léger adoucissement est encore banni de la Bastille ; et il ne l'est que depuis trois ans.

Voilà ce qu'y est la santé. Peut-être voudra-t-on savoir ce qu'y devient une maladie. Le lieutenant de police d'Àrgenson, écrivant au commencement de ce siècle à madame de Maintenon , au sujet des prisons d'Etat , lui disait : « Je puis et je dois vous » assurer que les prisonniers n'y ont rien à désirer » pour la nourriture et le vêtement (XXI) . J'ajoute- » rai que les commandans de la Bastille et de Vinm cennes ont pour les leurs des attentions charii> tables , qui vont fort au-delà de ce qu'on pour- » rait leur proposer ou leur prescrire . A la moindre » maladie , on leur donne tous les secours spirituels n ou temporels qui conviennent à leur état; mais » la privation de la liberté les rend insensibles à » tout autre bien (i). »

(1) Lingaet ne cite qu'une partie de la lettre de M. d'Argenson. La En en est rapportée de la manière suivante dans l'ouvrage sur les Lettres-de-cachet : « Mais la privation de la liberté les rend in- » sensibles à tout autre bien , et semble autoriser les plaintes in- » justes et les reproches injurieux dont ils remplissent ordinaire- » ment leurs placjbls et leurs mémoires dès qu'ils se trouvent à » portée d'en donner. Si celui dont vous avez bien voulu me » faire le renvoi contenait des faits plus précis , j'aurais pu m'en » servir aussi plus utilement. » Mirabeau ajoute en note , au sujet de cette lettre: « Je dois dire que l'assertion de M. d'Argenson ,

Quoiqu'il soit permis de trouver un peu étrange le rapprochement de ces deux mois, la charité et la Bastille ; quoiqu'on puisse soupçonner, par le sang-froid de la dernière phrase , que le lieutenant de police d'Argenson, en parlant ainsi, tenait le langage d'un lieutenant de police , c'est-à-dire d'un homme voué par état à ces barbaries , et obligé de donner raison à ceux que leur profession rend ses complices nécessaires : rien n'empêche cependant de supposer qu'il y avait dans ses assertions quelque chose de vrai ; mais en ce cas tout est bien changé : ce ne serait qu'une preuve de plus de la dépravation introduite depuis peu dans ces lieux où dès le commencement on aurait pu la croire à son comble.

D'abord, pour les incommodités passagères, ou les attaques subites qui se guérissent avec du soin et des secours prompts , il ne faut plus en avoir, ou il faut y succomber si elles sont sérieuses : il n'y a pôint de secours à attendre , du moins dans la nuit. Chaque chambre est fermée de deux portes épaisses, ferrées par dehors et par dedans ; et chaque tour en a une plus épaisse , mieux renforcée encore. Les porte -clefs couchenl dans une pièce éloignée, absolument isolée : il n'y a point de voix qui pût pénétrer jusqu'à eux.

On a la ressource de frapper à la porte; mais

» relativement aux secours spirituels et temporels dans les mala- » dies , est très-exact. » Des Lettres-de-cacket , page 38a.

(Note des nouv. édit.)

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une apoplexie , un coup de sang en laisseraient-ils la force ? Il est douteux même qu'en frappant on fût entendu , ou que ces gens une fois couchés voulussent entendre.

11 y a cependant, pour ceux à qui le mal aurait laissé l'usage de la voix et des jambes , un moyen d'appeler du secours. Le fossé qui enveloppe le château n'a environ que cent cinquante pieds de large : le revêtement du côté opposé est couronné d'une galerie qu'on appelle le chemin des rondes , où sont établies des sentinelles. Les fenêtres donnent sur ce fossé ; il n'est pas impossible au malade de crier à l'aide; et si la grille intérieure qui bouche son soupirail , comme on l'a vu, n'est pas trop avancée en dedans, s'il a la voix forte, s'il ne fait pas de vent , si la sentinelle ne dort pas, il n'est pas impossible qu'il soit entendu.

Alors le soldat crie à son voisin qui crie plus loin. L'alarme en circulant arrive au corps-degarde : le caporal de service vient voir ce qu'il y a ; instruit de quelle fenêtre est parti le gémissement, il retourne passer par la porte, ce qui consume du temps : il entre dans l'intérieur ; il va réveiller un porte-clefs , qui va réveiller le laquais du lieutenant de roi , qui va réveiller son maître pour avoir la clef; car toutes, sans exception, sont déposées chaque soir chez cet officier. Il n'y a point de place de guerre où le service soit plus régulier qu'à la Bastille ; et à qui y fait- on la guerre ?

On cherche la clef; on la trouve. Il faut encore

a lier éveiller le chirurgien. 11 faut éveiller le frère chapeau qui doit compléter l'escorte. 11 faut que tous ces gens-là s habillent : au bout de deux heures la troupe se rend à grand bruit chez le malade.

On le trouve , ou baigné dans son sang , s'il en vomit, et sans connaissance, comme il m'est arrivé, ou suffoqué par son apoplexie, comme cela est arrivé à d'autres. J'ignore quel parti l'on prend quand il est mort sans ressource : s'il lui reste un peu de respiration , ou s'il en reprend , on lui tàte le pouls ; on lui dit d'avoir patience, qu'on écrira le lendemain au médecin , et on lui souhaite le bonsoir.

