‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 43 sur 69 · ÉC L A. I R C IS SEMENS HISTORIQUES · texte numérisé non relu

ÉC L A. I R C IS SEMENS HISTORIQUES

fidèlement rendue : il fallait faire réponse , mais je n'avais ni encfe ni papier,- d'ailleurs, Je craignais que ce ne fût une finesse pour me surprendre. C'est pourquoi j'en demeurai là.

» Deux jours après, aussitôt que le déjeûner fut venu , et que mon soldat fut sorti pour sa fonction ordinaire , je vis descendre un autre billet qui me pressait fort d "«écrire , et me donnait quelques lumières qui m'assuraient que ces billets me venaient de bonne part ; ainsi ] y pris calque confiance , et lorsque 1, nuit fut Tenue et que mon soldat fut endormi, je me levai , et me mettant entre la lumière de la chandelle et son visage , j'écrasai du charbon , un peu de cendre de paille brûlée, et les détrempai avec un reste d'huile de la salade du souper, et en fis une espèce d'encre; enduite , avec un brin de paille taillé en pointe , j'écrivis sur un dessus de lettre qu'on m'avait laissé dans ma poche , et je mandai qu'on m'avait tant demandé de choses , que je ne les pouvais pas écrire eu l'état où j'étais ; mais que je n'avais rien dit qui pût nuire à personne , parce que je ne savais rien.

» Les prisonniers qui étaient au-dessus de moi , me parlèrent ayant entendu sortir mon soldat, et me descendirent un filet avec une petite pierre que j'ôtai , et j'y attachai ma belle lettre qu'ils tirèrent à eux. Elle donna de l'assurance au commandeur qui vit par-là que je recevaisvses billets? ce qui l'engagea à m'en écrire de plus clairs , et à se faire connaître à moi. Il me fit donner papier, plumes et encre, par un prisonnier qui, prenant son temps pour aller voir les croquans pendant que ma porte était ouverte , et que le soldat faisait sa charge de porte-chaise , me donna adroitement cette encre et ce papier que je cachai dans mon lit. Après cela j'écrivis tout à mon aise , et notre commerce continua. » ( Mémoires de La Porte, page 168. )

Note (l)y page 7*.

Cette affaire n'a jamais été bien connue. Voici les laits tels qu'ils, résultent des pièces citées dans Les Mémoires sur la Bastille :

Les milices avaient été supprimées à Saint-Domingue , en 1763; elles étaient en général odieuses aux habitans , qu'elles obligeaient indistinctement à un service pénible , depuis quinze ans jusqu'à cinquante-cinq. On les rétablit en 1768. Leur rétablissement occa-

siona un mécontentement général , et donna lieu à des mouvemeng 4angercux dans la colonie. Les officiers du conseil supérieur du Port-au-Prince étaient soupçonnés d'avoir fomenté sou* main l'esprit d'insubordination et de révolte. Le chevalier prince de Ilohan, gouverneur-général , les accusait même de donner la direction aux principaux moteurs des troubles qui avaient agité le pays. La vérité est que , lors de la présentation des ordonnances relatives aux milices par le gouverneur , le conseil , après les avoir enregistrées $vec soumission , avait pris un arrêté qui fut signé par le chevalier de Ilohan lui-même, et qui contenait des observations tendant à obtenir du roi ou la révocation des ordonnances ou des adoucissemens au régime ancien des milices. Ces observations , de nature à rester secrètes , parvinrent à la connaissance du public , soit par une indiscrétion étrangère aux magistrats , soit plutôt sans doute par les révélations de plusieurs d'entre eux. Quels que fussent les coupables , ce furent les magistrats qui subirent la peine. Le 7 mars* 1 76g , pendant qu'ils siégeaient au conseil , occupés à rendre la justice , ils furent arrachés du lieu de leurs séances par des me-» sur^s dont ils ont eux-mêmes dénoncé la violence dans un procèsverbal qu'ils firent respectueusement remettre au roi , et qui se trouve parmi les pièces jointes aux Mémoires historiques sur la Bastille , tome III , page 269.

"Procès-verbal des officie;* du conseil souverain du Port-au-Prince.

« L'an mil sept cent soixante-neuf et le septième jour du mois de mars à neuf heures du matin, le conseil souverain du Port-au- Prince étant assemblé au palais en la manière accoutumée', et y tenant l'audience à laquelle présidait M. Grenier, doyen , et assistaient MM. le Tort , Golhcux de Longpré , Marcel , Uufourcq , conseillers-titulaires j Jauvin, Maignot, Golhcux de Longpré de& Baliziers., conjseiljlcrsr^sîicsseurs ; Yalentin de Guidon , avocat en la, cour x plaidant contre Allemand , aussi avocat en la cour , la cause* 4 entre la Pyre et Saint-rCheron ; l'audience fut interrompue par l'apparition subite d une l'ouïe de soldats , la baïonnette au bout du fusil , à la tète desquels était le sieur Lavelanettc x capitaine des. grenadiers de la légion , qui, dès la porte , se mit à crier de toute* sa force : Le conseil est arrêté , j arrête le conseil du Port-au-Prince. A moi, grenadiers. On en vit aussitôt un grand nombre sauter e*

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s'introduire par les fenêtres et achever de remplir la salle.

» M. Joussc , substitut du procureur général du roi , qui était alors dans la chapelle , à attendre que la cause fût plaidée pour entrer, ayant , à l'aspect du tumulte , quitte le lieu où il était pour se réunir à la cour, qu'il voyait investie par plus de cent cinquante fusiliers , le sieur Lavelanette recommença à crier : Arrêtez. M, Jousse; feu. A l'instant , huit ou dix hommes couchèrent M. Jousse en joué , ce qui ne l'empêcha pas de continuer sa route et d'aller prendre sa place au banc des gens du roi. Alors , tandis que le sieur Taillebout , lieutenant dans ladite légion , s'emparait de la porte qui communique de la chambre de l'audience à la chambre du conseil , le sieur Lavelanette s'avança jusqu'à la balustrade qui sépare le parquet des bancs des avocats , et là , affectant de frapper avec grand bruit la terre de la crosse de son fusil , il dit , du ton d'un homme qui veut inspirer la terreur : Grenadiers, armez vos fusils , ce qui fut exécuté et suivi d'un silence d'un moment. Ce silence fut rompu par M. le chevalier prince de Rdian , gouverneur et lieutenant-général des îles de l'Amérique sous le vent , qui, arrivant , dit : M. Lavelanette , faites votre devoir; aussitôt le sieur Lavelanette cria : M. Jousse, M. Marcel, descendez ; et M. de Rohan ajouta : Tous, tous. Ah ! mes B je vous apprendrai à être rebelles aux ordres du roi. Ce fut ainsi dm^il arracha de dessus le siège de la justice tous les magistrats séant, avec tant de violence et de précipitation , qu'il ne voulut pas permettre à M. Marcel d'aller chercher son chapeau qu'il avait oublié à sa place , et leur fit prendre le chemin du bord de la mer, environnés et étroitement resserrés par une troupe nombreuse de soldats, qui ne cessait de leur répéter : Avance , dépêche , de les coudoyer et de leur marcher s/ir les talons. Pendant que les officiers menaçaient les citoyens, qu'un spectacle aussi étrange attirait sur leurs portes , de faire tirer sur eux j dans le même temps , le sieur Taillebout alla enfoncer la porte de M. Léger, substitut , faisant fonctions de procureur général du roi , qui était occupé à faire son courrier. 11 était en veste , et eut beaucoup de peine à obtenir qu'il lui fût permis de prendre son habit. Comme il le passait , M. de Rohan entra en demandant , est-il là? Il lui répéta ce qu'il avait

dit au conseil assemblé : Ah! mesB je vous apprendrai, etc.

