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» 11 n'ajoutera plus qu'un mot : c'est qu'en dc- » veloppant ainsi les considérations qui peuvent j> rendre sa faute plus légère, il ne pense pas » néanmoins à l'excuser entièrement : il ne se » propose que de fournir des motifs à la clémence j) du roi pour en abréger la peine, et à la généro- » site de M. le maréchal de Duras pour en solliciw ter le pardon. »
Depuis cette réponse, je n'ai plus entendu parler de riea: j'ai seulement appris, depuis ma sortie, qu'elle avait été un sujet de plaisanterie pour les bureaux de M. le comte de Vergennes. Le sieur Moreau, entre autres, un de ses secrétaires favoris, s'est permis, en la lisant à ses amis, de dire k cette fin : Ah y ah! à présent , il fait le capon. «
O Louis XVI , ô roi juste et bienfaisaut, est-ce donc ainsi que les agens mercenaires des minisires qui vqus trompent , insultent aux douleurs de vos sujets qu'ils oppriment ! [Est-ce ainsi qu'ils osent travestir des retours respectueux de confiance et de soumission envers vous! Est-ce d'une inculpation ainsi reconnue et discutée, que vingt mois de barbaries ont été le fruit?
(XI) Page 25. ( Que la satisfaction de l'avoir rendu. ) On m'a assuré, depuis ma sortie , qu'on avait fait courir de prétendues copies de cette lettre. Je déclare ici «m'il n'est pas possible qu'il en existe : on ne peut pas supposer que le lieutenant de police l'ait livrée à la curiosité publique. Assurément M. le maréchal de Duras ne la mon-
trera pas plus à l'avenir que par le passé : les mains qui ont soustrait mes papiers aux recherches ardentes de ses vengeurs ont eu la même discrétion; ainsi, ce petit secret est un de ceux sur lesquels la malignité publique ne sera jamais satisfaite (i).
(XII) Page 26. {Du très - ridicule neveu de M. de Leyrit (2).) Peu d'affaires ont été plus atroces, et aucune, même en France, n'a jamais eu des détails et des suites plus inconcevables que tout ce procès de M. de Lally. Le parlement de Paris, après avoir eu la bassesse inconséquente d'accepter une commission pour le juger, et la
(1) Tous les papiers de Linguet ayant été dispersés ou détruits lors de son arrestation ( voyez la Notice 1 , il est probable qu'on ne connaîtra jamais en effet que les premiers mots de celte lettre. Ils se trouvent rapportés dans le passage suivant des Mémoires de Bachaumont : « On parle beaucoup d'une lettre manuscrite au » maréchal duc de Duras, très-offensante , qui commence par cette » phrase : Qui étes-vous , pour avoir le d/vit de m 'interroger etc.? » Mais comme personne ne dit l'avoir lue , et qu'elle ne perce poiut » dans le public , on peut toujours révoquer le fait en doute. » Le fait ne peut être mis en doute , mais la lettre restera secrète.
( Note des nouu. édit.)
(2) Ce très-ridicule neveu de M. de Lcyrit fut depuis célèbre et malheureux : c'était M. Duval d'Épréménil. Lorsque M, de Lally- Tolendal, avec autant d'éloquence que de jiété filiale , éleva la voix pour foire réhabiliter la mémoire de son pèrè , M. d'Ëpréméuil intervint par incident au procès , et Linguet , à cette occasion , le plaisanta tantôt avec gaieté , tantôt avec amertume , dans un numérotes Annales.
■{Note des nouu. édit.)
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cruauté horrible de punir par un arrêt de mort des fougues excusables peut-être en tout sens, des écarts auxquels l'arrêt même n'a pas osé adapter le nom de crime., a eu la bassesse et la cruauté tout à la fois de traverser sourdement un fils qui démandait la réhabilitation de la mémoire de son père.