Or, ce médecin , sans l'aveu duquel le chirurgienapothicaire de la maison n'oserait pas donner une pilule , demeure aux Tuileries , c'est-à-dire à trois milles de la Bastille. 11 a des pratiques; il a une charge chez le roi , une autre chez Monsieur. Il est souvent à Versailles pour son service : il faut l'attendre. Il vient enfin ; mais il est payé à l'année , et payé également pour ne rieu faire comme pour agir. Quelque honnête qu'il soit , il doit être porté naturellement à trouver la maladie légère, afin que les visites soient moins exigibles. On est d'autant plus porté à le croire qu'on l'est aussi à soupçonner de l'exagération dans les plaintes du prisonnier ; que la négligence de sa parure , l'abattement habituel de sa personne, le serrement non moins habituel de son cœur ne permettent pas de remarquer d'altération sur sou visage ni dans son pouls; l'un et l'autre sont toujours ceux d'un malade. Ainsi il a la

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triple douleur, i° de son mal; 20 de se voir soupçonné d'imposlure, et l'objet des railleries ou des duretés des officiers; car les monstres dans ces cas-là s'en permettent; 3° d'être privé de tout soulagement jusqu'à ce que la maladie devienne assez violente pour le mettre en danger (1).

Alors même si on lui donne quelques remèdes , ce n'est pour lui qu'un tourment de plus : il faut songer à la police de la maison. Chaque prisonnier enfermé à part, seul jour et nuit, malade ou en santé, ne voit, comme je l'ai déjà dit, son porteclefs que trois fois par jour. Lui donne-t-on un médicament ? On le pose sur sa table , et l'on s'en va. C'est à lui à le faire chauffer, à le préparer, à se gouverner quand il opère, heureux si le cuisinier, dérogeant à la règle, a la générosité de lui réserver un bouillon, le porte-clefs celle de le lui porter, et le gouverneur celle de le permettre. Voilà comme

(1) Cette dernière assertion de Linguetse trouve contredite dans un passage assez plaisant des Mémoires de madame de Staal. Elle parle des intrigues que plusieurs prisonniers avaient trouvé les moyens de nouer à la Bastille , puis elletejoute : « Le comte de L. » s'aida du chirurgien qui faisait aussi la fonction d'apothicaire- » Il établit , pour avoir occasion de le voir souvent, qu'il lui fallait » deux lavemens par jour. Le régent , qui entrait dans les derniers » détails de ce qui nous concernait , examinant les mémoires de •» notre pharmacie avec ses ministres , l'abbé Dubois se récria sur » cette quantité de lavemens. Le duc d'Orléans lui dit : Abbé , » puisqu'ils n'ont que ce divertissemcnt-là , ne le leur ôtons pas. » Mémoires de madame de Staal , tome II , page a4oj

( Note des nouv. êdit. )

sont traités les malades ordinaires , ceux qui conservent assez de forces pour se traîner du lit à la cheminée.

Mais quand ils sont à l'extrémité , accablés au point de ne pouvoir quitter la couche vermoulue où ils gissent , on leur donne une garde. Et qu'est-ce que cette garde ? Un soldat invalide , lourd , grossier, brutal, incapable d'attentions, de soins, de rien de ce qui est nécessaire à un malade ; mais il y a bien pis ; c'est que ce soldat une fois attaché à vous ne peut plus vous quitter ; il devient prisonnier luimême. Ainsi il faut d'abord acheter son consentement, et le déterminer à s'enfermer avec vous tant que durera votre captivité; et si vous en revenez , il faut vous résoudre à supporter l'humeur, le mécontentement, les reproches, l'ennui de ce compagnon qui se venge bien sur votre santé des services apparens qu'il a prêtés à votre maladie (i). Appréciez maintenant la sincérité du lieutenant de police d'Argenson , quand il parlait des secours

(1) Les auteurs de la Bastille dévoilée donnent , à ce sujet , page 68 de la deuxième*livraison , les détails qu'on va lire : « Le » nommé Danry , soldat invalide , fut mis de compagnie ( c'est » ainsi qu'on appelle le garde qu'on donne à un prisonnier ) auprès » du comte de Cagliostro. Après quarante jours de séjour dans la » chambre de ce prisonnier , l'ennui , le mauvais air de l'appar- » tement , le rendirent malade. Il fut obligé de quittei et fut rem- » placé par un autre soldat qui resta enfermé avec le comte de Ga- , » gliostto pendant huit mois , c'est-à-dire , jusqu'à l'époque où il » sortitde la Bastille. Ce Danry nous a avoué que pendant le temps » qu'il avait ce de compagnie , les officiers de l'état-major l'avaient

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temporels de la Bastille , et de la charité des gouverneurs.

Quant au spirituel, si ces hommes de fer, incapables de pudeur ou de pitié , Tétaient au moins de remords, oseraient-ils même prononcer ce mot? Peut-il rappeler autre chose que leurs outrages à la religion ? Ils ne la respectent pas plus que l'humanité .

D abord ne va point qui veut à la messe à la Bastille; c'est une grâce spéciale, une faveurexquise, qui n'est accordée qu'à un petit nombre d'élus. J avoue quelle m'a été offerte : le premier jour on m'iuvita,on me conduisit aux tribunes, où il faut être caché pour en jouir ; je n'y restai pas longtemps. Ce que la servitude et les fers ont de plus horrible vous suit, vous accable jusqu'au pied de l'autel (i).

