‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 53 sur 69 · OEUVRE · texte numérisé non relu

OEUVRE

Cependant , quelques-uns de nous pressentirent les tempêtes prochaines. L'actif et vigilant de Leutrès nous avait , le samedi 1 1 juillet , avertis de nous tenir sur nos gardes. — Le lundi i3, nous disait-il, pourrait bien amener de plus grands malheurs encore que ceux de la désastreuse journée du i5 juillet dé Tannée précédente, jour fatal, où Ton sait qu'une partie de la France fut ravagée par la grêle.

Le dimanche 12 juillet 178g.

Le matin , on trouve au coin des rues une affiche : De par le roi, etc. On voulait nous endormir par cette affiche insidieuse , et nous persuader , comme à de bons Gaulois , que le rassemblement des troupes dans les environs de Paris et de Versailles , n'était qu'une simple précaution contre les brigands. Nous en connaissions en effet, et de fort redoutables ; mais ce n'était pas de ceux-là qu'il s'agissait; aussi personne ne fut la dupe de celte précaution.

À midi , le bruit se répand que M. Necker est renvové , qu'il est parti (1). La consternation fut générale, et l'on ferma les spectacles. Les premiers qui débitèrent la nouvelle de son départ

(1) On put lui appliquer ce que Tacite dit de Burrhus après la mort de cet illustre Roma m : Civitati grande desideriumejusmansU. <* < > *ANN.lib.r4,$5t.

furent maltraités comme menteurs et gens mal intentionnés.

Le Palais-Royal se remplit de monde entre quatre et cinq heures après midi : on y accourait de toutes parts. Deux bustes en cire , que Ton venait de prendre chez Curtius (i) , y furent promenés ; et le peuple , à la vue de ces espèces de fantômes , se livrait à des conjectures extravagantes.

Un jeune homme , monté sur une table, y cria: Aux armes \ tira lepée , montra un pistolet et une cocarde verte (2). La foule qui l'écoutait, le regardait , passait, à son exemple, d'un silence profondà d'horribles clameurs. On s'anime, on s'excite^ et les feuilles des arbres , arrachées en un instant , servirent de cocardes à plusieurs milliers d'hommes; ce fut une véritable explosion , et dont le bruit dura pendant trois jours.

(1) Sculpteur qui montre au public diverses effigies , et surtout celles de nos contemporains , illustres ou fameux. D.

(a) Ce Jeune homme était Camille Desmoulins ; il a raconté luimême cette scène dont il avait été le principal acteur. On la trouvera dans les fragmens qu'il a laissés sur la révolution française, et * qui feront partie de cette Collection. M. Dussaulx , qu'il ne faut point confondre avec Dusaulx le traducteur dont on lit en ce moment les Mémoires? M. Dussaulx , ancien rédacteur du Journal des Débats, auteur des Annales littéraires , critique d'un goût si pur , écrivain d'un talent si distingué , a bien voulu se charger de réunir ces fragmens, et d'y joindre une notice sur la vie de Camille Desmoulins. Il est aisé de présumer tout l'intérêt qu'un pareil morceau ne peut manquer d'avoir sous sa plume.

( Notes des noiw. édit.,

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Ces signaux de guerre civile , dont palissaient les paisibles citoyens , furent bientôt répétés dans tous les quartiers de la ville ; et Ton marcha vers la place de Louis XV, qui , malgré l'affiche du matin, se remplissait de troupes menaçantes.

Après l'irruption faite dans les Tuileries par le prince de Lambesc , colonel du régiment royalallemand , cavalerie , un grand nombre de citoyens se portèrent à l'Hôtel - de - Ville , où il n'y avait guère que quinze ou seize de nos membres au bureau.

Nous apprîmes que, dans cette conjoncture, un soldat des gardes-françaises avait été tué d'un coup de pistolet , par un dragon ; que le nommé Chauvet , maître de pension , âgé de 64 ans , avait été blessé par le prince (1) , et qu'ensuite toutes les boutiques des armuriers avaient été pillées. On ne prit point d'or ni d'argent, on ne voulait que du fer.