Le parlement de Rouen, constitué réviseur d'un jugement déjà reconnu irrégulier dans la forme, déjà anéanti en conséquence, et démontré au moins aussi inique dans le fond , n'a pas , à la vérité , prévariqué au point d'oser le consacrer de nouveau; mais, pour éluder la nécessité de se décider entre la justice et un corps de son ordre, il a mieux aimé violer une des règles les plus solennelles de la procédure française , et admettre une intervention aussi absurde en elle-même, qu'insoutenable en jurisprudence. D'où résultent de nouveaux combats , de nouvelles questions , un nouveau renvoi à un autre parlement, celui de Dijon , où M. de Lally aura à essuyer les mêmes préjugés, les mêmes déférences pour l'esprit de corps , les mêmes fureurs.
(XIII) Page 27. {Tant que j'ai écrit d'Angleterre, je nai essuyé aucune tracasserie. ) Cette remarque est aussi vraie que singulière ; et elle tient à une anecdote plus singulière encore , s'il est possible , que tout ce qui a précédé , mais que je supprime par deux raisons, i° par respect pour un nom auguste qui s'y trouve mêlé ; 20 parce qu'elle
est plus curieuse, plus piquante qu'utile. Tout ce quelle prouverait, c'est la supériorité que donne , même aux simples particuliers , l'influence d'une atmosphère épurée par la liberté , telle que celle de la Grande-Bretagne , sur la fange du despotisme, qui souille , énerve presque également , et ses agens et ses victimes : or , cela a-t-il besoin de preuves ?
(XIV) Page 35. (Un si long sacrifice.) Je suis bien fâché pour M. le maréchal de Duras , de le tenir si long-temps sur une scène où il ne fait pas une bien honorable figure : mais, encore une fois, ce n'est pas ma faute. Pour me réduire à un silence éternel, û n'aurait eu besoin d'être généreux qu'un moment.
(XV) Page 42. (Les privilèges du peuple.) En citant la Tour de Londres à l'occasion de la Bastille, je commettrais une réticence injuste, et même criminelle, si je n'observais que ces deux séjours ont entre eux bien plus de différences réelles que de ressemblances apparentes. Les commandans de la Tour , la garnison qui exécute leurs ordres , sont soumis à l'inspection du parlement , comme les autres sujets de l'Etat. Un prisonnier maltraité par eux a mille moyens de faire parvenir ses plaintes aux supérieurs qui peuvent y faire droit , et aux amis , aux parens intéressés à les faire valoir. Ce prisonnier est sûr qu'on lui fera son procès, et publiquement. Il a des conseils, des
avocats ; tout ce qu'il doit éclaircir ou détruire lui
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est communiqué dans le plus grand détail. L'accusation de crime d'Etat n'influe que sur le dépôt auquel est confié l'accusé ; elle ne change absolument rien à la forme de la procédure qui doit décider de son sort. Enfin , dans les délais même, et la sévérité qu'elle comporte , il n'y a jamais l'ombre d'incertitude, non- seulement sur son existence , mais même sur l'état de sa santé , ni sur le lieu où il est détenu : est-ce là la Bastille ?
(XV bis) Page 43. {Ou se pratique aujourd'hui dans le monde.) Peut-être quelques censeurs pointilleux, ou quelques membres de l'administration m'accuseraient- ils ici d'user d'hyperbole; peutêtre prétendraient-ils qu'il y a peu de pays où l'on ne trouvât , quant au fond , l'équivalent de la Bas-* tille , et , quant à la forme, des usages ou des abus encore plus horribles : ils essaieraient , par ce parallèle , de justifier au moins indirectement l'abominable régime que je dénonce ici à toutes les ames honnêtes , et que les plus déterminés partisans du despotisme n'oseraient songer à excuser que par de semblables subterfuges.