On traite la Divinité à la Bastille aussi lestement que ses images. La chapelle est le dessous d'un colombier garni de pigeons que nourrit le lieutenant de roi; elle peut avoir sept à huit pieds en carré.

» souvent fait descendre pour lui demander s'il n'avait rien pu » tirer du prisonnier qu'il accompagnait. Le comte de Cagliostro » se promenait tous les jours sur la tour où sa femme était ren- » fermée. Il ignorait sa détention (voyez plus haut, page 72), » et son soldat, qui en était informé, avait reçu les défenses les » plus expresses de l'en instruire. »

( Note des nouv. èdit. )

(1) Le tableau qui ornait la chapelle de la Bastille, représentait saint Pierre-aux-Liens. Il fut apporté à l'Hôtel-de-Ville , et remis à l'assemblée des électeurs dans la journée du i5 juillet 1789.

( Note des nouv. édit. )

Sur une des faces on a construit quatre petites cages ou niches , qui ne peuvent contenir juste qu'une personne; elles n'ont ni jour ni air , que quand la porte est ouverte, ce qui n'arrive qu'au moment où l'on y entre et où Ton en sort. C'est là qu'on serre le malheureux dévot : au moment du sacrifice on tire un petit rideau qui couvre une lu* carne grillée , par laquelle il peut , comme par le tuyau d une lunette , découvrir le célébrant. Cette manière de participer aux cérémonies de l'Église m'a paru si honteuse et si affligeante, que je n'ai pas succombé deux fois a la tentation d'en avoir le spectacle* Pour les confessions, etc. , j'ignore comment on s'arrange ; et je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de captifs même dévots, qui cèdent à l'envie d'user de cette ressource. Le confesseur fait partie de l'état-major; il est officier de la maison. On peut apprécier quelle sûreté il y aurait à être sincère avec lui , si l'on avait des reproches sérieux à se faire. Son office n'est donc qu'un piège ou une dérision. Je ne conçois pas comment on a l'audace de proposer aux prisonniers de la Bastille d'ouvrir leur ame à un lâche prévaricateur qui prostitue ainsi la dignité de son caractère ; ni comment luimême , soudoyé par le pouvoir terrestre qui les opprime, oserait leur parler au nom du ciel qui le désavoue (i).

V (j) A l'approche de Pâques, madame de Staal voulut remplir , à la Bastille , des devoirs de religion. Nous avons extrait de ses

Je ne puis pas parler de ce qui arrive quand ou meurt, confessé ou non ; j'ignore dans ce cas comment on se venge sur le corps de la fuite de lame, et dans quel dépôt on jette ces cendres immobiles, quand on est bien sûr de ne pouvoir plus les tourmenter. Ce qui est sûr, c'est qu'on ne les rend pas à leurs familles. Certainement depuis que la Bastille existe elle a vu des funérailles : connaît -on un extrait mortuaire qui en soit daté , hors celui du maréchal de Biron? Ces familles sont donc impitoyablement livrées à la confusion qui résulte de l'absence de leur chef. Après en avoir souffert tant qu'il existe , on leur envie jusqu'au triste remède que produirait la certitude de sou sort.

Lecteurs dont cette description n'a que trop sou-

Mémoires un passage intéressant sur ce sujet (/). Elle avait , contre l'aumônier de la maison , les mêmes préventions que Linguet ; elles se trouvèrent sans fondement. « Jamais soupçon ne fut plus » injuste que celui que j'avais eu de notre chapelain. Je trouvai » en lui le meilleur homme du monde , simple et compatissant , » plus disposé à plaindre mes malheurs qu'à me reprendre de mes » fautes. Je fus fort aise d'avoir rencontré si heureusement , et sur- » monté la vaine frayeur qui voulait l'emporter sur un précepte » et sur une bienséance indispensable. »

Puis elle ajoute : « La bonne foi inséparable de mes actions , et » la volonté que j'ai toujours eue de ne rien faire que le mieux » qu'il m'est possible , me rappelèrent, dans cette conjoncture % » à la dévotion : tout le tracas des intrigues politiques , les pas- » s ions qui s'y mêlent et la dissipation du monde , m'avaient in \\- » ni nient distraite. Ce nouveau secours fixa la tranquillité dont je » jouissais déjà. Aussi dis-je sans émotion bien des choses qui » auraient dû me troubler. » Mémoires de madame de Staal , tome II , page i33. {Note des nouu. èdit. )

vent serré le cœur, vous croyez être au bout. L'imagination ne vous parait pas pouvoir aller dans Fart de créer des supplices au-delà desraffinemens multipliés que je viens de vous dépeindre. Un aréopage de bourreaux s indignerait en songeant au sangfroid avec lequel ces dispositions ont été réfléchies, combinées, au calme avec lequel on les exécute. Eh bien, voici quelque chose de plus fort : voici un trait qui m'est personnel , et qui passe tout ce que vous venez de voir.