M. Léger s étant mis en marche, pressé par les soldats et suivi par

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M. de Rohan , qui disait : J lions vite , point de ménageaient pour ces B là, eut bientôt rejoint la compagnie. Dès qu'elle fut arrivée à l'Ambarquadairc , voisin de la maison du sieur Caron , une chaloupe la reçut avec autant de grenadiers qu'on y en put faire entrer, et la conduisit à bord du senau le Fidèle-Jean-Baptiste, commandé par le sieur Gilbert.

» Ce premier embarquement fait , le sieur Courvoyé , capitaine de la légion , fut chargé d'aller arrêter M. de Chambnin fils , qu'une migraine violente avait empêché de se trouver à la séance. Embarqué dans une seconde chaloupe , au milieu d'environ douze ou quinze grenadiers, il entendit M. de Rohan, qui l'avait suivi depuis la maison du sieur Caron, jusqu'à la Lance, dire.: Quon le mette aux fers à bord , s'il bouge. M. de Chambrun fils fut aussi conduit sur le senau le Fidèle-Jean-Baptiste. On vit peu après arriver les sieurs La marque et Viollet, prisonniers ès prisons de la cour, et décrétés pour le fait de l'attroupement du 11 décembre dernier. Ces deux hommes furent mis aux fers dans l'entrepont.

» On plaça un grenadier , le sabre à la main , à la porte de la dunette , où nous fûmes tous consignés , et ou nous essuyâmes les plaisanteries indécentes du sieur de Lavelanette. Aussitôt après , on leva l'ancre pour aller mouiller en grande rade.

» H nous fut alors permis d'écrire à terre des lettres ouvertes , qui , avant d'être remises , devaient être lues par M. de Rohan. Ignorant quel devait être notre sort , nous nous contentâmes de demander des valets, du linge, et les choses nécessaires pour passer la nuit. On nous refusa les valets , et on nous laissa seulement parvenir des matelas et des malles qu'il a fallu faire si à la hâte , qu'on n'a pu y mettre que des vêtemens propres au pays que nous quittions; de sor e que pour se garantir du froid% quelques-uns 1 de nous ont été obligés d'acheter aux matelots du navire leurs vieilles hardes. Les malles furent soigneusement visitées , et on étendit les matelas pêle-mêle sur le plancher de la sainte-barbe , lieu aussi incommode par sa petitesse que dégoûtant par sa malpropreté , suite du séjour que venaient d'y faire les troupes que le bâtiment avait amenées à Saint-Domingue.

» Peu après l'envoi de nos lettres , nous apprîmes que nous partions clans la nuit pour la France sur le Fidèle- Jean-Baptiste : nous en fûmes d'autant plus surpris, que ce bâtiment , sorti de

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Bordeaux lé ûû octobre dernier, ne comptait que tt^ois jours <fcfmî$ son arrivée; qu'il n'avait pas encore déchargé les canons , boulets et autres munitions qu'il apportait à Saint-Domingue, et qui faisaient son seul lest; que toutes ses provisions étaient consommées, et qu'on lui laissait à peine le temps de recevoir l'eau que lui fournissaient les navires qui se trouvaient dans le port j enfin nous aurions été réduits , pour toute la traversée , aux pois , aux fèves, au boeuf salé et au biscuit qui s'est trouvé de très-mauvaise qualité, si le défaut de rent , en empêchant de mettre à la voile avant le jour, n'eût donné environ vingt heures au sieur Traytorrens, beaufrère de M. le Tort, et au sieur Àrdouin, marchand au Port-au- Prince ,pour nous procurer quelques secours , qui , VU le péu de temps qu'ils ont eu , n'ont ph être considérables. En vain avonsnous fait demander , par le sieur Gilbert , la faculté de donner des procurations pour nos affaires ; on n'a pas même daigné lui faire réponse sur Cet article. Nous sûmes alors que le sieur Gilbert avait ordre de nous remettre au Château-Trompette , entre les mains du sieur la Groslaye , et de nous interdire papier, encre, plumes, et même la liberté de nous parler , et ce n'est qu'avec la plus grande difficulté , et à l'aide de quelques feuilles de papier à lettre , et d'un morceau d'encre de la Chine , échappés aux recherches de ceux qui ont fouillé nos malles , que nous avons trouvé moyen de rédiger secrètement ces faits par écrit : en f oi de quoi nous soussignés Moïse , Balthazar /Grenier , Barthélémy, le Tort, Jean-Baptiste- René Col heux de Longpré, Jacques Marcel, Joseph Dufourcq, François Scipion , Taveau de Chambrun fils , conseillers-titulaires; Jean-Louis Jauvin , Éticnnc-Picrrc Maignol , Charles Col heux de Longpré desBalizicrs, conseillers-assesseurs ; Jean-Baptiste-Pierre Léger , substitut , faisant fonctions de procureur général du roi, et Charles-Daniel Joussc de Champremeaux , substitut dudil procureur général , avons dressé le présent procès-verbal , pour elrc mis sous les yeux du 1 oi , notre très-honoré seigneur. Fait et clos à bord du senau le Fidèle- Jean-Baptiste , le a a avril 1769. Signe à l'original , Grenier, le Tort , Colheux de Longpré, Marcel , Dufourcq, Taveau de Chambrurt fils, Jauvin , Maignol de lîongprc des Balizicrs , Léger , et Jpusse de Champremeaux. » Pour copie conforme à l'original.

» Signé y Jauvin. »

sonnters débarq lièrent à Bordeaux , furent enfermés au Trompette , et de là conduits à la Bastille, ou ils restèrent ix mois. On les transféra ensuite dans les prions de Ropuis au couvent des capucins qui leur servit de prison cur embarquement pour Saint-Domingue , où ils furent ts pour être jugés par le nouveau conseil du Port-au-* réé en avril 1769.

ces dura encore deux ans et fut terminé par un jugement ier 1771. Mais on ne voit pas qu'un seul des membres de conseil ait été condamné par le nouveau. Parmi les habi~ avaient pris part aux troubles , buit furent pendus ; un t envoyé aux galères , un autre banni à perpétuité ; onze »tés , et un rais hors de cour. Une chose remarquable, c'est ique tous ceux des accusés qui, à leur départ de l'île > , par l'ordre du chevalier de Rohan , éprouvé jles rigueurs raversée , furent absous , et que quelques-uns à qui il avait es lettres de recommandation spéciales furent précisément e le tribunal condamna. « De sorte , ajoutent les Mémoires Bastille, tome III , page a58, que le chevalier de Rohan îrsécuté que ceux qui étaient innocens , et n'a protégé que 'iipables. »

Note (m) , page 79.

eux articles dont il est parlé à la page 78 , et que contiennent toires historiques , sont ainsi conçus :

1686 ', 2 5 février.

P. De Ham , jacobin irlandais , homme d'une taille et d'une ctraordinaires , fut mis à la Bastille , sur un ordre du roi , : par M. Colbert, en date du aô février 1686. •rt à la Bastille le 3 décembre 1720, il a été enterré dans le n'ayant donné aucune marque de religion.

ïst dit , dans son article , que c'était un fou dangereux , qu'il înudes propos et des discours pleins d'emportement et de contre le roi , et que les supérieurs du couvent de la rue facques n'avaient p\j le contenir. Ce furent ces supérieurs firent arrêter.

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» En 1688 , il tua , à la Bastille , Saint Jean , porte-clefs , avec la banc de son lit; on lui servit à manger, depuis, par un trou ' qu'on avait dit faire à sa porte.

» Apres l'assassinat qu'il commit à la Bastille, il devint beaucoup plus tranquille qu'il n'avait été* jusqu'alors; mais cette douceur feinte ou véritable parut être une espèce d'imbécillité. M. de La Reynie , alors lieutenant de police , décida qu'il resterait enfermé toute sa vie. Il mourut effectivement à la Bastille , après y avoir resté trente,-quatre ans. » {Mémoires sur la Bastille , page 181.)

iyot , /o octobre.