Nous arrêtâmes unanimement que les districts seraient convoqués, seraient armés, et ce fut alors que nous nous rappelâmes la motion faite au Musée parle jeune de Bonneville (2).

(1) Nous publierons plus tard, avec d'autres Mémoires , le Précis historique et justificatif de Charles-Eugène de Lorraine , prince de Lambesc. Cette pièce importante fut insérée dans le Journal de Paris en 1790.

{Note des nouu. édit.)

(2) M. Carra , non moins décidé que ce jeune homme, nous avait déjà , en mai 1789 , ouvert le même avis à l'Archevêché: et l'on

DES SEPT JOURS. 2j5

II n'y avait plus à reculer après cet acte vigoureux ; nous le savions tous , et nous étions résignés.

Comme les choseset les hommes changèrent subitement d'aspect ! comme de paisibles citQyens , sans projets , sans intrigue , et soumis a l'ancien joug , furent emportés , à leur insu , dans le tourbillon des discordes civiles !

On redoutait k nuit ; mais elle fut assez calme.

Le Lundi i5.

M. de La Vigne, l'un de nos présidens, qui, avec M. Agier , électeur , avait été à l'Assemblée nationale pour y rendre compte de la situation de Paris, et prendre , à cet égard , des ordres relatifs à la conduite que nous avions à tenir , ayant reçu d'un membre de cette auguste assemblée la note suivante , nous en fit part à son retour. Je la consigne ici cette note , pour honorer le patriotisme prompt et soutenu de l'illustre député dont il s'agit.

« M. Dupont , conseiller d'État , chevalier de Tordre de Vasa , et son fils , âgé de 1 8 ans , demeurons rue du Petit-Musc , n° 17 , demandent à être compris au rôle de la milice bourgeoise , si elle est établie. » Cet exemple n'a point manqué

peut affirmer que personne n'a mieux que lui pressenti , dès l'origine , les suites de cette révolution , dont il peut dire : Et quorum pars magna fui. D.

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d'imitateurs , même parmi la noblesse , dont plusieurs membres nous ont si bien secondés (i).

Le peuple prétendait que la Ville avait un arsenal secret ; ce préjugé manqua dç nous perdre tous, et nous compromit à plusieurs reprises. On nous demandait ce qu'étaient devenus d'anciens canons et d'autres armes ; nous avions beau répondre que vraisemblablement les uns avaient été fondus , les autres réformés , le peuple ne se payait point de ces présomptions.

A neuf heures du matin , la multitude , qui s'exaltait de plus en plus , s'empara du dépôt des armes( des gardes de la Ville , et se distribua trois cent soixante fusik. Elle enlève ensuite le drapeau de la Ville , malgré M. Legrand de Saint -Réné , qui tenait le bureau. Cet intrépide électeur, quoiqu 'infirme , lui seul poursuivit le drapeau jusqu'au milieu de la place , et s'y prit si bien , que les ra~

(1) Le Procès-verbal des séances contient la mention suivante , tome Ier , page aoo :

« Il était quatre heures du soir ou environ , lorsque MM. les » électeurs se sont rassemblés dans la grande salle.

» MM. le duc d'Aumont , Huguet de Semonville et Talon , » citoyens nobles et électeurs , sont venus se joindre à cette assem-* m blée , présidée par M. Moreau de Saînt-Merry.

» M. de Basquier, électeur noble , a été présenté» la même as- » semblée par M. le marquis de La Salle.

» M. Boucher-d'Argis , électeur noble qui avait assisté déjà à » plusieurs assemblées , a désiré que sa réunion fût constatée dans » le procès-vçrhal de ce jour. »

{Note desnouv. édù.)

Tisseurs le rapportèrent volontairement où ils l'avaient saisi (i).

A dix heures , on sonne le tocsin , tant à l'Hôtelde- Ville que dans toutes les églises. Des tambours j dans les différens quartiers , appelaient les citoyens. On se rassemble sur les places, dans les jardins ; on s'y forme en troupes , qui bientôt prirent des noms : les unes furent appelées Volontaires du Palais-Royal , les autres Volontaires des Tuileries, de la Basoche, de l'Arquebuse , etc.