Depuis le 27 septembre 1780, jusqu'en octobre 1781 , c'est-à-dire pendant douze mois, j'étais resté non-seulemeut dans une privation absolue de toute espèce de correspondance au dehors, ou avec une correspondance pire encore que la privation , comme on le verra plus bas ; mais dans une ignorance non moins absolue de ce qui s'y passait en général ou relativement à moi : on ne m'avait laissé parvenir que les nouvelles propres à augmenter mon désespoir, à m'enlever jusqu'à l'attente d'un avenir moins affreux. Plusieurs même , par un raffinement auquel on tremble de donner une épithète, étaient fausses, fabriquées uniquement pour m'induire en erreur , et pour rendre cette erreur plus amère ou plus funeste (1).

Ainsi on me disait à moi-même journellement et en riant, que je ne devais plus m'inquicter dç ce qui se passait dans le monde, parce qu'on m'y croyait

(1) Voyez la note VI. L.

mort? on poussait le badinagejusqu a me détailler les circonstances qu'une rage forcenée ou une horrible légèreté ajoutait à ma prétendue fin. On m'assurait que je n'avais rien à attendre de l'empressement et de la fidélité de mes amis, moins encore parce qu'ils étaient trompés comme les autres sur mon existence, que parce qu'ils m'avaient trahi : cette double imposture avait pour objet, non-seulement de me tourmenter, mais tout à la fois de me donner une confiance sans réserve pour le seul traître que j'eusse en effet à redouter, et qu'on me présentait sans cesse comme le seul fidèle; et de pénétrer par la manière dont je recevrais ces insinuations , si j'avais en effet quelques secrets qui m'exposassent à des trahisons.

En octobre 1781 , l'accouchement de la reine m'avait donné quelques lueurs d'espérance. Ôn n'avait pas pu me cacher cette nouvelle ; j'avais sur ma tête le canon chargé de la publier , et sous les jeux les réjouissances qu'elle produisait (1). Ces événemens étant toujours en France l'époque de la rémission même des crimes , l'idée me vint que celui-là pourrait être favorable à l'innocence. J'écrivis une courte lettre à M. le comte de Maurepas : connaissant son caractère, j'eus la force de

(1) Dans toutes les occasions solennelles , on tirait alors le canon sur les tours de la Bastille , comme on l'a tiré dans les commencemens de la révolution sur le terre-plein du Pont-Neuf , et depuis slux Invalides. Le registre des ordres du roi , enlevé à la Bastille et déposé dans les archives de la Ville , contient , en original , les deux

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la faire gaie et presque plaisante. Il en avait para touché; il s'était montré disposé à seconder la voix publique déterminée enfin en ma faveur. Ce changement dans ses dispositions ne me fut pas caché ; mais de peur qu'il n'en résultât des illusions trop consolantes , on eut soin de m'apprendre en même temps quil était mort, et mort sans avoir rien fait pour moi.

Enfin, en décembre 1781, ma constitution cédant à tant de maux et d'épreuves; les manipulations physiques et chimiques qui depuis quinze mois se joignaient aux morales pour la détruire , ayant produit leur effet ; me trouvant attaqué de

lettres suivantes écrites à l'occasion de la naissance de S. A. R. MONSIEUR.

a A P'ersailles , le 9 octobre 1757.

» Je vous envoie , Monsieur , la lettre que le roi vous écrit au sujet du Te Deum que S. M. désire que Ton chante pour célébrer la naissance de monseigneur le comte d'Artois.

» Je suis très-parfaitement , Monsieur , votre très-humble et trèsobéissant serviteur. R. de Paulmy. »

« M. Baisle ; voulant accompagner de réjouissances publiques les prières que je fais pour remercier Dieu de la naissance d'un fils dont ma très-chère fille la dauphine vient d'être heureusement délivrée , je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous donniez les ordres nécessaires pour faire tirer le canon de mon château de la Bastille , le jour que le Te Deum sera chanté ; sur ce , je prie Dieu qu'il vous ait , Monsieur Baisle , en sa sainte garde.

» Ecrit à Versailles , le 9 octobre 1767.

» Louis. »

(Note des nouv. èdit. >

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manière a ue pouvoir plus me flalter même de disputer ma vie davantage; sentant à chaque minute approcher celle où j'allais perdre, non pas la lumière que je ne. voyais point, mais la sensibilité qui * faisait de mon existence le plus cruel des supplices, j ai désiré de faire un testament. 11 fallait pour cela une permission expresse; je l'ai demandée: j'ai supplié les ministres de me permettre de voir l'officier public qui seul pouvait constater mes dernières volontés, et le dépositaire dè qui seul je pouvais tenir les connaissances indispensables pour ne pas faire des dispositions illusoires.

J'ai réitéré journellement , pendant deux mois qu'a duré mou danger, les instances les plus vives, les plus attendrissantes, j'ose le dire, à ce sujet. Le médecin delà Bastille a eula complaisance de porter lui-même au lieutenant de police, organe immédiat du ministère en ce genre, une attestation de mon état, et du péril imminent que je courais : un refus impitoyable a été l'unique réponse ; de sorte que, traité comme mort depuis quinze mois, privé de toutes les facultésdesvivans sans exception , borsccllede souffrir, je perdais jusqu'à l'espoir de jouir, quand j'aurais en effet cessé de vivre, des derniers droitsqu'en aucun pays on ne refuse aux morts, du moins à ceux que des arrêts solennels n'ont point dégradés*

C'est ainsi que j'ai passé les moisde décembre 1781 et de janvier 1782, entiers, dans la persuasion chaque soir que je ne verrais pas le lendemain, et chaque matin que je n'entendrais pas annoncer la

fin du jour par l'horloge lugubre qui dans cette nuit éternelle marque seule la division des temps ; et qu'on y songe , cette attente toujours trompée devenait sans cesse de plus en plus douloureuse, par le sentiment du caprice qui m'enviait jusqu'à la satisfaction de laisser après moi des traces de bien-* (aisance et des marques de souvenir aux amis qui pourraient encore chérir le mien.