Otons-leur encore cette ressource. Je suis convenu que dans presque tous les pays, le bien public paraissait quelquefois un motif capable de légitimer des rigueurs extraordinaires ; mais il n'est pas vrai que nulle part les lois , ou même un usage constant, aient rien consacré d'approchant du régime de la Bastille, Quelque répugnance que m'inspire ce triste et honteux sujet, quelque dégoût
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que j éprouve à la seule idée de prolonger la nécessité de m'en occuper, dépouillons les annales de la tyrannie , parcourons le globe , et cherchons dans l'histoire des crimes du pouvoir arbitraire s'il y en a aucun que l'on puisse comparer à l'institution du château qui écrase la rue Saint-Antoine, à Paris.
Ce court résumé des misères passées ou étran-gères, fera peut-être plus d'impression que la peinture la plus énergique des nôtres. En voyant quels ont été dans tous les temps les fruits des lettres-decachet, en les comparaut à ceux quelles produisent encore de nos jours, les Titus modernes décideront plus aisément si c'est a eux qu'il convient de continuer de se servir d'une semblable ressource , et de se piquer d'une semblable rivalité avec les Phalaris et les Nérons.
Je le répète donc, et je vais le prouver par les faits : dans l'univers entier il n'y a jamais eu , il n'y a rien qui ressemble au régime de la Bastille. On ne connaît point de nation flétrie par l'opprobre et l'atrocité d'une Bastille toujours existante; d'un gouffre sans cesse ouvert pour recevoir des hommes , non pas à punir, qu'on y prenne bien garde , mais à tourmenter; d'un purgatoire politique , où les fautes les plus légères , souvent l'innocence , soient arbitrairement soumises aux supplices de l'enfer.
Dans toute l'antiquité , vous ne trouvez de prison d'Etat que chez les plus abominables tyrans , et rneme pendant leur règne. C'étaient , comme le fer et le poisou , des fléaux passagers dont ces op-
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presseurs exécrés faisaient usage tant que durait leur usurpation^ et qui disparaissaient avec eux ; elles n'étaient pas liéès à la constitution du pays ; ce n'était pas un des ressorts favoris du gouvernement, ni la ressource habituelle de l'autorité. Ce qu'on connaît de leur police ne permet , en aucun - sens , de les comparer à la Bastille.
On lit par exemple que le premier Denys en avait une dans son palais à Syracuse ; il y avait même , dit l'histoire, pratiqué un raffinement dont il est peut-être étonnant qu'aucun des Denys subalternes, qui ont marché sur ses traces avec tant de succès pour la perfection du régime de la Bastille, ne se soit avisé. Les voûtes des cachots y étaient ondulées avec un tel art, que tout ce qui s'y disait retentissait et s'entendait distinctement dans un cabinet qui servait de réceptacle à ces sons ramassés. C était là l'observatoire , ou si Ton veut le confessionnal où le tyran se plaçait pour intercepter les conversations et les secrets des prisonniers ; on appelait ce cabinet ingénieux l'Oreille.
Cependant il fallait que l'Oreille ne rendit pas tout : car on ajoute qu'un philosophe y ayant été enfermé p3r lettre-de-cachet, et en étant sorti , le tyran fut curieux de savoir de lui à quoi on s'y occupait : A souhaiter ta mort , répondit le captif sincère. L'Oreille n'avait donc pas révélé ce secretla, dont le fruit fut, s'il faut toujours en croire l'histoire , une autre lettre-de-cachet portant ordre d'égorger tous les prisonniers.
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Quoi qu'il en soit de ce dernier trait, puisque l'Oreille avait été construite pour épier les conversations des prisonniers , ils conversaient donc entre eux, ils se voyaient donc, ils n étaient donc pas abandonnés à une solitude absolue ; ce n'était donc pas la Bastille.
Chez les Romains, il n'y avait ni Oreille ni Bastille. Du temps de la république , les citoyens , même coupables , ne pouvant être arrêtés qu'après la condamnation, la prévenaient ordinairement par un exil volontaire ; à plus forte raison l'innocence n avait-elle pas à redouter des cachots arbitraires.