La présence du prévôt des marchands nous était nécessaire : on va donc chercher M. de Flesselles. 11 arrive , il est applaudi par une foule immense ? « Mes amis , leur dit-il , je suis votre père , et vous serez contens. » Il ne put jamais les contenter.

Ne pouvant pas suffire dans notre salle à toutes les demandes , à toutes les plaintes , M. Etiûs de Corny, procureur du roi à la Ville , opine à ce qu'il soit formé un comité permanent , c'est-à-dire un comité qui , jour et nuit , rassemblé à l'Hôtel-de- Ville , travaille , et sur-le-champ , à rétablir la tranquillité publique. On ne nomma d'abord que

(i) « Les drapeaux de la Ville qu'on avait rapportés, ont été » placés en trophée à côté du bureau : appuyés sur la cheminée, » ils flottaient au-dessus du buste deM. de La Fayette. Ce spectacle » a flatté presque tous ceux qui environnaient le bureau ; et plu- » sieurs, emportés comme par une inspiration soudaine, se sont » écriés qu'il fallait déférer le commandement général à M. de La » Fayette. » Procès-verbal des séances , tome I" , page i8ti.

( Note des nouv. edit. )

Digitiz

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quatorze membres , qui , le soir même , furent augmentés.

Le nombre des citoyens , dans cette assemblée , l'emportait de beaucoup sur celui des électeurs ; et c'est pourquoi quelqu'un , qui n'était pas des nôtres , se plaignit de ce qu'on ne nommait que ces derniers. « Qui voulez-vous donc que l'on nomme? lui dit M. de Leutres. — Moi , » répondit le brave Grêle t ; et il fut nommé par acclamation.

Quand le comité fut formé : « A qui prêter serment ? demanda M. de Flesselles. — A l'assemblée des citoyens, répondit M. de Leutres, car aujourd'hui nous concourons tous également à notre salut commun. »

On sonne de nouveau le tocsin (i). Le drapeau est enlevé et rapporté* pour la seconde fois.

Sur ces entrefaites , nous apprenons que plusieurs barrières ont été brûlées la veille et ce jour même ; que les commis à la perception des droits d'entrée sont dispersés ; que la maison de Saint- Lazare est dévastée : mais nous apprenons aussi que ce même peuple qui l'avait attaquée en avait en grande partie sauvé les grains , et , tandis qu'il en manquait lui-même , les avait portés à la Halle. Nous prions les détracteurs de la révolution d'en bien considérer les moindres agens, et de nous dé-

(1) Pour nous faire oublier ce terrible tocsin , quelqu'un proposait dernièrement que tous les carillons de Paris , le i4 juillet prochain , se fissent entendre d'heure en heure. I).

clarer franchement ce qu'ils en pensent. Un pauvre citoyen avait rapporté du Garde -Meuble, que Ton avait aussi forcé, une desépées de Henri IV. Quelqu'un lui offrit en échange un louis d'or et une autre épée : « Elle est plus riche , répondit-il, mais je n'en veux point ; ce n'est pas celle de notre bon Henri. »

On amenait de toutes parts à l'Hôtel-de-Ville un nombre infini de voitures , de chariots , de charrettes , arrêtés aux portes de la ville et chargés de toutes sortes de provisions , de vaisselle , de meubles , de subsistances , etc. ; de sorte que la place de Grève fut, pendant plusieurs jours , l'un des plus riches entrepôts de l'Europe , mais aussi le plus turbulent et le moins accessible.

Le peuple , qui ne soupirait qu'après des armes et des munitions , car c'étaient là , depuis deux jours, ses premiers ou plutôt ses seuls besoins; le peuple nous arrivait en foule et devenait plus pressant de minute en minute ; ses instances et ses menaces redoublèrent sur le midi.

