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vous perdre , el je n'en mourrai pas moins. » II n'en tint compte : il fît des prodiges de force et de courage; il se battit autour de son bienfaiteur, jusqu'à ce qu'épuisé de fatigue et de sang, il fut, a son tour, secouru par quelques-uns de ceux que son exemple avait enflammés.
Nous apprîmes encore et la mort de M. de Miray, aide-major, et celle de M. Pierson , capitaine de la compagnie des invalides : le premier, tué dans la rue des Tournelles ; le second , sur le Port -au -Blé. Plusieurs aulres éprouvèrent le même sort. Je parlerai ailleurs de l'infortuné Bécard et de son dévouement.
Quant au prévôt des marchands , il est sûr qu'il fut tué par un inconnu d'un coup de pistolet, au coin du quai Pelletier; mais est-on sûr qu'avant de l'immoler on lui ait présenté une leltre écrite de sa propre main, et qui contenait la preuve évidente de la plus noire perfidie ? On nous l'a dit , on le répète encore , ce qui ne suffit pas pour l'affirmer. Doutons donc , doutons, jusqu'à ce que cette importante lettre , que l'on cherche vainement depuis plus de six mois , nous ait été produite (i).
(i) L'existence de cette lettre est un point d'histoire important. Elle a servi de prétexte à l'un des premiers et des plus déplorables excès qui ont souillé la révolution. Beaucoup d'écrivains du temps parlent de cette prétendue lettre, quelques-uns la rapportent; mais aucun de ceux du moins qui sont dignes de confiance, ne déclare l'avoir vue , et jamais l'original n'en a été retrouvé.
Suivant plusieurs écrits du temps fortement empreints de Tes-
N DES SEPT JOURS. 3ûJ
Je connaissais M. de Launay; j'avais défendu M. de Flesselles dans le comité permanent. Lorsque le bruit de toutes ces morts violentes vint frapper nos oreilles, je chancelai, mes yeux s éblouirent , et je fus, en un instant, couvert de taches livides. Je ne sais ce que je serais devenu sans M. de Castillon : ce digne électeur me tira de THôtel-de-Ville , où , n'ayant plus ni force ni ressorts, je risquais , au déclin du jour , delre écrasé par la foule qui continuait à s'y porter.
Avant d'en sortir, j'avais été frappé de la prodigieuse activité de M. de Lapoise , notre collègue. Quoique ce brave et bon patriote ait tout fait pour sauver les prisonniers amenés dans notre salle ,
prit de parti , le billet écrit par M. de Flesselles , et trouvé dans les poches de M. de Launay après son assassinat, était ainsi conçu : J'amuse les Parisiens avec des cocardes et des promesses; tenez bon jusqu'au soir , et vous aurez du renfort.
Ce billet aurait donc été reçu dans la matinée du i4 juillet. Mais il est peu probable que M. de Flesselles , déjà suspect à l'Hôtel-de- Ville, ait trouvé les moyens de l'écrire, et que M. de Launay, dont la forteresse était investie par la multitude, ait eu la possibilité de le recevoir.
La Déclaration des assiégés , pièce d'un grand poids aux yeux de Thistoire (F) , parle des lettres écrites à M. de Launay , par M. de Besenval , et ne dit mot de celle qu'on reproche à M. de Flesselles. Les auteurs de la Bastille dévoilée ont seulement joint a cette pièce la note suivante : a Des gens dignes de foi nous ont assuré que » M. de Monsigny, capitaine, commandant la compagnie des » invalides en garnison à la Bastille, avait rapporté que M. de' » Launay lui avait fait lire une lettre de M. de Flesselles , oii ce » prévôt des marchands lui promettait des secours. Nous n'avons » pas eu le temps de nous faire confirmer ce fait par M. de Mon-
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deux canonniers en furent arrachés et pendus surle-champ à la branche de fer qui soutient le re'verbère en face de l'Hôtel-de-Ville ; et c'est ce que Ton a depuis appelé la lanterne y où des bourreaux, payés par de vrais assassins, ont exercé plusieurs atrocités dignes des Cannibales.