Voilà un fait : pourra-t-on donner un motif ?

On ne peut pas m objecter le régime de la maison, les prétendues lois de cet écueil de toutes les lois. Non -seulement le délire oppressif n'y est pas porté jusqu'à l'excès de faire du refus des actes civils une règle dont on ne puisse s'écarter ; mais il fait quelquefois à ses victimes une nécessité de ces actes : la Bastille a un notaire bréveté. Il peut donc en général y exercer «es fonctions : moi-même oa m'avait dans les premiers temps, non pas permis , mais forcé de l'employer.

L'exempt de la cour de France , quoique secondé par le ministre plénipotentiaire de la police de Paris, ayant échoué dans la poursuite de mes papiers , etc. , à Bruxelles ; un troisième adjoint envoyé à leur secours n'ayant pas d'abord mieux réussi, parce qu'il y a des lois dans ce pays , et qu'elles y sont respectées , on m'a arraché une procuration notariée qui a enfin produit une partie de ce que l'on désirait; si pour pénétrer dans mes secrets et me chercherdescrimes, ou s'emparer de mes dépouilles, on avait pu , sans blesser le code de la Bastille, em-

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prunter le ministère d'un officier public, il o y avait pas plus d'impossibilité sans doute , ou de danger, à me le permettre pour régler la disposition de ce quon m'avait laissé. Un testament n'était pas plus illicite qu'une procuration.

Quand il y aurait eu contre moi une accusation , des indices, une procédure commencée, n'y ayant pas de jugement, le refus du pouvoir de tester, et par conséquent une confiscation anticipée , aurait paru une atrocité scandaleuse autant que criminelle ; comment faut-il donc le regarder ou le qualifier, dans la position où jetais, car on ne doit pas l'oublier, n'ayant ni juges, iii procès, ni délits , ni accusateurs ? N'est-ce pas la le dernier abus du pouvoir , et une des plus fortes preuves de la barbarie avec laquelle on se joue à la Bastille de l'existence des citoyens ?

Et qu'on ne dise pas, je le répèle , que la Bastille étant exclusivement destinée à renfermer des criminels d'État , le régime n'en peui être trop sévère ni trop mystérieux ; qu'ainsi l'accroissement de rigueur que je lui reproche serait , dans son genre, une espèce de perfection, puisqu'on ne peut prendre trop de mesures pour convaincre , pour déconcerter des personnages dangereux dont la liberté pourrait entraîner la subversion de la patrie.

Non , cela n'est pas vrai ; ce n'est pas, dans ces

derniers temps surtout, aux criminels d'Etat que la Bastille est réservée ; la légèreté avec laquelle on l'ouvre s'est redoublée dans la même proportion

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que l'inhumanité avec laquelle on la régit (i). Depuis un petit nombre d'années , elle semble être le préliminaire des affaires civiles les plu£ communes , les moins susceptibles, par leur objet et leur issue , de cet étrange et terrible début. Elle est devenue , en quelque sorte , l'antichambre de la conciergerie.

Une femme de qualité est soupçonnée d'avoir fabriqué ou commercé de faux billets , on la met à la Bastille.

Un fou, revêtu d'une robe de magistrat, à Paris, accuse une marchande de faïence de Lyon d'avoir été la confidente pécuniaire dune société disparue depuis long-temps ; on la met à la Bastille. Relâchée après l'évanouissement de cette ombre absurde, elle se brouille, pour des discussions domestiques ; avec un premier commis, qui a intérêt personnellement de la perdre ; on la remet a la Bastille.

(i) On ne voit pas pourquoi Linguet accuse ici de préférence l'époque où il vivait. Nous citerons encore plusieurs notes extraites des registres trouvés à la Bastille. Ces notes , prises à des époques différentes , n'indiquent ni des motifs de détention bien graves , ni une justice distributive bien exacte.

1627. « Le marquis d'O , pour avoir un esprit turbulent. »

1751. « Le sieur Serre de Montridon , pour des lettres imperti- » nentes ; transféré à Charcnton l'année suivante. »

i633. « Le sieur Jean-François Boulard , chirurgien , entré » le 9 février , sorti le treize septembre ; accusé de propos lestes » contre M. le cardinal de Richelieu ; en outre , mauvais sujet et » faiseur de vers contre lç ministère. »

1735. « L'abbé de Sardine. Il était janséniste ou passait pour » l'être. »

1697. « Le comte de Donsi , pour avoir eu des intrigues se-

Un subalterne est accusé d'avoir commis des faux dans le maniement des affaires dune grande maison , mais des faux d une espèce qui assurément n'intéressait pas la monarchie : on le met à la Bastille.

