L OEUVRE
pourvu que l'on reste Iranquille : ce n'était pas là notre compte, ni celui des vrais citoyens.
Des avis et des renforts nous arrivaient de toutes parts ; la fermentation augmentait : niais nous attendions avec impatience la réponse du duc d'Àumont , qui avait demandé vingt-quatre heures pour délibérer sur sa nomination. Il s'excusa, il remercia.
lie marquis de La Salle fut , en sa place , nommé commandant général. Il accepte avec transport. Ce dévouement l'honore d'autant plus, qu'à l'heure où il consentit à la place éminente qu'il a si bien remplie, peu d'autres auraient été tentés d'en briguer le dangereux honneur. Le nom du marquis de La Salle , nécessairement attaché à cette grande époque , ne saurait plus mourir.
Quoique distraits par tant de soins , nous étions inquiets de l'expédition des Invalides , lorsque M. Elhis de Corny nous apprit que , sans vouloir attendre le retour d'un courrier envoyé par le gouverneur à Versailles, les citoyens s'étaient emparés de ce vaste hôtel, l'avaient forcé sans effusion de sang , en avaient enlevé vingt-huit mille fusils , cachés dans des caves situées sous le dôme , et couchés entre des lits de paille : ce qui fit croire , car on se défiait de tout , que ces précautions n'avaient été prises que pour les incendier à volonté. M. de Corny nous ajouta que l'exécution de cette entreprise , faite à la vue d'un camp voisin , avait ^té aussi prompte que le projet; et ce fut le
sort de toutes les entreprises de cette heureuse journée.
On s'était porté à la Bastille , mais seulement pour y avoir des armes et des munitions. Insensiblement on osa davantage. Le peuple , dont l'audace allait toujours en croissant, vint bientôt nous demander la prise de cette forteresse , comme si cela , dit M. du Veyrier , n'eût dépendu que d'un arrêté (i).
M. Thuriot de la Rosière , électeur , s'y était déjà transporté de la part de son district , pour sommer le gouverneur de se rendre. Il vint ensuite nous faire le rapport de cette démarche inouïe , et dont il sera question dans un autre endroif.
Peu de temps après , l'action s'étant engagée au bord du premier pont , on nous apporta un soldat des gardes françaises , blessé et expirant ; vingt autres , très-maltraités, tant soldats que citoyens, furent reçus dans des maisons de la rue de la Cerisaie ; et dès lors , quoiqu'on ail reproché aux vainqueurs de la Bastille de n'avoir enfoncé qu'une porte ouverte ; dès lors , le sang ne c< ssa pas de couler pendant plus de quatre heures (2).
(1) Procès-verbal des séances, page 5a5. M. du Veyrier en était le rédacteur. ( Note des nouv. édit.)
(2) Voyez , dans les pièces , le tableau des vainqueurs de la Bastille , avec l'indication des morts et des blessés (E); voyez aussi la Déclaration des assièges (F), pièce fort importante à consulter pour établir l'exactitude des faits. ( Note des nouv. édit. )
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Tandis qu'une parlie combattait , l'autre allait chercher du renfort et du canon ; de sorte qu a chaque instant nous étions instruits des progrès de l'attaque. L'action fut douleuse jusqu'à la fin. Heureusement nous n'eûmes pas le temps de réfléchir ni d'avoir peur : si la peur nous avait gagnés, que devenait Paris?
Quelques-uns commençaient à se dire , dans notre comité , que cette affaire était plus sérieuse qu'on ne l'avait cru d'abord : mais il Vêtait plus temps de revenir sur ses pas.
Pour épargner le sang, il fut résolu d'envoyer au gouverneur une députation solennelle. M. Bélon et quelques autres électeurs furent chargés de la première , qui n'eut aucun succès. ^
La seconde eut le même sort : elle était composée de M. de La Vigne , l'un de nos présidens, et de nos collègues MM. Chiguard , l'abbé Fauchet, etc. > auxquels se joignit , en qualité de volontaire , M. Bottetidoux , député suppléant des communes de Bretagne à l'Assemblée nationale (i).