« Jean Crosmir, gentilhomme des environs de Hambourg en Allemagne , dont les ancêtres étaient Français , a été détenu d'abord à Vincennes pour cause d'épigrammes et vers insolens contre Louis XIV et le maréchal de La Feuillade , au sujet de la statue de la place des Victoires; ensuite transféré à la Bastille , sur un ordre du roi , du 19 octobre 1701 , pour l'instruction du procès qui lui a été fait par commission , pour avoir attenté à la vie de M. de Bernaville , commandant pour le roi au château de Vincennes.

3) Il l'avait blessé dangereusement avec un cailloux aiguisé.

» Il fut condamné aux galères perpétuelles, par arrêt de la chambre de police du siège présidial du Châtelet , le 7 novembre 1701.

» La conséquence de cet attentat et le mauvais caractère du prisonnier, qui était un scélérat de profession , obligèrent le roi à le retenir en prison , quelque envie qu'il eût d'aller à Marseille , où il n'aurait pas manqué d'échapper, comme il avait fait de plusieurs prisons où divers crimes de toutes espèces , et des relations dangereuses avec les ennemis de l'État , l'avaient fait conduire. » , {Mémoires sur la Bastille , page 371 .)

Note (n) , page 83.

Voici le morceau de La Porte : on y peut voir que la liberté d'être ensemble , et la possibilité de s'occuper , adoucbsaient beaucoup de son temps , pour les détenus , les rigueurs de la captivité :

« Nous passions le temps tous trois à différentes choses : M. D'Achoy étudiait les mathématiques, et se divertissait quelquefois à dresser des chiens au manège, ce qu'il faisait admirablement;

M. de C ha vaille composait un livre , et. j'apprenais à dessiner, avec la perspective que M. Dufargis me montrait. Ce gentilhomme avait été pris avec M. du Coudray Montpensier, lorsque Monsieur re/r vint de Bruxelles , et que M. de Puilaurent fut arrêté au Louvre et mené à Vincennes.

» Outre ces messieurs et ceux dont j'ai parlé ci-dessus, la Bastille était remplie de quantité de personnes de qualité. M. le maréchal de Bassompière y avait été mis pour les a lia ires de la reinemère , dans le même temps qu'elle fut arrêtée. Comme j'ai dit, son âge lui avait fait perdre la mémoire ; en sorte qu'il racontait à tous momens, aux mêmes personnes, l'histoire de ses amours. Mais il n'en était pas pour cela moins galant; car il courtisait fort une

mademoiselle de , aussi prisonnière , jusque-là que le bruit en

courut à U ville etàla cour ; tantôt l'un disait qu'il l'avait épousée* et l'autre qu'elle était grosse , ce qui lui faisait tort; dont ayant été averti par ses amis, il voulut donner le change au maréchal de Vitry , qui n'entendit pas raillerie là-dessus , et la fit sortir de sa chambre toutes les fois qu'elle y vint. » ( Mémoires de La Porte , page 193.) ...

Quant au second morceau qu'on va lire , il nous paraît être du nombre des pages les plus éloquentes qu'ait tracées la plume de Mirabeau.

a Souffrir dans une solitude profonde toutes les privations et toutes les inquiétudes , être arraché à tout de qu'on aime , à tout ce dont on est aimé , n'est-ce pas pins , infiniment plus- que de mourir ? Oter la vie à un particulier qui n'est pas légalement condamné , c'est un acte de tyrannie si odieux qu'il jette l'alarme dans toute une nation; mais il fait peu de mal à l'individu si cruellement assassiné ; car un instant le délivre de tous regrets , de tous désirs , de toutes peines : c'est donc seulement l'idée d'une violence atroce qui révolte les hommes dans une telle catastrophe. Par un étrange préjugé , l'emprisonnement illégal et indéfini semble moins barbare. N'est-il donc point une punition beaucoup plus sévère1? Les angoisses d'une prison d'État, où 1' on ne laisse à un malheureux de sa vie que le souffle , sont un supplice incomparable à tout autre ; l'amitié , l'amour , ces bienfaiteurs du monde , deviennent les bourreaux de celui qui l'endure. Plus son cœur est actif, plus

*IÔ ÉCLAIRCISSEMEIfS HISTORIQUES

son a me est ëleve'e, plus ses sens ont d'énergie , et plus ses tour* mens sont aigus et multipliés ; ces précieux dons de la nature tournent à sa ruine : il ne vit que pour la douleur. Nulle correspon* danec , nulle société , nul éclaircissement de son sort : quelle mutilation de l'existence ! C'est cesser de vivre , et ne jouir pas du

repos que procure la mort Jam vit a exempta nonditm ta m en

morte acquîesceôat. ( Tacite. ) Eh bien ! vous avons tous les jours devant les yeux quelque nouvel exemple de ces sévérités muettes, et nous les envisageons sans horreur , parce que le sang ne coule pas. Il semble que celui qui souffre des douleurs si cruelles , pendant des années entières , mérite moins de pitié que celui que le tranchant du glaive frappe une minute.... Malheur, malheur à la nation ou ceux qui ne sont point outragés ne haïssent pas autant, ne poursuivent pas aussi âprement l'oppresseur que l'opprimé luimême pourrait le faire! « Malheur aux ames arides qui. ne savent » être émues que par des cris et des pleurs! Les longs et sourds y> gémissemens d'un coaar serré de détresse ne leur ont jamais ar- » raché de soupirs; jamais l'aspect d'une contenance abattue, » d'un visage hâve et plombé , d'un œil éteint et qui ne peut plus d pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes : les maux de l'ame ne sont » rien pôur eux; ils sont jugés", la leur ne sent rien. N'attendez » d'eux que rigueur inflexible , endurcissement, cruauté • ils pour- » ront être intègres et justes ; jamais clémens, généreux , pitoya- » bles ; je dis qu'ils pourront être justes , si toutefois un homme » peut l'être, quand il n'est pas miséricordieux. Êmile , de Rous- » seau. » (Lettre*-de-cacket , page 99. )

\Note (0) , page 86.

Nous avons deux observations à faire sur les pièces qu'on va lire. La première observation , c'est qu'elles sont extraites des dernières livraisons delà Bastille dévoilée , «t que plus les renseigne mm s se rapprochent du temps de la révolution , plus on doit les admettre avec défiance. La seconde portera sur les dépositions des prévenus qui, pour trouver une excuse, ont pu compromettre des noms respectables. Voici la première pièce qui concerne un colporteur accusé de vendre des ouvrages licencieux.

iy mars iyy5.

Etienne-François Valie , né à Saint-George , pays de Caux ,

faisant le commerce de librairie à Bayeux, où il fut arrêté pour ses liaisons avec le sieur Desauges père , auquel il vendait des livres prohibés.

» Interrogé s'il savait d'où Manoury, de Caen , tirait le journal de Maupeou , et d'oii lui répondant tirait les D. B. qu'il a offerts et envoyés à Desauges ; il a répondu qu'il les tenait du sieur de Lalonde-La relié , gentilhomme de Basse-Normandie , demeurant à sa terre de Longueville , près Issigny , où il avait une imprimerie , dont il s'est défait il y a dix ou douze ans. Ce seigneur a vendu sa terre à fonds perdu , ainsi que sa bibliothèque ; il ne s'est réservé que son château pendant sa vie. Dans le temps de cette vente, il trouva un ballot qui lui était resté des ouvrages qu'il avait imprimés chez lui. Ce ballot contenait cent cinquante Écoles de filles et seize D. B. Il les proposa au sieur Manoury qui lui donna en échange de bons livres, tels que les OEuvres de D'Aguesseau, de Cochin , la Maison rustique et autres ouvrages de littérature. Le sieur Manoury observe qu'il n'avait conclu ce marché qu'après en avoir prévenu le sieur Desauges père , qui lui conseilla de s'en charger , lui promettant de les placer. » ( Bastille dévoilée , 4e livraison , page 3g. )

Le second colporteur faisait commerce de livres détendus.