Voilà le sort qu'ont eu madame de Saint- Vincent, la demoiselle Roger, le sieur Le Bel. Étaientce-là des prisonniers d'État ? Quel était donc l'objet du régime funéraire auquel on les soumettait ?

Tous ont été renvoyés devant les juges ordi-

» crêtes avec la Chambonneau , actrice , et pour avoir été soup- » çonné de vouloir l'épouser. »

1738. « Nicolas Baize : pour nouvelles à la main * . »

1751 . « Le sieur Tesson , capitaine au régiment de Champagne j » peu assidu à son corps. »

1691. a Pierre-Jean More , professant la médecine à Paris ; pour » mauvais remèdes qu'il distribue. Transféré à Charenton après » trente années de séjour à la Bastille. »

1744. <c Le sieur de Monchenu , écuyer du roi , pour avoir » donné un coup d'épée à son laquais ; sa détention n'a été que » de quinze jours. »

1750. « Le sieur de Monchenu , mestre-de-dunp de cavalerie

* Les nouvelles à la main se composaient de prétendus secrets surpris soit à la diplomatie, soit à l'administration, d'anecdotes de la cour, de bruits de ville , quelquefois même de rumeurs populaires, que, dans l'absence de la liberté de la presse , on faisait circuler sur des feuilles manuscrites. Comme les archives de la Bastille renfermaient des papiers de tous genres, pièces historiques, procédures, rapports de police, etc., on y a retrouvé un nombre considérable de ces nouvelles a la main. Nous en avons choisi quelques-unes (u) pour en donner une idée aux lecteurs de l'époque actuelle. On y verra que si ces gazettes manuscrites manquaient souvent de vérité et même de vraisemblance , elles n'étaient dépourvues ni d'esprit ni de malice , quoique assaisonnées souvent d'un gros sel . ( Note des nouv. édit. )

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naîres; mais à l'instant du reavoi on n'avait pas la preuve de leur innocence : bien loin de là, on doit croire quelle paraissait plus problématique, puisqu'on les livrait aux lenteurs dispendieuses de la justice régulière, et à une accusation réfléchie, intentée, approfondie dans les formes. Il fallait donc que les éclaircissemens antérieure à leur renvoi leur fussent plus contraires que favorables : ils étaient donc , en sortant de ce gouffre funeste , plus suspects qu'en y entrant; et cependant c'est

» et écuyer du roi , pour avoir tué son laquais d'un coup d'épée » dont il est mort ; entré à la Bastille le 6 mars , sorti le «o du » même mois. Il y avait déjà été en 1744 , pour pareille affaire. »

i684. « Pierre His , bourgeois de Passy , pour avoir fait passer » plusieuis personnes dans les îles de 1' Amérique. »

1738. a Le sieur Dupêré , ou de Chambord , pour insulte faite » à la demoiselle Julie , de l'Opéra. »

1745. « Le sieur Pajol d'Ardivilliers , mort , après quatorze an* » de détention t à la Bastille. Entré , à la réquisition de sa famille » pour mauvaise conduite et dissipation. On le retenait parce qu'il y> a eu le secret de l'État lorsqu'il était dans les postes. »

1776. « Le chevalier de Saint-Sauveur , capitaine au régiment » de Soissons , conduit & la Bastille pour résistance contre la garde , » à la suite d'une dispute. Les soldats insultés et même maltraités » usèrent de violence ; de son côté , le chevalier appela du secours 5> en criant : A moi, la noblesse et les officiers. Des personnes de j> ta connaissance du chevalier voulurent prendre sa défense , il » y eut de part et d'autre des coups portés , quelques fusils , quel- » ques baïonnettes cassés. Le chevalier de Saint-Sauveur fut ar- » rêté , conduit du corps-de-garde chez un commissaire , où il fut » interrogé. On en référa à M. le lieutenant criminel qui , après » l'avoir entendu , lui donna sa liberté. »

ibsvueil de* pièces mr la Bastille „• Bastille dévoilée , etc.

( Note des tiouv. édit. )

SUR LA. BASTILLE* lil

à leur entrée qu'on les accable du régime de la maison ! ce n'est que quand on a plus de droit de les présumer coupables , qu'on les en affranchit ï \ On leur rend une demi-liberté, quand on les abandonne à une instruction qui semble former un indice contre eux ; on la leur avait ôtée entière en joignant à cette perte tous les accessoires de la Bastille, avant de procéder même aux préliminaires de l'instruction (i).

Il y a plus : les vrais prisonniers d'État , ceux qui arrivent à la Bastille chargés de fers que le prétexte du bien public peut justifier, et poursuivis par une clameur que des fautes précédentes peuvent excuser , y trouvent des douceurs inconnues, des égards refusés à tous les autres.

J'ignore, par exemple, quel était le grief qui y a conduit quelque temps avant moi un homme associé clandestinement aux expéditions de la marine française. Je suis fort éloigné d'affirmer qu'il méritât ce sort; mais il n'est pas possible que le titre d'accusation au moins sur lequel la lettre -de -cachet a été expédiée contre lui, ne fût grave. 11 avait eu part à des opérations délicates, et dont le succès n'avait pas répondu aux espérances, peut-être à ses promesses. Le ministre qui remployait, accoutumé par son ancien métier à regarder l'espionnage comme le plus beau champ .