Résumons la marche de ces trois jours : le dimanche , insurrection ; le lundi , milice bourgeoise ; le mardi , la Bastille emportée ; et déjà ce jour sert d'époque. O siècles! 6 mémoire! (i)
A neuf heures du soir, un silence momentané succède au bruit dans notre salle presque déserte. Les. uns se rendent dans leurs districts: les autres parcourent la ville , jaloux de raconter ce qu ils
» signy lui-même. On ne sait pas ce qu'est devenu l'original de » celte lettre. Qu'est-ce qui l'a remise à M. de Launay? Nous pour- » rions donner à ce sujet quelques renseigneinens que nous ne » voulons rendre publics que quand ils nous paraîtront à nous- » mêmes d'une vérité démontrée. »
On publia depuis plusieurs livraisons de la Bastille dévoilée; on doit supposer que les renseignemens , dont parlent les auteurs de ce recueil , ne leur parurent pas d'une vérité démontrée , puisqu'ils n'ont rien fait connaître. Le procès-verbal des séances , ce registre fidèle et minutieux des moindres actes de rassemblée qui siégeait à l'Hôtel-de-Ville , des scènes dont elle a été le théâtre , des paroles proférées ou des dépositions reçues dans son sein, ne contient pas un mot au sujet de la prétendue lettre de M. de Fiesselles ; enfin l'on vient de lire ce qu'en dit Dusaulx , et , d'après son témoignage et les doutes que nous venons d'exposer, tout lecteur impartial peut former son jugement sur l'existence ou la supposition de cette lettre fameuse. (Note des noup. édit. )
(i) On retrouvera sur la médaille projetée par MM. les élecieurs , ces deux mots empruntés de Corneille. D.
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avaient vu, ce qu'ils avaient fait, et d'apprendre ce qui s'était passé dans les différens quartiers ; ce que l'on y espérait , ce que Ton y craignait.
Le marquis de La Salle , notre commandant , sortant de dessous les baïonnettes appuyées sur sa poitrine, descendit au bureau militaire où l'attendaient une partie des vainqueurs de la Bastille. Il les embrasse , les félicite , leur distribue provisoirement quelques marques d'honneur , dont ils étaient bien, plus avides que de récompenses pécuniaires, et demande leurs noms. Quelques-uns qui avaient eu d'abord plus de bravoure que de caractère , toujours préoccupés de l'ancien despotisme , et redoutant les suites de leur conquête , n'osent pas se nommer ; effrayés de leurs propres exploits, ils se taisent, ils se sauvent comme s ils avaient fait un mauvais coup (i).
Quanta M. Moreau de Saint-Merry , l'un de nos présidens, dont la prudence et le sang-froid redoublaient dans les alarmes , et qui élait en quelque sorte l'arbitre de nos destins , immobile comme un roc battu de la tempête , il vit partir tout le monde et ne sortit pas de sou fauteuil.
Ce Français américain, en quelque sorte étranger à la France , et devenu si célèbre en peu de jours, a déclaré depuis a M. du Veyrier , qui l'a
Leurs camarades, qui les aimaient et les plaignaient, nous en ayant ramené" plusieurs dans notre comité, nous prièrent de, Us inscrire sur la liste des vainqueurs. D.