Sous les empereurs , elle ne fut pas à l'abri des assassinats ordonnés au nom du prince ; mais alors c'e'tai! dans la maison même des victimes que se consommaient les sacrifices. La lettre-de-cachet, contre-signée Séjan , Narcisse , Tigellinus , etc. , qui ordonnait de mourir , était notifiée par un tribun , un centurion, à la tête d'une escouade de soldats; car partout ce sont les militaires qui se chargent de ces fonctions, comme ce sont les chiens qui lancent el déchirent le gibier.
A la vue de l'ordre ministériel, les uns prenaient du poison , les autres se perçaient d'un poignard ; d'autres se faisaient ouvrir les veines ; la troupe environnait la maison jusqu'à ce que l'affaire fût faite, et puis elle s'en retournait froidement aux casernes, comme si elle venait de monter la garde.
On ne manquera pas de se récrier que cela est encore plus dur que la Bastille ; je n'en sais rien ,
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îl n'y a guère que ceux qui y sont qui pourraient décider cet étrange problème. Si je m'en rapportais à moi-même, à ce que j'ai éprouvé dans le temps, la méthode expéditive du despotisme romain me paraîtrait infiniment préférable. J'ai demandé mille fois verbalement et par écrit une procédure ou la mort; et alors le bain de Sénèque ou le poignard de Traséa m'aurait paru une faveur.
Mais, sans prononcer sur cette question, au moins est-il sur que les Narcisses n'enviaient pas, à ceux dont la vie les importunait, la consolation de faire leur testament avant de la quitter. Au contraire, ils récompensaient par cette tolérance leur promptitude à obéir; la faculté de rédiger ses dernières dispositions, et la certitude qu'elles seraient exécutées, étaient, suivant Tacite, pretiumjestinandi. Or , on a vu qu'à la Bastille , la même résignation, la proximité d'une mort que je hâtais par mes vœux, ne m'a pas valu la même indemnité. Il y a donc quelque chose de plus d'un côté que de l'autre; à Rome, dans ces sortes de cas, la mort était plus infaillible ; en France, on sait en rendre les approches plus douloureuses. '
Ce n'est pas tout, cette précipitation meurtrière n'était à craindre que pour les grands. Les monstres qui l'avaient exigée échappaient rarement à la vengeance publique. Séjan fut déchiré par le peuple ; Néron , proscrit par des arrêts , aurait péri d'un supplice ignominieux s'il ne se fût lui-même arraché la vie ; d'ailleurs les Trajans, les Antonins,
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venaient de temps en temps délivrer Rome de cet opprobre et empêcher la prescription qui en aurait fait, avec le temps, une des prérogatives de la couronne. 4
Sous les plus mauvais princes même, on voit que les criminels d'Etat, ou plutôt les accuses d'Etat ordinaires , n'étaient assujettis qu a une gêne incommode et non à une captivité horrible. On leur attachait une main à celle d'un soldat qui ne pouvait ainsi les quitter. Celait un désagrément sans doute que cette société ; mais elle n'empêchait ni Agrippa de dormir paisiblement chez lui sous Tibère , ni saint Paul de prêcher publiquement sous Néron. Etait-ce là la Bastille?
La seule espèce de prison d'Etat rigoureuse que l'on trouve constamment maintenue dans l'ancienne Rome , c'était ce que l'on appelait la transportation. On avait de petites îles inhabitées où Ton déposait les personnages devenus suspects à la cour. On les y abandonnait, avec défense de désemparer, sous peine de mort. J avoue qu'on ne voit pas qu'aucune procédure justifiât ordinairement ces lettres -de- cachet ; mais les infortunés ainsi dégradés conservaient cependant la vue du jour et la faculté de respirer l'air, ils jouissaient d'une partie de leurs revenus, ils pouvaient se faire accompagner de quelques-uns de leurs domestiques ; ils recevaient , ils écrivaient des lettres ; enfin , si l'ennui devenait trop fort , s'ils préféraient l'expatriation à celte honteuse résignation, ils pou-
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vaient s'échapper , et ils g échappaient. Oa voit biea que ce n'était pas encore là la Bastille.