(i) des trois procèfe firent grand bruit à cette époque ; on eu trouvera l«i détails les plus importas* sous k lettre (*).

du génie ministériel , et larme la plus sûre d'un; gouvernement ; croyant mener la marine comme la police , et se flattant de maîtriser les flottes anglaises comme les jeux de Paris , l'avait-il créé son substitut dans ces flétrissantes fonctions? Avait-il, comme on Ta cru, commis pour doubler ses pro»fits une double trahison , toujours à craindre de la part de ces sortes d'agens ? Chargé de commission par la France pour acheter les secrets de l'Angleterre, avait-il vendu à l'Angleterre ceux de la France? Ou bien son protecteur ayant mal entendu ses avis; ou, comme on l'a dit aussi, ayant eu des motifs personnels pour les négliger, avaitil cru, à la vue des suites de son iueptie ou de sa prévarication, devoir en rejeter la cause sur le su-, balterne , et feindre de soupçonner l'intégrité de celui-ci pour couvrir sa propre incapacité, ou pis encore? Je n'en sais rien (i).

(1) Nous en savons plus que Linguet. Le prisonnier , dont il s'agit dans ce passage , dut à la galanterie , beaucoup plus qu'à l'intrigue ou qu'à la corruption , les adoucissemens apportés à son sort. La Bastille dévoilée nous a fourni sur ce sujet quelques particularités un peu scandaleuses ; nous les avons rejetées dans les notes (x). Mais nous pouvons raconter ici l'anecdote suivante :

La femme du capitaine Montazeau ( c'était le nom du prisonnier dont il s'agit en cet endroit des Mémoires) avait obtenu de M. de Sartines la permission de voir son mari. Elle arrive à la Bastille ; on l'introduit dans la chambre du conseil , et presque aussitôt son mari descend accompagné .de M. de Launay. Comment écarter un témoin si fâcheux ? par quel adroit expédient surprendre un moment sa vigilance ? Après un instant de réflexion , la jeune femme

rUR LA BASTILLE. I 2Î

Ce qui est sùr , c'est que son ancien protégé n'a connu des supplices de la Bastille , que la perte de la liberté; c'est que dès le premier moment il y a eu des livres, des correspondances; c'est que tous les jours , dans le temps où un silence imposteur autant qu'effrayant donnait a mes amis de trop justes alarmes, il y recevait des visites; c'est qu'en ayant eu le soupçon , et m'étant permis , pour m'en assurer, d'en hasarder le reproche dans une des rares et courtes entrevues que m'a accordées le lieutenant de police , ami , comme on sait, et créature de M. de Sartines, il m'a répondu en convenant du fait , et rejetant les ménageniens dont on usait envers le prisonnier que je lui nommais , sur ce que le ministre auteur de sa détention était bon; et sur mon observation toute naturelle que la différence des traitemens aurait dû dépendre de la gravité des accusations et non de la bonté personnelle de

a recours à ce stratagème. Elle et le capitaine avaient habité quelque temps le Portugal : ils en savaient la langue. Elle s'était fait suivre à la Bastille par un petit chien qui lui avait été donné à Lisbonne. Elle le caresse ou le gronde , l'appelle ou le renvoie , toujours en lui parlant portugais , et chaque mot adressé au chien renfermait des consolations , des avis , des conseils ou des espérances donnés au prisonnier.

Heureuse du succès de sa ruse , madame de Montazeau voulut , quelques jours après , l'employer encore. Mais M. de Launay s'en aperçut cette fois : Madame , lui dit-il en l'accompagnant jusqu'à la porte , si poire chien n'entend pas le français , dispensez-vous , je vous prie, de f amener à la fiastil/e.

( Note des nvuv. édit. ) • .

chaque ministre, il ma ajoute ces mots remarquables ; qit il ne pouvait qu'y faire , parce que personne ne s'intéressait à moi.

De sorte que les horreurs de ma captivité , la redondance avec laquelle ou ma noyé de toutes les horreurs de la Bastille , ne sont venues que de n'avoir pas eu le bonheur d être mêlé dans quelque intrigue obscure et honteuse, vraiment relative aux intérêts de l'État ; de u avoir pas été sacrifié à un manège adroit , qui cachât l'indulgence sous les symptômes apparens de la sévérité ; de n'avoir eu parmi les ministres que des ennemis directs, personnels et implacables, au lieu d'y avoir des complices ; elles sont venues du malheur de n'avoir eu pour protecteurs que des hommes honnêtes, pour solliciteurs que des amis délicats ; enfin , d'avoir eu affaire à une lettre-de-cachet , signée Amelot, et non pas Sartines.

Qui aurait jamais cru que de ces deux ministres, M. de Sartines fût le bon homme ?

Le régime de la Bastille n'est donc ni inflexible , ni uniforme : même avec cette rigidité commune, il n'en serait guère moins horrible, puisqu'il exer- - cerait uns rigueur égale sur des délits différens , et , ce qui est encore plus affreux , sur l'innocence et sur le crime. Mais il n'a pas même cette abominable stabilité ; et il n'y déroge que dans le sens contraire à celui qu'indiquerait la justice.