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consigné dans nos procès-verbaux, désirés si longtemps, et qui vont enfin paraître ; il lui a déclaré: « Qu'il ne lui serait pas possible de se rappeler en détail tous les événemens de la nuit mémorable qui a suivi la prise de la Bastille , tous les ordres qu'il a donnés dans ce court intervalle , où les autorités différentes échappées de toutes les main* pour se réunir dans les siennes , où seul, au milieu de Paris, il avait fortuitement le droit de commander et de se faire obéir ;
» Qu'il a peut-être donné trois mille ordres sans quitter son siège , soit pour la saisie des canons et de toutes les armes qu'on lui annonçait, soit enfin pour autoriser des précautions de défense partout où la nécessité le requérait ;
» Que les alarmes se succédaient sans interruption ; que l'on annonçait à chaque instant les troupes du roi, tantôt vers le faubourg Saint- Denis , tantôt vers le faubourg Saint-Marceau , et celui de Saint-Martin;
m Enfin que , sur la réquisition du peuple, \\ * toujours autorisé les moyens de mettre obstacle au passage des troupes. »
Cette déclaration , fidèle à tous égards , peint suffisamment les agitations de la nuit du i4> et je ne crois pas qu'il soit possible d'y rien ajouter.
J'observerai cependant que M. Moreau de Saint- Merry montra, dans cette circonstance et dans bien d'autres , une présence d'esprit très-remarquable. On lui amène un personnage distingué que l'on
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venait d'arrêter ; c'était, disait-on, un aristocrate , cri de guerre , mot dont parmi le peuple peu de gens alors connaissaient la valeur, et qui n'en était que plus dangereux. Le mesurant des yeux, il feint de partager l'animosité des dénonciateurs ; mais il s'y prend de manière qu'il envoie sous bonne garde Y aristocrate coucher dans sa maison.
Un instant après, des soldats citoyens, au nombre de sept, lui demandent des gargousses, ils envoûtaient à quelque prix que ce fût. « Patience , mes enfans, vous en allez avoir. » Il fait monter l'abbé Le Fèvre. « Combien avez-vous de gargousses? — Il ne m'en reste plus que quatre. — Fort bien , répliqua-t-il d'un air satisfait ; allons, que tout le monde soit content. » Ils le furent au point que tou6 les sept , en s'en allant, le remercièrent. Je le conçois, il ne pouvait pas donner ce qu'il n'avait pa6 , mais il voulait le donner ; bien différent de Flesselles , qui les refusait ou les trompait.
Quoique les jours suivans appartiennent moins à mon sujet, j'en donnerai cependant une courte notice , pour faciliter l'intelligence de quelques résultats et de plusieurs choses que j'ai seulement indiquées dans le Discours.
Le Mercredi i5.
Malgré nos succès , nous aurions été bien à plaindre si les senti mens, douloureux de la veille
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n'avaient pas été , le jour suivant , tempérés par quelques-unes de ces actions qui, dans les temps de troubles, rassurent les, gens de bien, leur promettent le retour de la paix, de la justice et de l'humanité. • ;
Rassemblés de grand matin , on nous dit tout ce qui s'était passé dans l'intérieur et autour de la Bastille; on nous retraça les cruautés dont j'ai parlé. Quelques-uns prétendaient que la révolution était souillée dans son principe. Pour toute réponse : « Paraissez , dit l'un de nous, paraissez Peillonet Geudin : en l'honneur des bons exemples, déclareznous ici ce que la sainte humanité , ce que la piété filiale vous ont inspiré.
« — Comme tant d'autres amis de la liberté , dit M. Peillon (i), je m'étais porté au siège de la Bastille. J'arrive, un honnête citoyen sortait des cours: on le prend pour le gouverneur 5 on le saisit; il al» lait périr. Je ne sais pas ce que j'ai fait , mais je sais bien ce que j'ai senti.
» Cent témoins, Messieurs, vous diront que j'ai prodigué ma vie pour sauver celle de M. Gaillard. 11 vous le dira lui-même ; et voici ses propres parolesquandje l'eus délivré : « Jeune homme, Dieu nous regarde lorsque nous faisons une bonne action, lorsque nous nous jetons entre la victime et le fer de l'assassin. Va, tu trouveras dans ton cœur la plus douce des récompenses; et si l'amitié d'un ci- ~~ . — ;
(i) De Grasse en Provence. I).