37 juillet iy?6. 1

« Edme Prot , né à Thorcy , près Tonnerre , chapelier de profession , demeurant ordinairement à Amsterdam , et , lorsqu'il vient à Paris, couchant chez le sieur Mareau, mai Lie chapelier, rue aux Ours.

» Prot peut encore être mis au nombre de ces contrebandiers hardis qui , malgré les mouches de la police , faisaient entrer dans Paris toute espèce de livres prohibés. U fut trahi et arrêté à une barrière avec un ballot considérable.

» Aussitôt sa capture , Goupil fut dépêché à la barrière pour s'emparer et du ballot et de la personne de Prot , qui coucha le soir même à la Bastille.

» Le lendemain , de grand matin , Goupil va prendre son pri- * sonnier et le conduit rue aux Ours , dans la chambre qu'il occupait. Il fait en sa présence perquisition et saisie des livres et papiers qui se trouvaient chez lui. Le zélé inspecteur étendit même ses re*

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cherches de la cave'tu grenier , chez tous les autres locataires de la même maison.

»Pret retourne à la Bastille. Interrogé , il assure que la chambre que l'on vient de visiter est la seule occupée par lui , soit à Paris , soit aux environs. On le menace , on lui peint M. Le Noir irrité ; le malheureux se laisse intimider, avoue tout et écrit sur-le-champ la lettre suivante au lieutenant de police :

a Monseigneur,

» Aujourd'hui , M. le lieutenant de roi m'a dit que vous étiez » irrité contre moi de ce que je ne disais pas la vérité ; il est vrai » que je cherchais tous les moyens de me conserver une partie de » mon bien. Quel est l'homme qui n'en ferait pas autant? Vous *> m'ordonnez , monseigneur , de vous confesser la vérité ; ) obéis. •» Je commence par sacrifier tout ce que j'ai; ainsi les personnes » que je nommerai n'auront pas à me reprocher de m 'être rendu » délateur.

» Il me reste encore quelques brochures dans un lieu que je ne » peux indiquer qu'à M. le commissaire, afin qu'il les fasse enle- » ver avec des précautions , pour ne pas effra^ er les personnes chea » qui elles sont , qui ne sont pas coupables , puisqu'elles n'étaient » pas instruites de l'usage que je faisais de l'appartement qu'elles » m'avaient loué ; si quelqu'un mérite punition , ce ne peut être » que moi. Voici la liste des personnes à qui j'ai fourni des livres >» défendus. »

N. B. Ici se trouve une très-longue liste de libraires et de colporteurs.

Noms des particuliers.

« M. Duseuivoir , pour le maréchal de Duras ; » M. l'abbé de la Chaume , pour M. le duc d'Orléans ; » M. de Champeaux , premier valet de chambre de M. le duc to d'Orléans;

» M. le marquis de Paulmy ;

» M. l'abbé Leblond , bibliothécaire du collège Mazarin ; » M. le duc d'Aumont , etc. , etc.

» Voilà, monseigneur , autant que je peux m'en rappeler, les » personnes à qui j'ai fait des fournitures. Je me jette aux pieds de » votre grandeur en les arrosant de mes larmes; j'ignorais qu'il y

» eût autant de mal à vendre des livres ; mais actuellement que je » le sais, je suivrai vos ordres; je n'en vendrai jamais, et je ferai » des vœux au ciel pour la conservation de vos jours.

» Signé Prot. »

( Bouille dévoilée; 4e livraison , page 109. )

Note (p), page 86.

Les détails suivans prouvent que le tarif établi pour l'entretien des prisonniers renfermés à la Bastille n'existait pas encore en 1 692.

<c Jean Plany, libraire à Paris, mis au château de la Bastille le # septembre 169a , sur un ordre du roi signé Pontchartrain.

» C'était un maître relieur qui se disait libraire , et qui faisait commerce de livres. Il fut arrêté à Versailles , étant saisi de plusieurs libelles qu'il débitait à la cour , où il se rendait , pour cet effet , tous les samedis de chaque semaine ; il a dit que la pauvreté l'avait porté à ce mauvais commerce; mais qu'il ne dirait jamais avec cela d'oii il tirait les libelles qu'il débitait, quand on devrait le faire mourir.

» Ayant représenté qu'il souffrait des maux extrêmes, n'ayant que quatre sous par jour pour sa nourriture et son entretien, et qu'il était depuis le mois de juin sans bas et sans souliers , le roi paya ao sous par jour pour sa nourriture ; il fut transféré de là Bastille au château de Caen , pour y être le reste de ses jours, »

« Nota. Sa faute n'était cependant pas si grande: d'ailleurs c'était la pauvreté qui lui avait fait prendre ce parti. » Cette note est dans l'article même de Plany. ( Mémoires sur la Bastille , page 27a. )

Note (q) , page 87.

Marmontei* fut, comme on sait, conduit à la Bastille, parce qu'on le soupçonnait d'une parodie composée contre M. le duc d'Aumont. On trouvera les détails de cette affaire et la parodie dans ses Mémoires. Nous en citerons quant à présent le passage suivant sur son régime à la Bastille : il venait d'y entrer.

« Deux heures après , dit-il , les verroux des deux portes qui m'enfermaient me tirent , par leur bruit , de ma profonde rêverie \ et deux geôliers , chargés d'un dîner que je crois le mien , viennent

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le servir en silence. L'un dépose devant le feu trois petits plats couverts d'assiettes de faïence commune ; l'autre déploie , sur celle des deux tables qui était vacante , un linge un peu grossier , mais blanc. Je lui vois mettre sur cette table un couvert assez propre, cuiller et fourchette d'étain, du bon pain de ménage, et une bouteille de ?in. Leur service fait, les geôliers se retirent, et les deux portes se referment avec le même bruit des serrures et des verroux.

» Alors Bury ( son domestique ) m'invite à me mettre à table, et il me sert la soupe : c 'était un vendredi. Cette soupe , en maigre, était une purée de fèves blanches, au beurre le plus frais , et un plat de ces mêmes fèves fut le premier que Bury me servit. Je trouvai tout cela très-bon. Le plat de morue qu'il m'apporta pour le second service était encore meilleur, la petite pointe d'ail l'assaisonnait avec une finesse de saveur et d'odeur qui aurait flatté le goût du plus friand Gascon; le vin n'était pas excellent, mais passable ; point de dessert . il fallait bien être privé de quelque chose. Au surplus , je trouvai qu'on dînait fort bien en prison.

» Comme je me levais de table, et que Bury allait s'y mettre ( car il y avait encore à dîner pour lui dans ce qui restait ) , voilà mes deux geôliers qui rentrent avec des pyramides de nouveaux plats dans les mains. A l'appareil de ce service en beau linge , en belle faïence , cuiller et fourchette d'argent , nous reconnûmes notre méprise; mais nous ne fîmes semblant de rien , et lorsque nos geôliers ayant déposé tout cela , se furent retirés : « Monsieur, » me dit Bury , vous venez de manger mou dîner; vous trouverez » bon qu'à mon tour je mange le vôtre. — Cela est juste, » lui répondis-je; et les murs de ma chambre furent, je crois, bien étonnés d'entendre rire.

» Ce dîner était gras $. en voici le détail : Un excellent potage , une tranche de boeuf succulent, une cuisse de chapon bouilli, ruisselant de graisse et fondant; un petit plat d'artichauts frits en marinade, un d'épinards, une très-belle poire de cresanne, du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur café de Moka ; ce fut le dîner de Bury , à l'exception du fruit et du café qu'il voulut bien me réserver.