L'histoire du Bas-Empire n'étant rien moins a qu'exacte , il est impossible d'y suivre bien en détail la jurisprudence des lettres-de-cacbet; les prétendus empereurs étant souvent faits et défaits avec aussi peu de cérémonie que les deys d'Alger, leurs ministres n'auraient guère eu le temps de faire servir les prisons d'État à leurs vengeances ; au lieu de mettre les sujets en mue , ils leur coupaient la gorge sur-le-champ, et cette politique fut souvent adoptée par ceux même qui jouissaient quelquefois d'un règne brillant et heureux.
Constantin avait une méthode à lui : il faisait étouffer dans des bains chauds les personnes dont il voulait se défaire sans bruit et sans scandale , telles que sa femme, son fils, etc. Pour son beaupère , il le faisait étrangler, et décapiter son beaufrère ; il ne ménageait guère que les évêques , il se contentait de les exiler; mais il parait qu'il n'enfermait personne.
On pourrait soupçonner que, sous son fils Constantius, on commençait à jeter les fondemens d'une Bastille ; car, y ayant eu quelques troubles dans, un concile tenu par ses ordres , les pères s'y étant divisés , et les choses ayant été jusqu'à la violence, des commandans de province, porteurs de lettresde- cachet, en firent enfermer quelques-uns. Un d'entre eux, nommé Lucifer, écrivit à l'empereur lui-même en ces termes : « ... Parce que nous nous ■
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» sommes séparés de votre concile d'iniquité , nous j§ languissons en prison, privés de la vue du soleil , % » gardés avec soin dans les ténèbres, et on ne m laisse entrer personne pour nous voir... » Voilà bien la peinture dune Bastille.
Cependant , d'un côté , on voit que le prélat avait la permission de s'adresser directement au prince et de se plaindre à lui des rigueurs de sa détention , ce qui est précisément un des points le plus formellement interdits par le code des Bastilles; de l'autre , il est probable que si une invention aussi admira^e s'était une fois introduite dans l'empire , elle s'y serait perpétuée ; il n'aurait pas fallu attendre jusqu'à Louis XI pour la ressusciter ; or on n'en revoit plus de traces à Conslantinople. Quand on voulut se défaire de saint JeanChrysostôme, on l'envoya à Cucuse ; au lieu de le tuer par l'immobilité d'un cachot , on le fit périr par des courses violentes ; mais on n'eut pas même l'idée de l'ensevelir dans une citadelle où il fût censé mort de son vivant.
Dans l'empire grec, les secrétaires d'État et leurs commis sentirent de bonne heure combien il leur était important de priver de la lumière les hommes qu'ils jugeaient dignes de leur attention et de leur ressentiment ; mais ils n'imaginèrent pas des caveaux pratiqués dans des murailles de vingt , de trente pieds d'épaisseur ; ils attaquèrent les yeux même , au lieu d'en enlever l'usage : on les arrachait , on les rôtissait avec des lames d'argent ou de cuivre ardentes; on les étuvait quelquefois avec
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du vinaigre bouillant, le tout en vertu d'une lettrede-cachet.
Ces criminels d'Etat devenaient aveugles, je l'avoue ; mais enfin le despotisme qui les martyrisait ainsi n'était pas une loi de l'État ; il n'y avait pas à la cour de ministre qui eût le district particulier des aveuglemens. Le lieutenant de police de Constantinople n'était pas créé , par un brevet exprès , commissaire impérial à l'application du vinaigre enflammé ou des estampilles brûlantes.