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oyen honnête est de quelque prix a tes yeux , reois celle que je te voue en ce moment et jusqu'à aon dernier soupir (i). »
Nous priâmes le jeune Geudin, âgé de dix-sept ns , et maintenant soldat volontaire de la Bastille , le parlera son tour, w Ah ! Messieurs, vous figuez-vous combien je fus malheureux quand je vis oute la ville courir à la Bastille : on y voulait tout uer , tout renverser ; et mon père et mon oncle itaient dans la forteresse.
» Dieu ma conduit, il m'a dit : Prends un fusil , it va te mêler aux combaltans. Hors de moi-même , 'ai pris un fusil ; j'ai fait.... comme les autres. Le Drertiier pont est forcé , on allait bientôt forcer l'autre. O mon père ! ô mon oncle ! C'est bien ici , Messieurs, que la voix de Dieu s'est fait entendre ! Je lui obéis pour la seconde fois : je cours chercher une redingote , un tablier et un grand chapeau.
» De retour, je parvins à reprendre ma place. Le dernier pont baissé , j'entre , je me précipite. J aperçois mon oncle , qui me montre mon père : on lirait encore , et je tremblai pour ses jours. Jel'aborde ; il pâlit, lui qui n'eut jamais peur : cr O mon fils, retire-toi , obéis à ton père. » Il me prend, U me serre la main et la repousse.
(ij M. Peillon nous a déclaré , depuis que cet article. est écrit , que M. Gaillard , sur le lieu même où il l'avait délivré , lui avait dit les choses les plus tend/es; mais que les parolesprécédenteslui avaient été adressées par un brave homme qui l'avait puissamment Mconde , par M. Chauraerville , négociant. > #i .D.
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» Je lui dis deux mots, et il me conduisit dans un cachot. Ce fut là qu'après m être déshabillé , j'ôtai l'uniforme de ce bon père, que je le revêtis de la redingote et le couvris du chapeau que j'avais apportés. Je lui attachai ensuite le tablier , et nous sortîmes sans être reconnus» Lequel de mon père ou de moi est le plus heureux ? Je vous le demande, Messieurs n'est-ce pas moi ? »
11 manque à ce récit, écrit sous la dictée du jeune Geudin , l'accent de sa voix , et cette ingénuité qui siérait si bien aux enfans des favoris de la fortune.
Tous les faits de cette journée dérivent de ceux des trois jours précédens , et ne sont que le produit des premières impulsions.
Les troupes ennemies s'ébranlaient , quelquesunes décampaient ; mais on craignait qu'elles ne fussent contenues et ramenées. Il n'était plus temps , l'esprit des troupes était changé. D'ailleurs tous les citoyens en état de porter les armes, et jusqu'à des vieillards, s'étaient réunis pendant la nuit. Un homme de quatre-vingt-quatre ans , en sentinelle , dit à M. Garan de Coulon : « On parle de nous tuer, je les attends : avec quel plaisir j'offre à ma patrie le peu de jours qui me restent ! »
Ceux qui avaient plusieurs armes en donnaient à leurs voisins. -
De grand matin , les rues et les places se rem~ plirent de groupes belliqueux. Tour à tour ils envoyèrent des députes à l'Hôtel-de-Ville.
On y vit reparaître les chevaliers de l'Arquebuse
et MM. les clercs de la Bazoche (i). M. de La Barthe vint nous offrir quinze mille hommes prêts à marcher , et il fut proclamé commandant des volontaires du Palais-Royal. Ce fut ainsi que le brave Soûles, après la prise de la Bastille, que Ton allait détruire , en avait aussi été nommé commandant*
Ces promotions soudaines, on le savait, ne devaient être que passagères ; elles enflammaient néanmoins tous les esprits. On n'était pas plutôt nommé , qu'on demandait des ordres , qu'on voulait sans délai marcher à l'ennemi ; et cette impatience avait aussi ses risques.