A une heure et demie ou environ , le prévôt des marchands annonce que M. Pressoles , directeur des armes de la manufacture de Charleville , lui a promis douze mille fusils, qui seront bientôt suivis de trente mille autres. On l'en croit sur sa parole. Le comité se rassure , et il arrête que le fond de la milice parisienne sera porté, jusqu'à nouvel ordre , à quarante-huit mille citoyens.

Projetant d'avoir des troupes , il nous fallait des

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chefs. Oa offrit le commandement général au duc d'Aumont ; il demanda vingt-quatre heures pour y songer. Le marquis de La Salle fut nommé commandant en second, et nous jura , sans hésiter , que sa fortune et sa vie seraient toujours au service de la commune. Il y a déjà perdu lune, et cent fois risqué l'autre.

Ensuite on substitua les cocardes rouges et bleues aux cocardes vertes, et l'on motiva ce changement.

Le soir , tout était dans la plus grande fermentation ; on ne parlait que des troupes qui devaient nous assaillir de différens côtés. Nous avions déjà reçu les soixante districts , nous les avions entendus. Leur langage ne le cédait en énergie ni aux Grecs ni aux Romains des plus beaux siècles. En général , mettez les hommes dans les mêmes circonstances , surtout quand il s'agit de la liberté , dont le sentiment et le regret remuent jusqu'aux esclaves , ils parleront , ils agiront de même.

Quoique ces districts eussent pris d'eux-mêmes les plus sages mesures pour empêcher l'ennemi de s'approcher , ils nous regardaient comme leurs pères et leurs sauveurs : grand exemple pour les sections futures ! fc

Nous cherchions de la poudre , nous en demandions de tous côtés , tandis qu'il en sortait secrètement cinq milliers de Paris. Us sont arrêtés et saisis, car le peuple ne faisait point de grâce sur cet article ; et c'est à cette surveillance que nous devons nos succès.

DES SEPT JOURS. 28l

On la dépose cette poudre qui devait enfin servir aux opprimés pour s'affranchir des oppresseurs, on la dépose dans une salle basse de l'Hôtelr-de-Ville; et un abbé , notre collègue , fut chargé d'en faire la distribution.

Commission dangereuse et qui a mis plusieurs fois ce brave et respectable abbé Le Fèvre à deux doigts de la mort ! Premièrement , et ce fut en ce jour même , lorsqu'on tira un coup de fusil sur les tonneaux dont il était le gardien , et un coup de pistolet sur sa propre personne ; lorsque , la nuit suivante , la porte du magasin où il était avec ces poudres fut brisée a coups de haches , qui faisaient feu sur les clous dont elle était garnie ; enfin , lorsqu'un homme ivre entra peu de temps après dans ce magasin , ou plutôt cette mine située sous notre salle , toujours remplie de citoyens, y entra la pipe à la bouche et fumant sur les barils ouverts ; l'abbé n'en put venir à bout qu'en achetant cette pipe allumée , qu'il lança dans la cour (1).

Je suis entré dans ces détails pour offrir, en passant , à mes concitoyens un sujet digne de toute leur reconnaissance. Mais achevons la journée du lundi.

Les événemens se succédaient avec tant de rapi-

(1) Ajoutez que, dans la terrible journée du 5 octobre 1789, M. l'abbé Le Fèvre fut, à onze heures du matin , entraîné , la corde au cou , par des bacchantes ou plutôt des furies , jusqu'au haut du clocher de l'Hôtel-de- Ville , et que , sans deux femmes courageuses, il y aurait perdu la vie.

En dernier lieu, le mardi i3 avril 1790, journée des plus criti-

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dite qu'ils se confondaient , et que j'ai bien de la peine à les remettre en ordre. Les heures m'échappent. La voiture du prince de Lambesc , amenée sur la place , y est brûlée : on sauve sa malle , dont les effets furent rapportés sur le bureau de l'assemblée.

IMl

mencaient a se former . continuaient à nous demander des armes ; tous attendaient avec impatience l'effet des promesses , trop positives , du prévôt des marchands.