» L'après-dîner , le gouverneur vint me voir , et me demanda si je rae trouvais bien nourri , m'assuranlque je le serais de sa table ,

ET PIÈCES OFFICIELLES. *l5

tpi'îl âurait Soin lui-même de couper mes morceaux , et que personne que lui n'y toucherait. Il me proposa un poulet pour mon souper ; je lui rendis grâce, et lui dis qu'un reste de fruit de mon dîner me suffirait.

» On vient de voir quel fut mon ordinaire à la Bastille , et l'on peut en induire avec quelle douceur ou plutôt quelle répugnance Ton se prêtait à servir contre moi la colère du duc d'Aumont. ( Mém oires de Marmontel , page 166. )

Note (r), page 88.

Doué d'un esprit vaste et d'un courage intrépide, M. de La Bourdonna ie s'était vu dans l'heureuse position de donner aux Français la plus puissante influence sur les destinées de l'Indous* tan ; et il aurait accompli ce dessein , si la jalousie d'un rival , et des intrigues fomentées à Versailles n'eussent rendu vains tous les efforts de son génie. De simple lieutenant dans la compagnie des Indes , devenu administrateur général des îles françaises dans ces mers , il créa en quelque sorte les colonies de l'île de France et de l'île Bourbon. Leur prospérité naissante fut son ouvrage. C'est à lui , dit Bernardin de Saint-Pierre, qu'on doit tout ce qui s'y. trouve d'utile et de beau. Les regards de La Bourdonnaie s'étaient portés plus loin ; il avait jugé ce que la presqu'île du Gange pre-r mettait de richesse à la nation qui , par ses armes ou sa politique , saurait s'en assurer l'empire. La France y possédait plusieurs comptoirs; mais par suite de la guerre malheureuse de 1741 , les Anglais portaient alors des coups funestes à notre commerce , et de riches bâtimens devenaient chaque jour la proie des croisières qu'ils avaient établies dans ces parages. La Bourdonnaie résolut de mettre un terme à nos pertes et à leurs succès. Il arme luir même une flotte, sort de l'île Bourbon à la tête de neuf vaisseaux, disperse l'escadre , vient mettre le siège devant Madras qui capitule , et paraît en vainqueur devant cette ville qui était le siège de la domination anglaise. Mais la haine de Dupleix Conspirait, avec la fortune de l'Angleterre, pour perdre le vengeur de nos affronts. L'accord de Dupleix et de La Bourdonnaie eût élevé l'empire de la France sur les débris de la puissance rivale. Leur mésintelligence perdit tout. La Bourdonnaie méritait un triomphe, il eut UU cachot. Les dénonciations et les plaintes de Dupleix prévalurent

21 C) ÉCL'ÀlRCISSEMEWS HISTORIQUES

sur des esprits ignorans ou prévenus , et la Bastille paya le pris des plus rares talons et des plus importuns services. La Bourdonnaie y resta près de trois années. Long-tempsprivé de toutes communications, il n'avait pu même obtenir l'assistance d'un conseil. On apporta cependant plus tard quelques adoucissemens à sa situation. Il faisait, comme le remarque Linguet , venir des vivres du dehors. Il avait même trouvé moyen de nouer quelques intelligences dans sa prison. Voici de quelle manière et à quelle occasion , d'après les Mémoires sur la Bastille , il perdit la permission dont il jouissait , et vit les liens de sa captivité se resserrer plus que jamais.

« M. de La Bourdonnaie , pendant sa détention , trouva le moyen d'entretenir une correspondance au-dehors de la Bastille , par l'entremise du nommé Lamothe, l'un des bas-officiers de la compagnie établie pour la garde de ce château.

» L'intelligence qui régnait entre le prisonnier et le bas-officier fut découverte le a 5 janvier 1750.

» Lamothe étant ce jour-là en faction à la cage de la porte intérieure du château, fut aperçu en conférence particulière avec M. de La Bourdonnaie, lequel , pendant le temps de sa promenade dans la tour intérieure, après plusieurs allées et venues et plusieurs signes de sa part , avait fait passer à ladite sentinelle , par les barreaux de la cage , un petit paquet enveloppé de papier gris.

» L'un des porte-clefs , qui avait été témoin oculaire du fait , en instruisit sur-le-champ le lieutenant de roi qui venait d'entrer , lequel retourna aussitôt dans la cage, et y trouva le paquet der- . rière la guérite où la sentinelle l'avait poussé avec son pied.

» Sur le compte qui fut rendu à M. d'Argenson de ce qui s'était passé , ce ministre décida qu'il serait procédé en forme à l'ouver- * ture du paquet en question , en présence de M. de La Bourdonnaie et dudit Lamothe : ce qui fut exécuté le 27 janvier , par M. Dufour de Villeneuve, rapporteur du procès de M. de La Bourdonnaie , en présence de M. Lambert, du sieur de La Bourdonnaie et du bas-officier.

» Il ne se trouva , dans ce paquet , que des Mémoires pour la défense de M. de La Bourdonnaie , dont il avait précédemment envoyé des copies à M. Lambert et à M. de Villeneuve. H y avait quatre-vingt-trois pages d'écriture assez menue , sur papier à let-

trc. Ce mémoire était accompagné d'un billet à sa femme , écrit sur un demi-carré de papier.

» Voici, mot pour mot, la copie de ce billet :

» Sy joint sont la copie des notes que j'ai envoyé à M. de Villeneuve et M. Lambert. Les lettres au net sont un peu moins mal , mais c'est toujours le même sens. Si cecy peut vous parvenir, ma chère reine , je croit que tu fera bien de le donner à ton avocat, pour qu'il en fasse d'avance un petit Mémoire pour être présenté au juge avant le jugement; j'en ai gardé une copie , à dessein de le présenter au juge , s'il ctoit absolument entêté de ne me pas donner conseil. Mande-moi si je feroisbien? J'ai donc cru vous devoir envoyer lesdites notes pour en faire tout ce que vous croirez convenable ; car je m'en rapporte à tout ce que vous ferez.

» Jattant M. de Villeneuve ; il m'a fait dire que cela va finir, à la bonne heure.

» Tu peut être tranquille sur mon affaire ; je ne crain que l'innocence des juges sur le local des Indes et de la marine ; car pour le reste, il n'y a pas de quoi mettre un officier aux arrêts vingtquatre heures.

» Tu peut être aussi tranquille sur ma santé. Quand je pense que je te verrai encore avant de mourir , il n'y a rien que je ne fasse pour avoir soin de moi ) j'ai eu les jembes enflé , mais à mesure que je fait de l'exercice , cela diminue. Je vous avois demandé des remèdes , mais M. de Villeneuve n'a pas laissé passer ma lettre. Toutes mes lettres qui scroient capable, si vous les montrés , de faire plaindre mon sort , il ne les laisse plus passer , et il m'a déclaré que toute celle où je dirois que je ne me porte pas bien , ne passeront pas; mais vous savez le moyen que j'ai pour vous apprendre des nouvelle sûre ; comtés sur celle là , embrassés bien mes enfans ; mais dit-toi bien, ma chère amie, combien je suis pénétré de tout ce que je sens pour toi. Adieu , je t'embrasse du meilleur de mon cœur. Le i4 janvier 1750. »

» M. de La Bourdonnaie reconnut le billet écrit de sa main , mais il refusa de le parapher.

» Avant la découverte de son intelligence avec le bas-officier , M. de La Bourdonnaie avait à la Bastille des facilités dont ne jouit point le commun des prisonniers. Il avait la liberté de faire apj 01 -

31 8 ÉCLÀIRCISSEMEUS HISTORIQUES

ter de chez lui des vivres qu'on lui faisait apprêter à son goût à k Bastille.