Quant à M. de La Barthe, M. Moreau de Saint- Merry, notre président, lui offrit une épée , en lui disant : « C'est la patrie qui vous la donne. » Il la baise cette épée , il la mouille de4 ses larmes , et jure, au nom de ses compagnons, de vaincre ou de mourir. Ils en disaient tous autant, et l'onsen*tait que leurs sermens venaient du cœur.
Cependant une jeunesse bouillante, effrénée, faisait , au Palais-Royal , des motions dont la plupart sont restées sans effet : elle proscrivait des ministres , des gens en place, et voulait mettre jusqu'à des bustes au carcan. « Que tardons-nous ? dirent quelques-uns ; allons délivrer les quatre na-
(1) Messieurs de l'Arquebuse et de la Bazoche ont servi d'une manière si distingue'e pendant la révolution , que l'assemblée gé^ nérale de la commune leur en a plusieurs fois donné d'éclatans témoignages. D.
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tions insolemment enchaînées aux pieds d'un monarque aussi vain que superbe ; brisons leurs fers , que le bronze même devienne libre , et que le sort des statues de l'homme immortel, du grand geôlier de la Bastille , apprenne a ses pareils que les monumens de l'orgueil sont sujets a la mort.
» — Insensés! leurrépondle jeuneEstienne,digne descendant de ces savans illustres dont il porte le nom ; quoi donc ! voulez-vous , à l'exemple des Visigoths et des Vandales , nous replonger dans notre première barbarie ? Respectons les arts, et surtout la mémoire des ancêtres de ce roi citoyen qu'enfin le ciel a bien voulu nous accorder. Que n'allons-nous plutôt , mes amis , nous rallier auprès du bon Henri ! »
Ils marchent, et les plus frénétiques , a l'aspect de la statue de ce prince populaire, se prosternent > la bénissent ; puis, transportés d'amour, ils la couronnent , l'entourent de festons , et lui mettent , -ainsi qu'au cheval , la cocarde nationale.
Une autre motion, plus réfléchie et de grande importance , fut encore faite et ratifiée dans ce fameux jardin. A onze heures du matin , M. Villain d'Aubigné , du district des Feuillans , partit du Palais-Royal avec une escorte , se rendit à l'hôtel général des Postes, où il prit, avec le fils de M. le baron d'Ogny , les mesures nécessaires pour que les lettres fussent désormais inviolables.
C'est ainsi que l'on secondait les électeurs , et que l'on allait de toutes parts au secours de la chose
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publique. Bientôt nous en étions instruits, nous en profitions ; et nous ne pouvions pas nous empêcher de dire que Paris se re'formait tout seul, qu'un même esprit en faisait mouvoir tous les citoyens. En effet, tandis que M. d'Aubigné s assurait de l'hôtel des Postes, d'autres attendaient les courriers aux barrières et nous apportaient leurs paquets à mesure qu'ils arrivaient.
Bientôt notre bureau fut couvert de lettres timbrées de toutes les postes du royaume, et datées des quatre points du globe; de sorte que nous avions pour ainsi dire entre nos mains les secrets de l'univers : ils étaient enfin entre des mains fidèles , et l'on ne saurait nous reprocher d'en avoir volontairement abusé.
Des bruits se répandent que Ton a , pendant la nuit , entendu autour de la Bastille des voix plaintives , de sourds gémissemens ; que Ton parle de cachots secrets, de mines pratiquées pour faire sauter la forteresse a volonté. On ajoute que de longs souterrains, par où l'on pouvait introduire des troupes, ont diverses issues qui répondent à la campagne.
Déjà le peuple et les patrouilles commençaient à se porter en foule à la Bastille. Nous y envoyons deux hommes déterminés, et qui n'avaient pas craint le feu de cette place : MM. Ricart et Elie. Guidés par un invalide parfaitement instruit de toutes les sinuosités de cet affreux repaire, ils visitèrent jusqu'aux moindres recoins, en sondèrent
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les profondeurs. Ils ne trouvèrent pas ce qu'ils cherchaient; mais ils découvrirent bien plus qu'on n'en avait supposé ; car ce n'est pas un conte que ce cachot fangeux, et si fétide que Ton s'y trouvait mal.