Ils apprennent que des caisses viennent d'arriver : sur l'étiquette Artillerie , on les croit pleines de fusils ; elles ne l'étaient que de vieux linge, de

ques , escortant , dans la rue Saint-Honoré , des chariots pleins de fusils, on le prit pour un autre , et c'en était fait de lui , sans la garde nationale qui venait d'arracher des mains du peuple MM. l'abbé Maury et le vicomte de Mirabeau *. D.

* Tous ces faits sont exacts : M. l'abbé Le Fèvre d'Ormesson , cet homme rempli de courage et de présence d'esprit, existe encore , et nous les a certifiés. Il nous a montré dans l'Hôtel-de- Ville la salle où l'homme ivre dont parle Dusaulx vint fumer assis sur des barils de poudre. Toutes les circonstances du péril qu'il a couru le 5 octobre sont encore présentes à sa mémoire. Les bacchantes qui l'entraînèrent portaient bien des habits de femme , mais elles avaient , je vous jure , nous a-t-il dit , et des brat et des poignets d'hommes. Il fut pendu au clocher même de l'Hôlel-de-Ville, il allait périr : un officier de la garde nationale coupa la corde % l'abbé Le Fèvre tomba de vingt pieds de haut dans une des salles qui sont au-dessous du clocher. Cette terrible chute lui a laissé un tremblement convulsif dans tous les membres. M. l'abbé Le Fèvre, dont la révolution avait détruit la fortune, doit aujourd'hui un asile à la bienfaisance de M. le comte de Chabrol , préfet tic la Seine.

{Note des nouv. èdit- }

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bouts de chandelles et de morceaux de bois. Comment et par qui ces caisses sont-elles parvenues a rHôtel-de-Ville ? à quel dessein ? Nous l'ignorons encore.

Un cri général s élève contre nous et contre le prévôt des marchands : « Le comité , disaient-ils , complice du bureau de la Ville, trahit la cause commune ; et , si nous les laissons faire , nous allons bientôt être traités* comme des conjurés. » Ces soupçons furent tels, qu'ils duraient encore même après la chute de la Bastille , et que plusieurs des vainqueurs de cette forteresse refusèrent de nous apporter les munitions qu'ils y avaient saisies.

Quelque temps après (i) , ces mêmes soupçons furent cause d'une méprise qui fit que quatre-vingt mille hommes demandèrent la tête de notre commandant, de ce généreux marquis de La Salle qui nous sert maintenant en qualité de soldat (2).

Nous ne négligeâmes rien de ce qui pouvait apaiser nos concitoyens, dont, malgré leurs préventions et leurs emportemens, nous admirions l'ardeur patriotique. Mais le prévôt des marchands gâta tout , en donnant, à notre insu, des ordres qui ne servirent qu'à les aigrir encore plus. Il les en-

Ci) Le 6 août 1789/

(2) On trouvera , dans les Mémoires de BaUly , les détails de cette affaire. Nulle circonstance ne prouve mieux avec quelle légèreté le peuple passe de l'affection à la haine , combien il est prompt

à soupçonner , ardent à 'demander vengeance.

{Noie des noup. èdit.)

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voya aux Chartreux et dans d'autres maisons où il n'y avait point d armes , pour y chercher des armes. L'imprudent ne songeait pas qu'ils en reviendraient plus furieux , et qu'ils auraient le droit de lui demander compte d'un pareil procédé (i)!

Quant à nous , qu'on se mette à notre place : tout était imprévu 9 et il fallait , à chaque instant, répondre à tout.

Ce que nous fîmes de mieux et de plus décisif, ce fut d'autoriser les districts à faire sur-le-champ fabriquer , aux dépens de la ville, des piques, des hallebardes et toutes sortes d'autres armes subalternes , mais que la valeur et le désespoir savent employer dans les grandes occasions.

Cinquante mille piques furent fabriquées en moins de treùte-six heures; et l'on peut les regarder comme les principaux instrument de notre naissante liberté. Je vote donc pour que ces piques soient déposées en faisceaux dans l'intérieur et autour du palais national que l'on se propose d'élever incessamment. Ces mâles et rustiques ornemens apprendraient à nos derniers neveux que l'on ne ' doit pas plus compter sur des flatteurs à gages que sur les fausses ressources d'un luxe corrupteur.