Dans la Constantinople moderne , ce scandale de notre prétendue philosophie , et en appa^nce de l'humanité, il y a une forteresse qui semble avoir „ quelque affinité avec la Bastille , ce sont les Sept- Tours. Nos voyageurs l'appellent une prison d'Etat; mais , d'après leurs relations mêmes, on voit que c'est un dépôt plutôt qu'une prison. On n'y consigne guère que les ambassadeurs chrétiens des puissances qui rompent avec la Porte, et ils continuent non-seulement d'y voir qui ils veulent, mais d'être servis par leurs propres domestiques.
Les esclaves dont la rançon est stipulée , mais non payée , sont quelquefois obligés d'aller y attendre f exécution de ce marché ; alors c'est un asile pour eux autant qu'une sûreté pour leurs maîtres. Oisifs , bien nourris , souvent visités , c'est une anticipation de la liberté qu'ils goûtent, et non pas des fers qu'ils supportent.
Mais jamais on neVest avisé d'enfermer aux Scpt-Tours uniquement pour y languir, pour y
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èire séquestrés plus rigoureusement que les plus abominables scélérats , des hommes à qui Ton n'inv pute point de crimes. Jamais ni sultan, ni visir, ni cadi, ni janissaire , n'a pensé à donner, ou à solliciter, ou à exécuter une lettre-de-cachet contre uu bourgeois de Constantinople, d'Erzerum ou de Salonique, pour avoir trouvé l'aigrette du grandvisir moins brillante qu'à l'ordinaire, ou la pabouche du sélictar mal brodée. ,
Si un blasphémateur a outragé le prophète, on le circoncit ou on l'empale; la loi était précise , et au moins il a le choix. Si un visir a abusé de son pouvoir, on l'exile, on le dépouille, quelquefois on l'étrangle; pourquoi se faisai t- il visir ? pourquoi était-il avide? Si un boulanger vend à faux poids , et vole ainsi le public , il est puni comme un voleur; la punition est prompte et quelquefois terrible, mais le délit et la conviction l'ont toujours précédée. Tous les habitans de ce vaste empire, Grecs, Arméniens, Francs, Asiatiques, Européens, Tartares, Catholiques, Schismatiques, Cophtes, Juifs, Musulmans, etc., passent leurs jours dans la plus paisible, la plus heureuse sécurité, s'ils observent les lois, s'ils ont surtout le bonheur d'être inconnus au sérail; ils n'ont pas même l'idée d'une Bastille et d'une lettre-de-cachet.
En Perse, dans ses temps de gloire et de calme, c'est-à-dire jusqu'aux guerres civiles qui la dévastent depuis un demi-siècle, non-seulement ces ressources de la vengeance ministérielle étaient éga-
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lement inconnues ; mais la justice ordinaire même avait trouvé moyen d épargner aux accusés vraiment suspects l'humiliation et l'horreur des cachots. Les prisonsy étaient mobiles. L'homme dont Tordre public exigeait que Ton s'assurât, ne perdait de sa liberté que ce qu'il fallait lui en ôter pour qu'il ne pût ni se soustraire au châtiment , ni se rendre plus criminel. Une industrie, plus compatissante que sévère, y avait imaginé la cangue, espèce de triangle de bois portatif, qui étant fixé au cou , et prenant une des mains de l'accusé, ne pouvait ni se cacher, ni se détacher, sans cependant lui ôter aucune de ses facultés. Portant ainsi avec lui une garde peu dispendieuse, il conservait la jouissance du jour, celle de la vie, l'administration de ses affaires, toutes les facilités nécessaires pour éclaircir son innocence, sans cesser d'être soumis à la puissance civile chargée de la vérifier.
On nous parle des exécutions sanglantes ordonnées par des monarques ivres ; mais ces horreurs étaient renfermées dans les harems, et l'institution seule de la cangue prouve que l'esprit général de la nation, sans excepter le gouvernement, avait autant de douceur que d'équité. j.