Après bien des efforts pour parvenir au pied de la forteresse et s'y faire entendre ou du moins re-
(1) L'arrêté, dont l'original est entre les mainsdeM. de La Vigne, est conçu s» ces termes :
a Le comité de la milice parisienne , considérant qu'il ne doit v » avoir à Paris aucune force militaire qui ne soit sous la main de la » Ville, charge les députés qu'il adresse à M. le marquis de Launay,
DES SEPT JOtJRS. 2fp
marquer, après s en être éloigné et rapproché à trois reprises différentes , M. de La Vigne , toujours accompagné de ses collègues , fit lecture de notre arrêté ; mais ses paroles furent étouffées par le bruit de la mousqueterie , et trois citoyens tombèrent à ses côtés.
Pendant l'intervalle entre cette seconde députation et la troisième , on amena au bureau de police trois invalides que l'on voulait pendre sur-lechamp , en forme de représailles , parce qu'ils avaient été saisis les armes à la main auprès de la Bastille , et tirant sur les citoyens (i). M. du Veyrier , puissamment secondé par M. de Leutres, eut le bonheur de soustraire ces trois hommes à la fureur du peuple. « Nous faisons grâce aux prison-
» commandant de la Bastille, de lut demander s'il est disposé à » recevoir dans cette place les troupes de la milice parisienne , qui » la garderont de concert avec les troupes qui s'y trouvent rxtuel- » lement, et qui seront aux ordres de la Ville. »
Signé de Flesselles , etc. , etc.
(1) Le procès-verbal contient les de ta ils suivans : « L'un de ces » trois invalides , dont l'âge et les cheveux blancs inspiraient au » moins la compassion , tranquille au milieu des menaces de mort d qui retentissaient à ses oreilles , disait : Comment puis-je être » coupable et avoir tiré sur les citoyens , puisque fêtais sans armes » et que je sortais d'un cabaret où j'avais été chercher une bouteille » de vin pour moi et mes camarades ?
» Les membres du bureau ne voyaient dans ces invalides que » trois victimes malheureuses qu'il fallait sauver, d'un premier mouvement de fureur et de prévention. »
3 + ( Wote des nouv. édit. J
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niers, s'écria ce peuple généreux, si le gouverneur rend la Bastille , ou si nous la prenons. « Ce n'étaient pas des meurtres gratuits qu'ils voulaient , mais la prise de cette place , mais l'abolition du despotisme. .
Des bruits douteux , des bruits contraires se répandent , et l'on ne croit que ce que l'on désire. On nous annonce que le gouverneur de la Bastille est pris, qu'on nous l'amène. Ce n'était pas lui ; c'était M. Cloùet , régisseur des poudres et salpêtres , lequel doit incontestablement la vie au brave Cholat , qui, le premier, l'a garanti de la fureur du peuple.
On fit dans le cours de cette journée bien d'autres méprises, et dont plusieurs furent sanglantes. Tandis que les uns croient avoir pris le gouverneur, d'autres, dans Tune des cours de la Bastille, s'emparent d'une jeune personne intéressante par sa grâce et sa candeur. L'ayamt amenée auprès du premier pont : « C'est la fille de de Launay , s'écrient-ils ; qu'il rende la place , sinon qu'il voie expirer sa fille dans les flammes. » Et l'on allume une paillasse sur laquelle elle était évanouie.
Le père de mademoiselle de Monsigny , c'est le nom de la jeune personne , la voit du haut des tours , près d'être brûlée vivante. Il allait se précipiter , lorsqu'il fut atteint et renversé par deux coups de feu. Le brave et généreux Aubin Bonnemer, qui avait déjà une première fois sauvé la fille de cet officier, écarte la foule homicide, enlève mademoiselle de Monsigny , la remet en mains
sûres, et revole au combat. Un sabre lui fut apporté dans notre salle , le 3 février 1 790 , par celle qu'il avait délivrée , et nous y joignîmes la couronne civique. C'est ainsi que des atrocités finissaient le plus souvent par des traits d'héroïsme (1).