Ou nous a remerciés des piques; mais on a cruellement reproché au prévôt des marchands d'avoir, sous quelque prétexte que ce fut, donné le change à de braves gens, qui n'ont pas pu le lui pardonner.

(i) \r>yea La noie (D). {Note de* nouv> èdii.)

Eu conséquence du nouveau régime qui s'établissait, il fallait admettre dans notre salle, il y fallait entendre tout le monde, sans égard et sans distinction. On nous annonce, et ce trait peint à merveille l'esprit du peuple qui, dans le trouble dont il s'agit , n'avait pas perdu l'idée de la justice ; que dis-je ? il réprimait alors ce qu'il se permettait deux jours auparavant (i) : on nous annonce un me rcadin , vendant des cocardes et forçant les passans à les acheter , à les payer un petit écu, tandis , noua disait-on d'un air furieux, qu'elles ne valaient pas vingt-quatre sous. Les dénonciateurs du délinquant exigent qu'il soit traité comme criminel de lèse-révolution. Pour les satisfaire on promit de le punir. , *

Le trait suivant expliquera l'autre ; car les petits faits , dans les grandes circonstances , ne sont pas toujours à dédaigner. L'un de nous, traversant la place de Grève , offrit un écu à un pauvre citoyen mal armé qui l'avait soutenu dans la foule : « Y songez-vous ? lui dit-il; l'argent aujourd'hui ne sert àv rien , et vous allez le voir. Qui veut cet écu ? ajoutat-il , c'est monsieur qui le donne. — Point d'argent ! point d'argent! » s écrièrent ses camarades.

Le jour baissait : on redouta les ténèbres de la nuit, et c'est pourquoi nous ordonnâmes des illuminations. Ces signes ordinaires de l'allégresse publi-

{i) ...Me tus hostilis m bonis artibiis civitatem rétine ban t.

Bell. Ju£ui\, §4i.

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que, dénaturés par le contraste du silence, de la terreur; ces clartés solitaires, car les pelotons de gens armés que Ton voyait passer de temps en temps ne ressemblaient qu'à des fantômes; ces mornes clartés ne donnaient, à ceux qui entraient dans Paris , que des idées sombres , funèbres, et ne leur indiquaient qu'un deuil universel.

Déjà l'enceinte de cette ville était si bien gardée qu'on n'y pouvait entrer sans décliner son nom. A dix heures du soir, MM. Bochard de Saron, premier président du parlement , et Le Fèvre d' Amécourt , conseiller de grand'chambre , nous furent annoncés. Tout ce qui tenait aji gouvernement que l'Assemblée nationale avait entrepris de réformer était suspect au peuple.

On avait arrêté ces deux magistrats à leur retour de Versailles, et l'on nous dit que M. d'Amécourt y avait été désigné à la place de M. Necker; ce qui , dans cette conjoncture , n'était pas une trop bonne recommandation. Nous leur fîmes sentir qu'ils seraient plus en sûreté partout ailleurs qu'à l'Hôtel-de- Ville, où nous ne pouvions répondre que de notre courage et de notre patriotisme.

Plusieurs d'entre nous, quoiqu'ils eussent supporté tout le poids de cette journée laborieuse et de la précédente , continuèrent leurs fonctions, parce qu'ils étaient décidés et que le zèle les soutenait. Mais M. de Flesselles, encore plus malade d'esprit que de corps , succombait à des soucis dévorans, à de cruelles incertitudes. Voyant qu'il

avait absolument besoin de repos, nous rengageâmes à se retirer. Que ne l'a-t-il fait , ou que ne s'est-il montré plus citoyen (i)! Cependant il ne voulut point sortir de l'Hôtel-de-Ville et y coucha. Le lendemain , nous le retrouvâmes plus fatigué que la veille (2).