C'est la même chose au Mogol, dans toutes les Indes, à la Chine , au Japon. Dans ce dernier pays, d'où notre inquiétude nous a justement fait bannir, les relations qui nous en viennent assurent que les * mœurs sont cruelles,et les supplices aussi prompls qu'affreux. Cela se peut, mais au moins d'un côté
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la rapidité compense la barbarie ; on ne connaît point ces longues détentions qui éternisent le plus horrible des supplices, le désespoir produit par l'incertitude de la fin des maux.
L'homme que Ton éventre , qu'on précipite sur des crocs, qu'o* hache en dix mille morceaux, qu'on pile vivant dans un mortier , s'il est vrai que ces peines raffiaées soient communes; cet homme a été jugé, il a pu se défendre, se justifier; c'est le magistrat, c'est la loi, et non pas le caprice qui l'ont condamné.
Nos missionnaires ont quelquefois habité des prisons danj l'Inde. Etrangers , inconnus, prêchant des nouveautés qui devaient paraître bizarres, même aux appréciateurs les plus indifférens, et dangereuses, criminelles aux magistrats, et surtout aux prêtres dont ils se déclaraient les ennemis, il n'y avait point d'hommes contre qui la sévérité fût plus légitime et les letlres-de-cachet plus excusables; cependant ils sont obligés de rendre justice à l'humanité des juges qui les détenaient, des geôliers qui les gardaient, des naturels du pays qui les visitaient, les consolaient, les nourrissaient.
Nous ne voyons d'exemple approchant de nos châteaux royaux et des ordres qui les peuplent , que dans l'aventure des princes du sang baptisés par les jésuites, exilés d'abord , et ensuite renfermés sous l'empereur Iontching. Les missionnaires, qui nous ont instruits de cette catastrophe, ne nous en ont point révélé la cause ; mais quelle qu'elle
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soit, leur récit constate bien qu'il n'y a point de Bastille à la Chine, puisqu'on fut obligé d'en construire xmè exprès pour chacun des princes destinés à en subir le séjour.
Et alors même ce tfe fut pas une soustraction clandestine^, opéfée sourdement par des exempts de police, qui laissa! une égale incertitude sur la vie des prisônr lers, et leur crime ou leufr innocence. Gês priions momentanées furent construites avec appareil ; on eut soin de les rendre visibles, comme l'exemple d'un grcnd châtiment , et sans doute dans le pays personne n'en ignorait le sujet.
Mais au milieu de cette rigueur effra jante , les patiens recevaient encore des adoocissemens; ils voyaient quelquefois leurs domestiques , ils faisaient demander les secours spirituels des guides auteurs de leurs iu fortunes; on leur portait de chez eux des habillemens, de la nourriture, des nouvelles, enfin tout ce qui est scrupuleusement exclus de la Bastille.
Dans l'Asie entière il est impossible de découvrir une prison d'Etat constante, admise au nombre des principes du gouvernement, ailleurs qu'à Ceylan. u Le roi y a, dit un voyageur, quantité de » prisonniers qui sont enchaînés , les uns dans les » prisons ordinaires, les autres sous la garde des » grands. On n'oserait s'informer pourquoi, ni de- » puis quel temps ils y sont ; on les tient ainsi du- » rant cinq ou six années; quand on les emprisonne, » c'est par l'ordre du roi... »
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Voilà bien quelque chose de la Bastille ; les mystères d'État de Ceylan se rapprochent un peu de ceux de la rue Saint-Ântoine ; mais observez cependant qu'il n'y est pas question de ces cachots spécialement desûués à ensevelir les infortunés sur le crime ou la catastrophe desquels le silence est si impérieusement prescrit. Ils sont déposés dans les prisons ordinaires ou confiés à la garde des grands.