Tant de menaces, tant d'incertitudes , et les malheurs que nous redoutions, nous déterminèrent à envoyer une troisième dépulation, non moins importante que les deux autres. Ces députations , demandées par le peuple, et toujours accordées parles électeurs, embarrassaient beaucoup le prévôt des marchands, et il le témoigna d'une manière un peu dure à M. Francotay, qui lui fit baisser les yeux ; mais il n'avait, dans notre comité, que sa voix comme un autre.
M. Ethis de Corny, procureur du roi à la Ville, M* Francotay, électeur, sont nommés, et se féli-
(1) Le couronnement du citoyen qui avait sauvé mademoiselle de Monsigny n'eut lieu que le 5 février, à la séance du soir. Ce fut, de part et d'autre , le triomphe de la reconnaissance et de la modestie. La couronne fut offerte par M. le maire à mademoiselle de Monsigny , pour lui procurer le plaisir de la poser elle-même sur la tête de son libérateur. « Quant au sabre, je crois , dit M. Bailly à M. Bonnemer , ajouter à votre triomphe en priant M. le commandant général de vous le remettre. »
La scène allait finir, lorsqu'un citoyen , M. Binot, car il mérite bien qu'on le nomme, qui, le i4 juillet, avait été témoin de la bravoure et de l'humanité de M. Bonnemer, vint nous demander la permission de lui offrir une petite rente viagère, reveisible sur la tête de son épouse, etc.
On compte jusqu'à présent, moins de violences pendant la révolution que de traits pareils à celui-ci. D-
l'oeuvre
citent de cette pre'férence , la plus honorable , disaient-ils, que Ton puisse envier. Ils marchent précédés du drapeau de la Ville et d'un tambour. Plusieurs citoyens briguent l'honneur de les accompagner; et ils méritent d'autant plus d être cités, qu'arrivés sous le feu de la place , ils s y conduisirent avec une bravoure singulière. Voici les noms de ces dignes volontaires : MM. Poupart de Beaubourg , Piquot de Sainte-Honorine , Boucheron , Coutans et Joannon.
Le lecteur français, avant la révolution , craignait de trouver trop de noms dans l'histoire ; et il avait raison, car, le plus souvent , ce n'étaient que des noms d'esclaves. Aujourd'hui tout est changé : nous nommerons désormais les bons citoyens, à l'exemple des peuples libres. Ouvrez Homère et Hérodote , ces pères de la poésie et de l'histoire, vous verrez qu'ils nommaient par nom et par surnom des phalanges entières.
A leur retour , nos députés apprirent , et quelques-uns de ces faits sont contestés, que le gouverneur avait attiré K s citoyens dans la première cour; qu'H avait fait tirer sur eux ; que le drapeau blanc avait été arboré sur les tours; que les crosses des fusils y avaient été mises en haut ; et que , malgré ces signes de paix, la dépuiation nen avait pas été moins exposée au feu de la place (i).
1 1 ) « La vërîàë eracie , » dit une petite brochure qui a paru clans
le temps , et qui est intitulée : Ce qu'on na pas su et ce quil
Pour avoir le droit , à tous ces égards, d accuser le gouverneur et sa garnison de perfidie , il faudrait être bien sûr qu'ils ont vu et reconnu les signaux des députes ; et s ils les ont en effet aperçus, il faut convenir qu'il leur était impossible de suspendre l'action , tandis qu'on les pressait de toutes paris, tandis que le feu des assiégeans continuait, et que Ton tirait sur eux , non-seulement du pied de la forteresse , mais encore du haut des maisons voisines.