MM. Legrand de Saint-Réné , Buflaut , Vergne et Hyon restèrent tous quatre dans la salle pour y tenir le comité pendant la nuit.

On faisait alors dans le Palais-Royal de violentes motions , tant contre notre comité que contre le prévôt des marchands dont on jurait la perte ; et cette espèce de conspiration , qui devait bientôt éclater, était fomentée dans plusieurs autres endroits.

A deux heures du matin , on vint donner

(1) Je parle comme on parlait alors , car je n'ai pas la simplicité de croire que la plupart des hommes dévoués à l'ancien régime aient jamais été et puissent devenir citoyens.

(2) Le procès - verbal des séances , dont nous avons cité déjà plusieurs passages relatifs à l'infortuné M. de Flesselles , offre encore ici des détails intéressa ns pour sa mémoire. On y voit d'abord qu'il n'avait ni réclamé , ni brigué l'honneur funeste de présider l'assemblée des électeurs.

« Après quelques débats relatifsau droit de présider l'Assemblée, » dit le procès-verbal de la séance du 1 3 juillet, et sur Tobserva- » tion faite par les électeurs eux-mêmes , qu'ils n'étaient point en » ce moment régulièrement convoqués , il a été reconnu que la » présidence ne pouvait appartenir qu'à M. le prévôt des mar- » chands, comme chef delà municipalité.

» Et déjà M. le prévôt des marchands s'était expliqué sur son

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l'alerte à nos quatre collègues : « Quinze mille hommes, leur dit-on , descendent de la rue Saint- Antoine vers la place de Grève , et l'Hôtel-de- Ville ne saurait manquer detre forcé. — Il ne le sera pas, répondit M. Legrand de Saint-Réné, car je le ferai sauter à temps ; » et il était homme à le faire. Aussitôt il ordonne aux gardes de la

» désir de n'exercer que l'autorité qui lui serait déférée par les ha- » bitans de la capitale.

» Alors un de MM. les électeurs est monté sur le bureau , et il a » exposé à la multitude, que M. de Flesselles ne désirait conserver » et continuer les fonctions qui lui avaient été confiées par S. M. , » que dans le cas où ses concitoyens le trouveraient agréable , et » daigneraient le confirmer dans ses fonctions.

» Cette confirmation décidée et manifestée par une acclamation » générale , le même électeur a invité MM. du bureau de la Ville » de prendre à l'instant même, conjointement avec MM. les élec- » teurs , les mesures les plus sages et les plus promptes pour la » sûreté de la ville. »

On voit ensuite dans le procès-verbal , que Dusaulx lui-même , avec un courage , avec des senlimens d'humanité qui l'honorent , défendit M. de Flesselles contre les soupçons de ceux qui l'accusaient.

« M. Dusaulx , électeur , respectable par son âge et par son pa- » triostime décidé, était parvenu à contenir plusieurs pelotons » qui complotaient de faire main basse sur tous les officiers du » bareaude la Ville, et ne paraissaient disposés à quelques égards » et quelque douceur qu'en faveur de ceux qui seraient honorés du » titre d'électeur.

» Le discours de M. Dusaulx lui avait donné un ascendant visible » sur les citoyens et soldats dont il se trouvait environné.

» H a été invité à prendre place au bureau pour en partager les » fonctions périlleuses.

» En déclarant qu'il n'avait pas droit de délibérer , puisqu'il » n'était pas membre du comité permanent , M. Dusaulx cepen-

Ville de lui apporter six barils de poudre , de les déposer dans le cabinet voisin , commune'ment appelé la petite audience. Les malintentionnés en pâlirent, et se retirèrent au premier baril qui fut apporté.

Le mardi 14.

Les deux jours précédens et celui-ci n'en forment qu'un par la contiguïté des événemens qui se croisaient , se confondaient et naissaient l'un de l'autre ; c'est ce qui nous a quelquefois empêché de fixer les heures avec précision. D'ailleurs , je prie d'observer que, dans les agitations où nous étions sans cesse, il ne nous a guère été possible de prendre des notes ; et que si l'un de nous , à la fin de cette journée , ne s'en était pas rappelé les principales circonstances, ne les avait pas écrites sur-lechamp , une partie de ce que je publie aujourd'hui n'aurait jamais été connue ; MM. Moreau de Saint- Merry, le marquis de La Salle , Hulin, Élie, et tant d'autres , n'auraieqt pas été déjà célébrés dans l'Assemblée nationale.

