‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 56 sur 69 · tome Ier, page 4ia · texte numérisé non relu

tome Ier, page 4ia

Ce buste rappelait des souvenirs glorieux pour nos armes. On sait que , dans la guerre des Etats-Unis contre l'Angleterre , le marquis de La Fayette avait été chargé , comme général américain, de protéger l'État de Virginie contre lord Cornwallis, supérieur en forces. Après cinq mois de campagne , par une suite d'opérations concertées avec le général en chef Washington et le comte de Grasse qui commandait les forces navales de la France ; lord Cornwallis fut forcé de se réfugier avec son armée dans les murs d'Yorck-Town. Le la octobre 1781 , les redoutes qui l'y protégeaient furent emportées à la baïonnette ; le marquis de La Fayette, ayant sous ses ordres Laurence et le célèbre colonel Hamilton , commandait un corps américain, auquel s'étaient réunis trois mille Français. Un autie corps français avait pour chef le baron de Vioménil , le dernier défenseur de l'indépendance polonaise. Le vicomte de Noailles et le comte de Kochambeau , fils du général dont nous publierons les Mémoires , le comte Charles de Damas, le comte Charles de Lameth qui fut blessé dans l'action , le général Mathieu Dumas , officier, administrateur , écrivain distingué ; enfin, Alexandre Berthier, parvenu depuis au faîte des honneurs militaires , partagèrent les périls et l'honneur de ce combat. Le 17 octobre, l'armée anglaise mit bas les armes devant l'armée victorieuse. L'Etat de Virginie, après la capitulation d'Yorck- Town, avait fait remettre à lavillcde Paris un buste du général La Fayette ; et c'était ce même buste qui se trouvait alors dans la sa^ où se réunissaient les électeurs. (Noie des nouv.édit.)

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de sa fournaise, donnait militairement le bras à notre premier pontife.

Pendant cette marche solennelle , on ne fut pas moins frappé de voir notre maire désigné, soutenu dans la foule par le brave Hulin , l'un des premiers vainqueurs de la Bastille.

Nous approchions de Notre-Dame , cent mille voix réunies criaient : Vive Bailly ! Vive La Fayette et Bailly ! Ces exclamations soudaines le troublent, le saisissent ; marchant au hasard , il ne voit plus, n'entend plus.

M. Hulin l'arrête , le conjure de regarder , d'écouter. Grand dieu! quel touchant spectacle ! une multitude de petits enfans à genoux et les mains jointes, répétant son nom, l'appelaient : « Notre père! ô notre père! » C'étaient les enfans de la Providence , ceux de l'Etat, les enfans trouvés (i).

Oubliant et ses nouvelles fonctions et la cérémonie, notre digne chef s'élance vers ces êtres délaissés en naissant , les presse contre son cœur (2) , les arrose de ses larmes qui coulaient en abon-

dance ; il leur promet, au nom de l'Etre-Suprême, tendresse, secours et protection ; il verse dans leur sein , non l'or de la patrie , mais le peu d'or qu'il devait à son génie, à ses talens.

(1) Voyez les Mémoires de Bailly.

•(a) Hosfovet ulnis

ïnvolvhque sinu.

Juv. Sat. vi,v.6o6.

5i8 l'oeuvre /

Tout , dans le cours de cette journée , fut extraordinaire , touchant , et quelquefois sublime ; on n'a jamais rien vu et je doute que Ton voie jamais rien de semblable.

Le Jeudi 16.

Jour et nuit nous marchions à pas de géant dans la carrière de la liberté. Les plus timides levaient enfin la tète , et fixaient d un œil intrépide tous les simulacres du despotisme , dont on allait bientôt effacer jusqu'aux moindres traces.

L'assemblée des électeurs arrête, d'une voix unanime , que la Bastille sera démolie jusque dans ses fondement (i) : c'était le vœu de tous les districts, et, depuis long-temps, celui de la France entière. Déjà les créneaux tombent de toutes parts : le brave Elie nous l'avait prédit la surveille, lorsqu'il viat nous offrir les trophées de sa victoire*

L'un de nous, s élançant vers le bureau , s'écrie ; « Ah ! Messieurs , sauvons les papiers. On dit , ajouta-t-il , que Jes papiers de la Bastille sont au pillage ; hâtons-nous de recueillir les restes de ces vieux titres d'un despotisme intolérable , afin d'en inspirer l'horreur à nos derniers neveux. »

(i) Le mardi a3 février 1790, le district de Saint-Louis-de-la- Culture et les ouvriers qui travaillaient à la démolition de la Bastille nouspr&eatèrent le modèle de cette forteresse, fait avec Tune des pierres tirées des fondemens. D.