L'exemple seul que je viens de citer, et le mien , prouvent q\x il est susceptible de modification ;

SUR LA BASTILLK. 125

qu'il est subordonné uniquement à la vengeance, au désir qu'ont les cœurs infernaux qui le dirigent de servir le ressentiment ou les nécessités de leurs patrons : ils prouvent que de même que le ministère de France a des magasins de lettres-de-cachet signées d'avance, qu'il attend sans bruit le moment d appliquer , il a aussi des réserves de douleurs qu'il ne déploie que quand Tordre fatal a eu son exécution ; ils prouvent qu'il y a à la Bastille un tarif de tortures pour chaque commensal, comme il y en a un pour leur pension ; et qu'en fixant au lâche cantinier qu'on charge de leur subsistance le prix des alimens destinés a prolonger leur vie , on détermine aussi la mesure de fiel dont il doit l'empoisonner.

Le régime de la Bastille est donc institué uniquement pour tourmenter ; et qui ? des innocens reconnus , puisque des soupçons fondés motivent des égards ou un renvoi. Au nom de qui ? au nom du roi, du magistrat suprême, du protecteur né de l'innocence, du gardien de la faiblesse. Cest sou intervention pins directe qui produit des effets plus cruels : c'est par ses ordres immédiats qu'on se. prétend autorisé à soumettre un infortuné qui n'a offensé, ni lui , ni les lois , ni rien de ce qu'elles obligent de respecter, à des supplices inconnus dans les prisons ordinaires , peuplées d'hommes coupables , ou du moins accusés de quelques-uns de ses attentats : c'est de par le roi qu'on lui presse la gorge de manière à ne pas intercepter tout-à-

fait sa respiration , mais à ne lui fin laisser précisément que ce qu'il faut pour perpétuer son angoisse ; qu'on rit de ses convulsions , qu'on s'applaudit de ses gémissemens, qu'on compte comme autant de victoires les soupirs prolongés que la douleur lui arrache : c'est le roi qu'on ne frémit pas de donner pour auteur de ces prévarications barbares qu'il ignore , de ces vengeances ministérielles que son cœur désavoue.

Oui , vous les ignorez , ô vous que la nature m'avait donné pour maître, et que vos vertus m'auraient donné pour protecteur, si l'ionocence avait autant d'accès auprès du trône que la calomnie ; vous dont l'estime était la plus flatteuse récompense et le plus puissant encouragement de mon travail ; vous dont l'ame honnête et franche n'avait été ni effrayée de ma promesse de dire toujours la vérité , ni rebutée de mon exactitude à la remplir ! . m .... .

Vous ne les connaissez pas , ces cachots qui cependant ne s'ouvrent et ne se ferment qu a vptre nom ; où l'on ne sent que l'on existe que parce que l'on souffre , et dont l'espérance même est souvent exclue : ils engloutissent journellement des citoyens irréprochables, des sujets fidèles, qui réclarnent en vain du fond de ces abîmes les vertus et le nom de leur prince : ce nom sacré qui est partout ailleurs le garant de l'exécution des lois, n'est là que le titre en vertu duquel on les enfreint.

En signant un ordre ,pour enfermer^ vous croyez

SUR LA. BASTILLE. ï 2J

ne faire qu'un usage légitime de votre autorité ; uq usage consacré par une possession de plusieurs siècles ; un usage nécessaire au repos public , et dont il ne résulte aucun abus : vous supposez que l'exécution de cet ordre n'entraîne que les effets d'une précaution de ce genre.

Bienfaisant jusque dans les rigueurs que votre rang vous oblige d autoriser , vous avez donné mille preuves de votre penchant à soulager les maux que le maintien de la société nécessite* Par vos ordres les prisons destinées à assurer la conviction et le châtiment du crime sont devenues plus douces , moins meurtrières ; elles ont cessé d être une punition préliminaire plus cruelle souvent que le~dernier supplice. Vous avez détruit la pratique barbare qui autorisait les tribunaux à torturer des accusés simplement suspects, pour essayer si par-là on ne réussirait pas h les rendre criminels.

Vous êtes donc bien loin de soupçonner que dans votre royaume , dans votre capitale , sous vos yeux il existe une place dévouée spécialement à perpétuer sur l'innocence une question mille fois plus cruelle que toutes les questions préparatoires proscrites par vous; puisqu'enfîn elles ne brisaient que les corps , au lieu que celle de la Bastille ne déchire le corps que pour pénétrer plus fructueusement jusqua lame. Vous êtes loin de soupçonner que Ton ajoute encore arbitrairement à ce régime infernal ; que les agens subalternes , choisis pour le maintenir , trouvent de la satisfaction et du profit

ia8 ifiMoiass

à l'outrer ; que , pareil* à ces chiens acharnés qui secouent et mordent le gibier en le rapportant , ils se fassent uii plaisir d être barbares % quand ou n'exige d eux que d'être soumis et fidèles.

Mais vous ne l'ignorerez plus , le voile est déchiré: portez les yeux sur ces souterrains funéraires , où n'est jamais descendu le jour ; pour lui en procurer l'accès , il fallait deux événemens aussi singulière l'un que l'autre ; que j'y entrasse et que j'en sortisse. Le second , que je ne dois qu a vous , m'assure que les connaissances dont je suis redevable au premier ne seront pas inutiles,.

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