Pendant qu'on attaquait la Bastille, le plus beau monument de la France risquait d'être détruit. Nous apprenons, entre deux et trois heures après raidi , qu'un nouveau torrent de citoyens s'était porté aux Invalides, où Ton croyait qu'il restait encore des armes. Nous y députons M. de Leutrès , dont l'accent provençal , l'enjouement naturel et la popularité calmèrent tous les esprits.
faut savoir, ou Annales parisiennes-, « la vérité exacte est que le » sieur de Launay s'étant présenté lui-même sur le petit pont- » levis , demanda au peuple ce qu'il desirait de lui : on lui ré- » pondit qu'on voulait des armes et des munitions; et il ne refusa » d'en donner sur-le-champ qu'en articulant qu'il en donnerait » dès qu'il se présenterait quelqu'un de la part de l'Hôtel-de- » Ville ; mais l'impatience était extrême :• on lui répondit par des » coups de fusils , et l'on ne voulut rien entendre. C'est alors que » M. de Launay fit faire deux décharges ; et le moment après i( » offrit de capituler, en menaçant de taire santer tout le monde, » si l'on n'acceptait pas la capitulation ; mais le canon arriva , et » rien ne fut écouté. » Annales parisiennes, page 27. — Consultez la Déclaration des assiégés (F) yeïte ne se trouve d'accord sur ce point ni avec Duaaulx ni avec les Annales. {Kote des noiw. édit.)
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De notre côté , nous soutenions à l'Hôtel-de- Ville un siège non moins dangereux que celui de la Bastille , et la catastrophe n'en fut pas moins funeste.
Déjà M. de Flesselles était accusé d'entretenir des correspondances suspectes ; mais ayant déclaré qu'il n'avait jamais eu avec le prince dont il s'agissait aucun rapport particulier, l'accusateur se désista, et même l'avertit de faire sur-le-champ garder son hôtel, parce qu'il était question d'y mettre le feu.
Absorbés par tant de soins, et ne sachant pas encore quelle serait l'issue du siège , qui croirait que nous nous soyions avisés de faire une nouvelle députation à l'Assemblée nationale , mieux instruite que nous de ce qui se tramait contre Paris ? MM. Bancal des Issarts etGanilh, électeurs, partent presque au moment où l'on venait d'apprendre ce que l'on croyait à peine, la prise de la Bastille (i). Passant entre les canons qui bordaient le pont de Sèvres , et à travers les troupes qui nous investissaient , ils portent cette grande nouvelle à l'Assemblée des représentai de la nation.
Je supprime ici plusieurs faits intéressans, et vingt tableaux que l'on retrouvera dans le discours : quels qu'en soient la couleur et le trait,
(1) Us en reçurent la nouvelle sur le Pont-Royal.
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je garantis du moins qu'ils sont peints d'après nature.
N'oublions pas que plusieurs courriers, chargés de paquets importons , furent arrêtés dans le cours de cette journée , où Ton songeait à défendre ce que nous avions résolu d'attaquer et de prendre. Nous étions convenus que les lettres contenues dans ces paquels ne seraient point ouvertes , et qu'on les enverrait à l'Assemblée nationale ; mais nous fûmes contraints de satisfaire , de temps en temps , la curiosité des citoyens.
Les vainqueurs de la Bastille , qui nous en amenaient le gouverneur, ne purent pas le garantir du sort affreux qui l'attendait. Son mauvais destin l'empêcha de monter à l'Hôtel-de-Ville, auprès duquel il fut massacré , non loin des marches du péristyle. L'abbé Le Fèvre fut spectateur involontaire de ses derniers momens: ce Je l'ai vu tomber, m'a-t-il dit, sans pouvoir le secourir : il se défendit comme ua lion; et si dix hommes seulement s'étaient conduits de même à la Bastille , elle n'aurait pas été prise. »
Nous apprîmes ensuite la mort de M. de Losme Solbay , déplorée par tous les gens de bien. C'était le major de la place , et il fut tué dans la Grève , vis-à-vis l'arcade de Saint-Jean. Le marquis de Pelleport , dont il avait été le consolateur pendant une captivité de cinq années , n'écoutant que sa reconnaissance , se jeta dans ses bras et voulut le dégager. « Jeune homme, lui dit -il, vous allez