» On lui permettait plumes, encre, papier , et tous les livres qui lui faisaient plaisir. MM. les commissaires lui avaient même permis le Mercure et la Gazette de France,

» Il avait la permission de se promener trois fois la semaine, et une heure et demie chaque fois.

. » Mais toute faveur quelconque lui fut retranchée depuis cet événement. -

» Le bas-officier fut cassé à la tête de la compagnie assemblée , et biffé des registres de l'hôtel royal des Invalides. » {Mémoires historiques sur la Bastille , tom. II , pag. 269.)

Après trois ans d'une captivité cruelle , La Bourdonnaie fut déclaré innocent, remis en liberté et rétabli dans tous ses honneurs. Mais cette réparation était vaine et tardive : le coup était frappé. Le vainqueur des Anglais mourut, peu de temps après,, des suites d'une maladie causée par le chagrin et par sa longue détention.

Note (s), page 95.

» On accorda, dit madame de Staal, à M. de Pompadour, pour récompense de sa sincérité , non la liberté qu'on lui avait fait espérer, mais le divertissement de la promenade sur le bastion , ou on le menait tous les jours. J'eus , peu de temps après , la même faveur, sans l'avoir aucunement méritée. On étendit cette grâce a plusieurs des nôtres, qu'on promenait bien accompagnés sur les tours du château , les uns après les autres. J'avais par distinction la dernière heure pour ma promenade ; et notre lieutenant, qui s'affectionnait à moi de plus en plus , s'était réservé de m'y conduire. Il m'annonça, le dernier jour d'avril , en venant me prendre , que M. Leblanc avait apporté l'ordre de faire cesser toutes nos promenades le ier de mai.

» La singularité du jour désigné pour nous renfermer , après nous avoir fait essuyer toutes les intempéries de l'air, me surprit et me persuada qu'on avait voulu nous tourmenter à titre de plaisir. Le lieutenant de roi m'expliqua que nos profonds politiques avaient pensé que, dans un temps où tout le monde se promène, les passans et principalement ceux qui s'intéresseraient à quelques.-

uns de nous , viendraient les lorgner ; qu'on pourrait leur faire des signes et en recevoir d'eux , et que cela serait d'une dangereuse conséquence. Hélas! Monsieur, lui dis-je, on aurait beau me lorgner de près comme de loin , je n'en verrais rien ; quand cet accident m'est arrivé , il a toujours fallu m'en avertir : et où serait ici l'avertisseur ? En tenant ces propos , nous nous acheminions vers le jardin du bastion , ou je dis en entrant , comme Phèdre :

« Soleil , je te viens voir pour la dernière fois. »

(Mémoires de madame de Staal, tome II , p. i4o.)

Note (0, page m.

Le passage qu'on va lire est curieux parce qu'il contient , outre les détails relatifs à la confession, un fait qui prouve combien il était difficile aux prisonniers d'obtenir qu'on leur fournit du papier blanc. Madame de Staal s'exprime ainsi :

a II y avait plus de trois mois que j'étais dans cette paisible demeure, lorsque, sur la fin du carême , le gouverneur me demanda si je voulais faire mes pâques. Je m'informai s'il me serait permis d'avoir un confesseur à mon choix. On me dit que non , qu'il fallait se contenter du chapelain de la maison , ou ne point se confesser. Tous les officiers m'en étaient tellement suspects , que je fus tentée de remettre ce devoir à un temps plus opportun. Cependant joignant à la nécessité de le remplir , des réflexions sur la mauvaise grâce de s'en dispenser; craignant même que le régent, qui entrait dans les moindres détails de notre conduite , n'en tirât des in suctions fâcheuses , je me déterminai , à tout risque , de faire cette confession. Comme j'avais diverses choses à rappeler dans mon souvenir, qui pouvaient se confondre, je demandai au gouverneur du papier pour les mettre en ordre et ne les pas oublier. II me dit qu'il ne laissait rien écrire chez lui qu'il n'en fît la lecture ; qu'il me donnerait , à cette condition , ce que je lui demandais. Cette méchante plaisanterie ne servit qu'à me convaincre de son excessive défiance que j'avais éprouvée auparavant, lorsque l'ayant prié , jusqu'à me mettre à genoux devant lui , d'écrire lui-même un billet à madame de Grieu , que je dicterais , pour la tirer de l'horrible inquiétude ou elle était dé mon sort, il avait été inflexible

220 ÉCLAlRCiSSEMEWS HISTORIQUES

à toutes mes instances , craignant un sens caché sous les clkoscssimples qu'il aurait écrites de sa propre main. k

» Je m'en fiai donc à ma mémoire de l'exactitude de ma confession. »

Suit le passage qui termine la note placée ci-dessus , dans les Mémoires, au bas de la page 1 1 1 . (Madame Je Staal, page 1 5o.)

Note (u),page 119.

Voici , parmi les nouvelles à la main trouvées à la Bastille , lesseuls passages qu'il nous soit possible de citer. Peut-être même trouvera-t-on que nous avons été trop faciles.

Paris, 8 octobre i?4t.

« Une bonne ursuline de province , proche parente d'un magistrat de cette vilJe, élevée dans le cloître sous les yeux d'une tante qui était prieure du couvent, en avait pris le goût en naissant , et des exercices de l'enfance était passée , sans entrevoir le monde , à ceux de la vie religieuse. Une austère clôture de quarante ans n'avait été interrompue par aucuns des prétextes ordinaires dont les religieuses ne manquent pas, quand elles s'ennuient de leur » retraite. Point de vapeurs ni de consomption, et par conséquent, point d'eaux de Forges. Mais de maudites cataractes vinrent attaquer sa vue, et l'obligèrent d'avoir recours aux oculistes de Paris ; il n'y avait pas d'apparence de la traiter dans son couvent. On la confia donc à sa famille , et elle fut logée chez le magistrat , où les oculistes travaillèrent avec succès. Elle était à peine sortie de leurs mains , quand ce robin voulut divertir quelques dames aux dépens de sa religieuse. Il annonça pour un certain vendredi un magnifique salut en musique , qui devait s'exécuter, disait-il , à la chapelle du Palais-Royal. Il aurait bien souhaité que sa chère parente pût profiter de ce pieux cadeau. Mais il y avait un inconvénient : on n'entrait là que par billets, et sans l'habit de religieuse; il n'y avait pas moyen de s'exposer à un refus indubitable. Les dames proposèrent de la travestir, et, malgré toute sa résistance, elles vinrent à bout de vaincre ses scrupules. Enfin le jour dusalut arrive; on s'empresse autour de notre ursuline ; trois femmes qui valaient trois Grâces se mêlent de son ajustement ; elle est habillée en mondaine, elle monte en carrosse avec ses dames d'atour. On devine

bien que l'Opéra était le but de cette dévote équipée ; plaçons-les vite dans leur tribune. La toile était encore baissée , et l'obscurité du lieu inspirait ce recueillement qui sert à tant de divers usages. La religieuse qui , sans rien voir encore , entendait des mstrumens s'accorder , et qui ne soupçonnait pas la moindre chose , ni de Satan ni de ses pompes , voulut se mettre à genoux pour dire son chapelet ; on l'obligea à prier Dieu dans une posture plus commode. La toile se leva , l'orchesUe part , un chœur de femmes se fait entendre ; quel enchantement pour notre ursuline , elle crut être transportée dans le paradis , et assister au concert des anges. Ses yeux encore faibles pouvaient à peine soutenir l'éclat du glorieux séjour. Tout allait assez bien jusque-là ; la sainte , sans rien comprendre à tout ce qu'elle voyait , et de la meilleure foi du monde , s'unissait bonnement d'intention aux ministres profanes dont elle n'entendait pas le langage. Mais le ballet vint détruire cette pieuse illusion. Des danses au salut, et dans un lieu où Ton ne voyait rien de l'appareil ordinaire des autres temples, cela choquait trop îa vraisemblance. On eut beau lui dire que ces danses étaient une pratique des Israélites , qu'on faisait revivre dans ce saint lieu ; l'ursuline scandalisée ne tarda guère à deviner l'opéra , dont elle avait seulement entendu le nom. Il Fallut pourtant se contenir , et se plonger au fond de la loge , où l'on attendit la fin du spectacle , en abjurant le monde et ses œuvres. Mais Dieu sait, au sortir de là , tous les reproches qu'essuyèrent les dames , et les regrets de la religieuse. »

Paris, 4 août i y 4t.

