‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 42 sur 69 · ÉCLAIRCJSSEMENS HISTORIQUES · texte numérisé non relu

ÉCLAIRCJSSEMENS HISTORIQUES

poètes placent dans le Ténare , guident sa marche. Des verrou* sans nombre frappent ses oreilles et ses regards. Des portes de/e» tournent sur leurs gonds énormes , et les voûtes retentissent de cette lugubre harmonie. Un escalier tortueux , étroit , escarpé , allonge le chemin et multiplie les détours : on parcourt de vaste» salles ; la lumière tremblante , qui perce avec effort dans cet océan de ténèbres et laisse apercevoir partout des cadenas , des verroux et des barres, augmente l'horreur d'un tel spectacle et l'effroi qu'il inspire. Le malheureux arrive enfin dans son repaire; il y trouve un grabat , deux chaises de paille et souvent de bois , un

pot presque toujours ébréché , une table enduite de graisse Et

quoi encore....9 Rien. Imaginez l'effet que produit sur son aine le premier coup-d'œil qu'il jette autour de lui.

» Mais bientôt M. de Rougcmont fait une utile diversion ; il commande aux porte-clefs de fouiller le nouveau venu , et leur en donne l'exemple , afin qu'ils le fassent avec plus de zèle et d'exactitude. Il faut l'avouer , on ne s'attend point à voir un chevalier de Saint-Louis remplir un tel oflice ; et l'étonnement extrême que

ce spectacle excite , cause peut-être une distraction salutaire».

Non , je ne puis soutenir ce ton d'ironie ; j'ai le cœur serré d'indignation et de douleur , quand je me rappelle les angoisses d'un tel moment.

» Le malheureux patient est dépouillé de tous ses effets : argent, montre, bijoux, dentelles, porte-feuille , couteau, ciseaux , tout lui est enlevé. Pourquoi? Je l'ignore. Est-ce pour lui ôter des moyens de corruption ? Quel est le porte-clefs qu'une montre ou une petite somme d'argent séduira? Et si l'intérêt peut l'engager à quelques complaisances, les tentations les plus dangereuses ne lui viendront-elles pas du dehors?

» Suit une injonction laconique et hautaine d'éviter le bruit le

plus léger C'est ici la maison du silence , llit le commandant.

Hélas! le malheureux auquel il parle se demande si ce n'est pas plutôt celle de la mort. » {Des Lettres-de-cachet , page 4ao.)

Note (k) , page 70.

« Le commandeur de Jars , dit La Porte , gagna le valet d'un prisonnier nommé l'abbé de Trois, lequel valet avait de l'esprit

ET PIÈCES OFFICIELLES. 2pl-

et se nommait Bois-d* Arcy. Ce garçon pensa à ce qu'il y avait k faire , et il ne trouva pas de moyen qui lui parût plus court que de gagner les prisonniers qui étaient dans ma tour , au-dessus de moi , et ceux qui étaient au haut de ladite tour. Le hasard voulut que , sur l'affût d'un canon , Bois-d'Arcy trouvât une des grandes pierres qui pavent cette terrasse , rompue par un coin , droite sur le haut de cette tour où j'étais.

» Il prit le temps que la sentinelle , qui se promène continuellement sur cette terrasse, était à l'autre bout; il leva le morceau de pierre , et en môme temps il entendit parler des croquans de Bordeaux qui étaient là pour quelque sédition ; il leur parla ayant toujours l'œil sur la sentinelle , et ils lui promirent de le servir , car tous les prisonniers ont les uns pour les autres des charités qui ne sont pas imaginables , et que je n'aurais jamais cru , si je ne les avais expérimentées et pratiquées moi-même. Ces croquans firent un trou au haut de la voûte que Bois-d'Arcy avait recouverte de son morceau de pierre ; ils en firent un autre à leur plancher , et parlèrent aux prisonniers qui étaient sous eux , dont un était le baron de Tusence, et l'autre un nommé Réveillon , qui avait été domestique du maréchal de Marillac , lesquels s'offrirent de bon cœur à faire ce qu'où voudrait : ils firent aussi un trou à leur plancher sous lequel était mon cachot , lequel trou ils couvrirent du pied de leur table , et quand ils entendaient ouvrir mes portes à mon soldat pour aller vider la terrine sur le degré , et qu'ainsi je demeurais seul, ils me descendaient, avec un filet , les lettres que les croquans recevaient de Bois-d'Arcy , à qui le commandeur Jars les donnait.

» La première lettre que je reçus par cette voie du commandeur > portait qu'il était venu une personne de mes amis lui parler, qui désirait savoir ce qu'on m'avait demandé dans nies interrogatoires , et aussi pour me dire quelque chose qu'il me manderait , aussitôt qu'il saurait que les lettres me seraient rendues ; que je prisse confiance en lui qui était prisonnier', fort de mes amis et serviteur de ma maîtresse ; qu'il me donnait avis de ne me fier à personne , et que tous ceux de cette maison me fussent suspects.

» En cela je lui obéissais trop , car lui-même me l'était; je ne connaissais point son écriture , et ne savais qui m'écrivait, car il n'avait osé mettre son nom , craignant que sa lettre ne me fût pas

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