Tout Paris a pu le voir , et j'y suis descendu le lendemain. Du centre d'une énorme pierre placée au milieu de ce cachot , partait une grosse chaîne propre à retenir, non pas seulement un homme , mais tel monstre que l'on puisse imaginer. Egalement indignés, nos deux députés font arracher cette chaîne , font démonter , briser les doubles , les triples portes, scier les bascules des ponls-levis; en un mot, ils font tout ce qu'il était possible de faire en peu de temps. Digne et sainte expédition !
Grande nouvelle ! on nous apprit que le roi, de son propre mouvement , s'était rendu à l'Assemblée nationale pour y annoncer qu'il avait congédié ses troupes ; que cette auguste Assemblée , par un élan vraiment patriotique , et voulant se confondre avec nous , allait nous envoyer cent députés.
Ils arrivent, nous les recevons avec transport, et ils nous prodiguent les noms les plus tendres , les doux noms de frères. Voilà les vrais honneurs î désormais nous n'en voulons pas d'autres.
Vingt orateurs , que la chute de la Bastille nous avait amenés , firent entendre leurs éloquentes voix. L'archevêque de Paris, saisi du même enthousiasme , se lève et vote un Te Deum , qui fut , après la séance , chanté u Notre-Dame , où tant
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d'autres fêtes non moins touchantes devaient bientôt se renouveler.
Immédiatement après cette belle motion du Te Deum , une couronne de laurier fut mise sur la tête de l'archevêque, qui la déposa sur celle de M. Bailly, lequel l'offrit à la vertu même, à M. le duc de La Rochefoucauld (i).
Ce fut alors que cette auguste assemblée , se rappelant et l'arrêté du 17 juin, et le fameux serment , si fortement articulé dans le Jeu de Paume le 20 du même mois par notre Aristide , se rappelant les palmes moissonnées dans le Nouveau-Monde par noire Scipion l'Américain, proclama M. Bailly maire de la ville, et M. de La Fayette commandant général de la garde nationale (2).
(1) Ce fait n'est pas raconté partout de la même manière. Suivant le procès-verbal des séances , ce fut à l'éloquence , ce fut au patriotisme de M. le. marquis de Lally-Tollendal que l'assemblée décerna la couronne dont parle ici Dusaulx. Nous donnons , dans les éclaircissemeus historiques (G), et le discours de M. de Lally et les détails de cette scène qui n'est pas la moins honorable d'une vie remplie d'ailleurs par tant de nobles souvenirs.
{Note des nouv. éâit.)
(3) Dans un de ces momens d'inquiétude et d'alarmes qui suivirent la prise de la Bastille et précédèrent le renvoi des troupes rassemblées autour de Paris, l'Hôtel - de - Ville s'était occupé déjà du soin de donner un commandant à la garde nationale. « Plusieurs électeurs réunis autour du bureau, dit le procès-verbal » des séances, réfléchissant sur la place de commandant général i> offerte inutilement à M. le duc d'Aumont , ont parlé de la néces- » sité de nommer à cette place un homme qui pût efficacement » seconder le zèle, l'intelligence et le courage des officiers supé-
5x6 l'oeuvre
Dans le trajet de l'Hôtel-de-Ville à Notre-Dame, on remarqua l'abbé Le Fèvre qui, sortant de son magasin à poudre aussi noir que Vulcain sortant
» rieurs déjà nommés, et déjà recommaudables par des soins si- » gnalés.
» Alors M. Moreau de Saint-Merry s'est contenté de montrer le » buste de M. le marquis de La Fayette. Ce geste a été vivement » senti , et tous les vœux des assistans se sont réunis , pour que » la défense de la liberté française pût être confiée à l'illustre
» défenseur de la liberté du Nouveau-Monde. » T rocès-uerbal -r