« La semaine dernière , une fille de la paroisse de Saint-Roch , escortée de toute sa famille et de ses amis , parée nuptialement, et enfin touchant à la sainte conjonction maritale, attendait dans l'église celui qui en devait être la partie essentielle : quelle négligence , disait-on , pour un homme , de ne pas voler le premier auuevant de ce lien sacré ! Les femmes en murmuraient violemment ; les hommes qui trouvaient dans leur sort présent la justification de ce peu d'impatience, étaient plus modérés ; les prêtres , fulminant des anathèmes, demandaient déjà double rétribution pour la perte du temps : pendant qu'on attend ce maudit cocu , disait entre ses dents le clerc, on en aurait fait r.ix autres ; la fiancée , interdite et confuse , îougissait de dépit , en faisant croire que c'était par pu-

322 ÉC LAÎRCISSEMENS HISTORIQUES

deur ; mais tout cela n'amenait point le paresseux marié. Quel triste augure pour une jeune vierge brûlant d'impatience d'en perdre même le titre ; car c'était peut-être tout ce qu'elle avait à sacrifier à l'hyménée. Vainement les bedeaux faisaient le guet à l'entrée du trébuchet , l'oiseau ne paraissait point. Lassé d'attendre , on députe; l'ambassadeur ne rapporte pour toute réponse qu'un refus constant de la part du prétendu de passer outre les fiançailles. Quelle injure! quelle extravagance! A-t-on fait de mauvais rapports? Que lui est-il passé par la tête ? On commence à se démonter. Autre députation aussi infructueuse que la première. On tente une troisième : le patient , pressé et excédé de vexations , déclare enfin ses motifs légitimes; d'abord il allègue un souffleta lui conféré par la tante de la future épouse dans une petite vivacité de conversation pour les accords ; mais l'offense était presque effacée ; cette raison n'était que préparatoire ; le vrai motif du refus et le plus légitime, le voici : il avait rêvé la nuit que la femme qu'il allait prendre était déjà la sienne par dioit sacramental, et celle des autres par droit d'aubaine. Son réveil avait rassuré son front, qu'il croyait déjà empanaché; mais ce rêve l'avait tellement effrayé sur l'avenir, qu'il ne fut pas possible de lui faire changer de résolution. Jamais il ne voulut entendre aux plus fortes raisons ; il resta constamment chez lui , et toute la cohue nuptiale se dispersa sans avoir pu le mettre à portée de vérifier la prédiction du rêve. »

Note (v) y page 121.

Les faits qui donnèrent lieu à l'arrestation de la dame Roger offrent des particularités remarquables. On avait vu cette femme, placée dans un sort misérable , acquérir en peu de temps d'immenses propriétés , quitter la province, monter à Paris une maison brillante, et étaler partout le plus grand luxe. Une fortune aussi soudaine avait attiré l'attention des magistrats. C'était alors l'époque de la suppression des jésuites : on supposa que la dame Roger pouvait avoir eu des relations avec leur ordre , et que ses nombreuses acquisitions étaient faites pour leur compte et avec des fonds qu'ils avaient sans doute détoura^.

On la conduisit à la Bastille; mais elle fut bientôt justifiée sur ce point , par la déclaration d'un sieur Parent , des deniers duquel madame Roger s'était servie pour ses acquisitions. Ces divers in-

BT PIÈCES OFFICIELLES. 22%

^îdens avaient provoqué vivement la curiosité publique , lorsqu'un autre événement l'excita de nouveau : ce fut la banqueroute de ce même M. Parent quelques mois après , et la réclamation qu'il forma d'une créance de 900,000 fr. sur la dame Roger. Il est curieux de voir comment il s'exprime lui-même sur le compte de cette dame , dans un Mémoire qu'il fit paraître pour sa justification en septembre 1781 : « Marie Piery , femme Roger, dit-il, est née à Lyon de l'extraction la plus basse. Dans son enfance, la misère l'avait réduite à vendre dans les rues de petites pâtisseries. A treize ans, elle se mit fille de boutique chez une marchande de modes. Avec une figure intéressante y elle fut bientôt livrée à la galanterie. En 1749 , elle épousa Pierre Roger , faïencier-poêlier , qui ne possédait aucuns fonds , et qui n'avait pour tout bien que son travail et son industrie. En 1770, un procès fournit à la femme Roger l'occasion de venir à Paris , où elle connut le sieur Parent. Elle devint sa maîtresse, et conçut aussitôt de grands projets de fortune. Elle comptait surtout et avec raison sur l'aveuglement et la complaisance de son amant , qui, ne voulant pas faire certaines acquisitions sous son nom , accepta trop facilement l'offre artificieuse que lui fit la femme Roger de lui servir de prête-nom. Elle acheta ainsi, à Lyon , des terrains considérables; à Paris, de beaux hôtels ; et à la campagne , des habitations charmantes. »

Ce qu'il y a de fort singulier , c'est que pendant que le sieur Parent , dans ses défenses, exaltait le charme de cette figure inté~ restante à laquelle il avait cédé , l'avocat de la dame Roger niait qu'elle eût pu jamais séduire personne , en affirmant qu'elle ressemblait à un grenadier travesti en femme , et qu'elle était laide à faire peur, à faire reculer.

Toute cette affaire embarrassa fort le parlement qui , après avoir admonesté le sieur Parent , renvoya madame Roger avec un plus ample informé de trois mois.

La dame Roger est morte quelques années après, en pleine jouissance des biens qui lui avaient été contestés.

Quant au sieur Le Bel , il avait été commis de deux surintendans des finances, M. B... et M. Sainte-Foix, qui s'étaient succédés dans la maison de M. le comte d'Artois. Toujours témoin, quelquefois agent , mais agent passif et désintéressé , des nombreuses dilapida-

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tions commises dans la maison du jeune prince , Le Bel possédait des secrets qu'il importait à beaucoup de personnes d'ensevelir dans un profond silence. Mais on manqua d'adresse et de prudence , comme on avait manqué de droiture et de délicatesse. On exaspéra le malheureux commis , dont le plus grand crime parut être , aux yeux de beaucoup de personnes , d'avoir été trop clairvoyant.

Accusé de faux, comme le dit Lin guet, et en outre de concussions, il fut conduit à la Bastille. Peut-être sa justification pouvait-elle avoir lieu sans dévoiler les vrais coupables. Mais on l'attaqua avec acharnement. Les imputations calomnieuses furent multipliées contre lui ; et, pressé de toutes parts, il se vit alors obligé de révéler des abus et des désordres qui retombaient sur ses persécuteurs, M. B... et Sainte-Foix.

On peut voir dans les écrits du temps les détails de cette scandaleuse affaire, où celui qu'on voulait pousser dans l'abîme, y fit tomber ceux qui le poursuivaient. L'un mourut dans le cours de la procédure ; et tel est le tour qu'elle avait pris , suivant la Bastille dévoilée , qu'on regarda sa mort comme un bonheur pour lui. L'autre ne put, malgré les puissantes protections qu'il fit agir, se soustraire à l'action de la justice, et n'eut d'autres ressources que de solliciter des lettres d'abolition , dont il fut obligé de venir lui-même à genoux requérir l'enregistrement.

