AVANT- PROPOS. XI
lution. Déjà des signes précurseurs annonçaient Forage ; déjà la foule des lecteurs accueillait , avec une avide curiosité , les reproches », les accusations et même les outrages prodigués à Fautorité. Les faits vraiàque contiennent les Mémoires de Lingue t fortifièrent les esprits éclairés dans le désir d'obtenir , du pouvoir lui-même , des concessions devenues nécessaires au bonheur des peuples ; les déclamations et les calomnies que ces Mémoires renferment , provoquèrent aux plus audacieuses entreprises quelques hommes , qui u étaient que trop disposés à détruire au lieu de réformer. Linguet , par les craintes qu'il répandit, les vœux qu'il forma , les ouvrages que le sien fît naître , accoutuma les esprits à l'idée du renversement de la Bastille. Elle était déjà conquise et détruite dans l'opinion , quand le i4 juillet arriva. On: voit que les Mémoires de Linguet se lient aux souvenirs de cette époque mémorable, et qu'ils servent naturellement d'introduction au récit , après avoir préparé l'événement.
Dusaulx , dans ses Mémoires , s'est chargé d eu tracer le tableau. Il dit comment une cité paisible présenta tout-à-coup l'aspect d'un camp; comment une population si long-- temps livrée aux plaisirs, endormie dans la mollesse , se réveilla belliqueuse et fié re, quel pouvoir arma tout-à-couples citoyens; quel souffle dispersa, comme les feuilles qui tombent à l'automne , les soldats de Farroée qui devait
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les combattre et les soumettre. 11 a peint ce peuple, semblable , dans son inconstance , aux flots de la mer ; tantôt docile et tantôt menaçant ; passant avec la même impétuosité de la confiance aux soupçons, de la crainte à l'audace , de la pitié à la fureur ; également capable de belles actions et de grands > crimes. Ses Mémoires , écrits pour ainsi dire sur le lieu même du combat , retentissent du bruit des armes , du fracas des portes qu'on enfonce et des murs qui s'écroulent ; tour à tour , frappé de crainte ou touché de pitié, l'on croit entendre , en les lisant, les cris d'un peuple furieux, les supplications des vaincus et les derniers gémissemens des victimes qui vont se mêler et se perdre au milieu des acclamations de la victoire. '
La vérité de l'histoire oblige à dire que la résistance ne fut pas en proportion de l'attaque , et que le courage était beaucoup plus grand que les périls. La Bastille , depuis l'agrandissement de Paris , ne pouvait servir ni de fort pour défendre la capitale , ni de citadelle pour la contenir : une longue paix avait, pour ainsi dire, cerné et désarmé sesremparts. Du haut des maisons qui l'entouraient on tirait sûr la garnison ; et tandis qu'il n'y avait au dehors de la Bastille que valeur, patriotisme et dévouement, ce n'était au dedans qu'imprévoyance , irrésolution , faiblesse. Qui pourrait dire ce qu'une défense un peu vive eût fait périr de monde au pied de ses murs ? Des hommes d'un génie puissant ,
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actif , audacieux , dirigeaient tous ces grands mouvemens , et , sans s'exagérer les difficultés ou le mérite de la victoire, en avaient profondément calculé les effets. Qu'on en juge par rabattement dont furent tout-à-coup frappés ceux qui virent leurs projets et leur influence tomber avec les tours de la Bastille , et par l'enthousiasme du peuple qui venait d'essayer ses forces en les renversant.
Cet enthousiasme fut partagé par l'Europe entière ; il semblait que la Bastille fût une conquête faite au profit de tous les peuples. La philosophie et * l'humanité s'en réjouirent ; mais la politique put prévoir dès lors tous les excès qui souilleraient la victoire. La poésie célébra cette journée mémorable , et tous les arts s'empressèrent d'en reproduire les circonstances : à Londres comme à Paris on représenta la prise de la Bastille sur tous les théâtres; l'Université de Cambridge offrit le 14 juillet pour sujet de prix à ses élèves ; la muse républicaine d'Alfiéri chanta la destruction de la Bastille dans une ode où respire le génie de Rome et de la Grèce. Du bronze qui scellait ses murailles on fondit des médailles patriotiques ; sur les pierres arrachées de ses fondemens on grava les traits de ses vainqueurs. Que dis-je ? le luxe et la mode s'emparèrent de ces débris , et l'on, en vit des fragmens , enrichis d'or , étincelans de pierres précieuses , orner le cou des femmes dont la beauté , les talens , l'esprit ou les