Dans le premier cas ils n'essuient donc qu'un malheur commun à tous les accusés ; dans le second, il doivent trouver dans ces char ires privées, quoique royales , des soulagemens de toute espèce. On ne peut pas supposer que toute la noblesse de Columbo ou de Candi prenne le cœur d'un gouverneur de la Bastille , parce qu'un despote en exige d'elle passagèrement les fonctions. Il est évident d'ailleurs qu'aucun de ces gentilshommes basanés ne peut avoir chez lui ni ces fenêtres et ces cheminées à dentelle de fer, ni ces murs de trente pieds d'épaisseur , ni ces cabinets q»i sont une prison dans une prison T et qui varient à chaque instant les douleurs comme l'ignominie.
L'Asie entière est donc évidemment exempte de cette peste, qui consume chez tous tant de citoyens.
En Amérique , il y a bien d'autres sortes d'oppressions , et en Afrique aussi ; mais on n'y connaît pas celle-là. Les Indiens dans le Nouveau- Monde sont écrasés par des maîtres impitoyables , qui sont eux-mêmes avilis par la superstition ; une
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partie des côtes de l'Afrique est soumise à un gouvernement arbitraire , qui n a que les abus et les dangers de celui qui règne en Asie. Le reste n'est guère dévasté que par notre commerce ; ce sont des marchands d'Europe qui portent des chaînes aux habitans de Congo ou de Juida, et non leurs princes qui les en accablent ; on les vend , on les dévoue à une vie active ; mais aucun ministre n'a le droit de les condamner pour soû bon plaisir à une inaction meurtrière ; certainement ils sont très-malheureux dans les cases des Antilles , mais c'est d'un autre malheur, et d'un malheur qui admet des adoucissemens , des consolations. Ils ont leurs femmes, leurs enfans ; l'exactitude a remplir leurs devoirs peut les sauver du fouet des commandeurs ; mais elle ne sauve personne d'une lettre- . de-cachet et du régime qui s'ensuit.
C'est donc dans l'Europe seule qu'on peut redouter ces terribles fléaux ; et encore dans quelles parties de l'Europe sont-ils à craindre ? Ce n'est pas , comme on le sait , dans toute la Grande-Bretagne. Une détention arbitraire y serait un crime de lèse-peuple, presque aussi rigoureusement poursuivi qu'un de lèse-majesté ; et j'ai rendu ci-dessus hommage à la vérité non moins connue , que , dans les détentions même que des intérêts supérieurs et des ordres relatifs au service public autorisaient, l'accusé , le prisonnier , même coupable , ne perdaient aucun des droits de l'innocence , ni aucune de ses ressources.
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Eu Allemagne les princes sont en général assez despotiques, dans le sens que l'usage ordinaire attache à ce mot, c'est-à-dire qu'aucune barrière effective ne gêne ni l'emploi, ni l'abus de leur pouvoir. Cependant ils n'ont ni Bastille , ni équivalent. Rien ne les empêcherait de se donner cet amusement ; mais soit que l'idée n'en vienne qu'aux ministres des grands États , soit que le recours à l'empereur ou aux tribunaux existans , et la crainte de donner trop d'influence à ces épouvantails, qui ne manqueraient pas l'occasion de se signaler s'ils la trouvaient, contiennent les pro~ priétaires de ces grands fiefs; soit que le peuple encore docile , patient , et en général peu instruit comme peu passionné, obéisse assez sans qu'on l'assujettisse à ce joug, il me semble qu'il n'existe de Bastille , depuis le Rhin jusqu'à l'Oder , que Spandaw.
Mais, i° Spandaw existe dans une monarchie toute militaire; ce colosse, né de nos jours, et parvenu par la force à un développement aussi étonnant que rapide, doit conserver dans sa constitution quelque chose de son origine ; 2° c'est même aux militaires que la Bastille brandebourgeoise est spécialement destinée. Il est très-rare que les citadins en partagent le funeste honneur ; et des soldats, qui ne reconnaissent d'autres truchemens que la baïonnette et le canon, pourraientils se plaindre qu'on leur parlât quelquefois avec des lettres-de-cachet ?