» dant a pris la parole , et il s'est exprimé avec beaucoup d'onction » sur l'injustice de soupçonner M. de Flesselles , les membres du » comité permanent , tous les électeurs qui s'étaient abandonnés » avec tant de zèle, et qui travaillaient ensemble avec tant de cous- » tance depuis deux jours et deux nuits à la défense commune. » Procès-verbal , séance du 1 4 juillet.

( Note des nouu. édit. )

2QQ LOLUVRlî.

Pendant la nuit du i3 , et ce fut à peu près le seul incident , l'hôtel de la police avait été' forcé par une troupe de citoyens armés , et munis de flambeaux , ce qui jeta l'alarme partout où ils passèrent. Chacun , barricadant ses portes , les regardait par les fenêtres, et nul n'osait sortir. Ces hommes inquiets et mécontens ne jugeaient de M. de Crosne que comme on jugeait alors de la plupart de ses prédécesseurs et des autres ministres du pouvoir arbitraire , qui tirait à sa fin. Mais la commune de Paris mit bientôt cet honnête , ce digne magistrat sous sa protection spéciale, et continua de l'associer à ses travaux.

Dès la pointe du jour, la place de Grève, qui était devenue le dépôt général de toutes sortes d'effets, et même de troupeaux, se remplit de plus en plus : mais le peuple et les canons qui survinrent dans le cours de la journée firent défiler le plus grand nombre des voitures.

On vint de très-bonne heure nous redemander des armes et des cartouches, en nous reprochant les refus involontaires et les défaites de la veille. Nous en avions fait chercher : point d'armes ni de cartouches , pas même à l'Arsenal. Plus ardent que jamais^, ce peuple impatient (1) , et qui ne savait

(1) Adeo difficilis es/ hominibus uicuRque conçcptw spei mon.

Vmx. , lib. II , chap. $8.

DES Sfcl'T JOURS. 2<)ï

pas encore tout ce qu'il allait exécuter (i) , prit le parti de marcher aux Invalides , sans égard au camp du Champ-de-Mars.

La fière contenance des Parisiens, leur intelligence et leur activité , produisirent de prompts effets. Parmi tous ces ennemis qui nous entouraient , nous menaçaient , plusieurs, et leur exemple fut bientôt imité, plusieurs, devenus citoyens , et quittant leurs drapeaux , vinrent nous offrir leurs services : c est ce que Ton appelait désertion , et nous patriotisme (2).

Des hussards , nous dit-on , paraissent au faubourg Saint-Antoine ; on à vu charger et pointer les canons de la Bastille ; le sang va couler. Un officier invalide vient nous déclarer de la part du gouverneur de cette forteresse, que celui-ci promet de ne point faire tirer , de rester neutre ,

(1) Le gros du peuple ne s'en doutait pas; mais il est certain que la prise de la Bastille avait été projetée : M. le marquis de La Salle ma certifié que la veille il avait , à cet égard , reçu un plan d'attaque. D.

(2) Ces désertions ou ces preuves de patriotisme étaient fort nombreuses. « Ce qui rassurait sur les dispositions des troupes , dit le » procès-verbal des séances , était le nombre considérable de sol- » dats, dragons et fantassins des divers régimens campés aux en- » virons de Paris , qui se présentaient avec armes et bagages , qui » déclaraient leur intention décidée de 9Crvir la nation, et qui v étaient arrêtés par les différens districts, et conduits à l'Hôtcl- » de-Ville, d'où le comité les distribuait dans les troupes nationales, » avec des précautions suffisantes pour s'assurer de leurs disposi- » tions. » Procès-verbal , séance du 1 4 juillet.

{Note des nouv. édU.)

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