Quant au sieur Le Bel , après une longue détention , il avait été élargi , sans êlre toutefois déchargé de toute accusation. Sa coopération à des actes coupables , quoique justifiée par la dépendance de sa place et les ordres de ses supérieurs , explique peut-être assez pourquoi il fut mis seulement hors de cour avec un plus, ample informe. C'était dire qu'on n'avait pas assez de preuves , soit pour le déclarer coupable , soit pour le déclarer innocent. Quoi -qu'il en fût, la moitié des juges avait voté pour son absolution entière, et l'opinion publique adopta sans réserve la façon de penser de cette partie du tribunal.

Au milieu des circonstances affligeantes de ce procès , on trouve un noble exemple de cette équité sévère qui doit servir d'appui au trône des rois. Louis XVI se refusa constamment à toutes les sollicitations qui lui furent adressées pour retirer des mains du parlement une affaire où se trouvaient compromises des personnel

ET PJÈCES OFFICIELLES. 2 25

considérées et puissantes. A toutes les instances , il répondit toujours que le parlement était institué pour juger les coupables, et qu'il fallait laisser un libre cours à la justice. Quand M. le comtep d'Artois son frère , par suite de l'action dirigée contre Le Bel, et des lumières qui jaillirent de la procédure , se décida à renvoyer Sainte-Foix , tous les gens de bien applaudirent à l'esprit de discernement qui dirigea le prince dans le choix qu'il avait à faire. Le successeur de Sainte-Foix fut M. de Verdun que ses seules vertus dérobèrent à la mort dans nos temps de discordes civiles , et qui remplitencore les fonctionsd'intendantdansla maison de Monsieur .

L'a {Taire de madame de Saint- Vincent ne fit pas moins de bruit que le procès de Le Bel. Cette dame poursuivait le paiement de cent mille écus de billets qu'elle prétendait avoir été souscrits par le maréchal de Richelieu. Le maréchal niait le fait ; il porta plainte en faux , et la dame de Saint-Vincent fut mise à la Bastille. Il y eut force mémoires publiés de part et d'autre ; les accusations se multiplièrent ; on se plaignit réciproquement de subornation de témoins; on avança mille faits odieux. La curiosité du public était vivement excitée; mais l'afFaire traîna en longueur, et l'intérêt finit par s'assoupir. Nous citerons un mot du procès-verbal de la confrontation qui eut lieu entre les parties adverses ; il suffira pour faire connaître combien ce procès dut occuper quelque temps et amuser la malignité, a Mais, madame , disait le maréchal, regardez donc votre figure , je vous en prie : cela se paierait-il une somme aussi exorbitante? — Je n'ai pas cette présomption, répondit la dame ; mais vous , monsieur le maréchal , considérez aussi la vôtre , et voyez s'il faut moins que cela pour la faire passer. »

L'arrêt rendu par le parlement, en 1777, déclara faux les billets dont il s'agissait ; mais on ne prononça pas sur la question de savoir qui était l'auteur du faux. Madame de Saint-Vincent fut mise hors de cour. Tout le parlement était partagé dans cette affaire. Cent soixante juges allèrent aux opinions * la fausseté des billets ne fut déclarée qu'à la majorité de quatre voix.

22G ÉCLÀIRCISSEMEiSS HISTORIQUES

Note (x),page 122.

^ Nous aurions voulu que l'auteur de la Bastille dévoilée eut laissé tomber le voile sur plusieurs des particularités qu'il rapporte. H eût été à souhaiter que dans son récit il blessât beaucoup moins les bienséances ; mais nous nous sommes crus dans l'obligation de le citer textuellement, pour ne point blesser la vérité.

« Den.... de Mont.... était un officier de la marine marchande , plein de talens et de bravoure; il avait servi avec distinction sur les vaisseaux de la reine de Portugal , et avait reçu de S. M. T.-F. des témoignages de satisfaction les plus honorables.

» Le sieur de Mont...- vint à Rochefort en 1777; il n'y apporta d'autres titres de recommandation que ses services et sa réputation. On armait alors dans ce port , pour le compte de divers particuliers du nombre desquels était le sieur Beaumarchais, le Saint-Michel , vaisseau de 64 pièces de canon. Ce bâtiment devait faire voile incessamment pour l'Amérique septentrionale, charge de provisions de guerre On en promit le commandementau sieur de Mont.... qui l'avait sollicité. Avant la fin de l'armement, on le prévient qu'il est impossible de tenir la promesse qu'on lui avait laite. Pendant cet intervalle , des intrigues de la part du sieur Beaumarchais et d'autres co-intéressés firent donner ce commandement à Tune de leurs créatures , au préjudice du capitaine à qui il était destiné. Le sieur de Mont.... offensé se répand en invectives et en propos très-durs contre tous ceux qu'il soupçonnait auteurs de la mortification qu'il venait d'essuyer. Ou lui en prêta même un qu'il a toujours nié; on assura qu'il avait dit qu'il saurait se venger du passe-droit qu'on venait de lui faire , en faisant prendrecc bâtiment aussitôt sa sortie de la Charente. Ce propos parvient sur-le-champ , par la bouche des Basiles , jusqu'aux oreilles du ministre. On mande à Paris celui qu'on accusait de l'avoir tenu, et 011 le fait mettre à la Bastille.

» Le sieur de Mont.... apporta avec lui , dans ce château , une de ces maladies auxquelles l'espèce humaine n'est , hélas ! que trop sujette. Sa femme , jeune et jolie , avait accompagné son mari à Paris ; elle était atteinte du même mal que lui. Il n'est pas dit, au

procès, chez lequel des deux le mal avait commencé , si le mari le tenait de la femme, la femme du mari; ou bien s'ils le tenaient l'un et l'autre d'une source différente.

Le sieur de Mont... employa le temps de sa captivité à se faire traiter; de son côté, la dame de Mont.... employa son séjour à Paris, ses agrémens et sa jolie figure, à solliciter, auprès du ministre , la liberté de son mari. Elle est présentée à M. de Sartines , alors ministre de la marine; vingt-trois ans, une taille de nymphe, de grands yeux vifs et noirs, tels étaient ses titres de recommandation. Elle avait de l'esprit , elle plaida bien sa cause , et obtint le premier téte-à-tète la permission de voir son mari. »

Icise trouve l'anecdote que nous avons racontée , en l'arrangeant un peu ( voyez ei-dessus la note de la p. 12 j ). L'auteur de la Bastille dévoilée reprend ainsi son récit avec une prétention fort malheureuse à la légèreté du style, et uue disposition beaucoup moins ocusable à rapporter des faits scandaleux.

« La dame de Mont.... ne passa pas un seul jour sans faire des démarches auprès des gens en place pour obtenir la liberté de son mari. M. de Sartines, qui avait cependant juré que M. de Mont.... resterait pendant toute la guerre à la Bastille , touché par les larmes de sa jeune épouse , s'était presque engagé à le faire sortir , lorsqu'il reçut une lettre du sieur de Launay , qui lui faisait part en ami du mal dont étaient atteints les sieur^t dame de Mont.... ; que quant au mari, il en avait la preuve certaine pai les complcs de fournitures de son porte-clefs, et le rapport du sieur Le Coq , chirurgien du château ; et quant à la femme , les preuves qu'il en avait n'étaient pas plus équivoques.

» La dame de Mont.... va quelques jours après chez le ministre; elle voit en lui un changement qui la frappe : ce n'était plus le même homme. Au lieu de cette tendre et douce sensibilité qui versait sur les plaies un baume consolateur , elle n'entend plus que ces mots nouveaux pour elle , le bien de l'Etat , les intérêts du rui , les devoirs de ma place.

» A quoi attribuer un revers aussi inattendu ? Elle voyait ce ministie , la bouche ouverte , pour lui faire un aveu, une question; il finissait par lui parler de choses indifférentes. Elle se jette à ses pieds , et lui dit : « Monsieur, je ne viens plus plaider la cause de

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