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La sensation fut vive. On nomma quatre commissaires à cet effet : MM. Dusaulx, de Champseru, Gorneau et Cailleau. Arrivés auprès de la Bastille, a travers les applaudissemens du peuple instruit de leur mission , dix gens de lettres distingués , les Brizard, les Cubières (i), etc., etc. , se jetçrenc dans leurs bras , les conjurant de les introduire au

(i) M. le chevalier de Cubières , avantageusement connu par son heureux caractère et ses talens aimables , publia, peu de temps après, son Voyage à la Bastille *. D.

* Ce Voyagea la Bastille, adressé par Michel de Cubières, citoyen et soldat, h madame D. G. , sa tante, est écrit dans le genre, mais non pas précisément dans le style du Voyage de Chapelle et de Bachaumont. Quelques vers y paraissent d'abord assez facilement tournés. L'auteur rappelle à sa tante tout ce qu'elle avait vu jadis à Paris.

% Mais les yeux éblouis de 1 éclat des beaux-arts. Qui vont accumulant merveille sur merreille, Vous n'aviez en ces lieux admire' les Ce'sars Que sur la scène de Corneille.

Aujourd'hui , coatinue-t-il ,

Le front paré d'une cocarde, Chargés d'une giberne et d'un grand havresac, Les procureurs montent la garde, Et leurs clercs couchent au bivouac.

Messieurs les avocats dont le rare génie , Par leurs cliens est à bon droit vanté, Défendent à leur tour d'une voir aguerrie Le grand procès de la patrie Et celui de la liberté.

L'auteur se lasse bien vite d'avoir écrit quelques vers passables; tout le reste du Voyage est rempli de contes populaires, rimés dans le style prétentieux et galant des élèves de Dorât; et M. de Cubières y abuse un peu trop de la permission que les petits-maîtres avaient autrefois de se montrer ridicules, et les poètes d'être menteurs.

(Note des nouu. edit.)

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seia de celte fameuse forteresse , qu'ils détestaient de longue main, et dont ils voulaient, disaient-ils, avant sa prochaine destruction , prendre le signalement.

Le Vendredi 17.

Nous avions, pendant la nuit , délibéré sur quarante milliers de poudre rassemblés dans le magasin de l'Hôtel-de-VilIe , situé sous la grande salle. Jamais délibération ne fut plus importante : il s'agissait, non pas de notre salut commun, mais de ^conservation d une tête aussi chère que sacrée.

Où mettre ces poudres ? le temps pressait. Nous consultons celui qui en avait la direction , l'abbé Le Fèvre , que rien n'étonne et n'embarrasse. « Je m'en charge , » répondit-il ; et elles furent bientôt transportées sous les arcades de l'hôtel de Soubise.

Le roi arrive , seulement accompagné de quatre personnes de sa cour , escorté par la garde bourgeoise de Versailles, qui remet Sa Majesté à notre garde parisienne. Il arrive à l'Hôtel-de- Ville , et ce fait éclipse tous les autres , à travers trois cent mille hommes armés comme la veille et les jours précédens. Le reste des citoyens , offrant pendant trois quarts de lieue des milliers de groupes en amphithéâtre, étaient le long des maisons, au débouché des rues, aux fenêtres et jusque sur le» ^ toits. En allant, ils crièrent : Vive la nation ! en revenant : Vive le roi!

Ce bon prince les regardait d'un œil paterne] ; il accueillit à plusieurs reprises l'un de nos braves grenadiers, M. de Tréfontaines , et même il fit remarquer à ceux qui avaient l'honneur de l'accompagner, sa figure heureuse et son air martial (i).

Les piques, les dards, les fourches et les lambeaux du drapeau de la Bastille flottant sur son passage , loin d'altérer sa sérénité' , répandirent sur son auguste front un caractère civique , absolument étranger à la plupart de nos monarques. Sa candeur et sa sécurité, signes certains de sa droiture , nous devinrent garans de la liberté que nous venions de conquérir.

Descendant de voiture et prêt à monter à l'Hôlel-de-Ville , Sa Majesté reçut avec sensibilité la cocarde nationale, il entre, escorté par de nouveaux

(i) Le roi, frappe de la beauté du cheval que montait M. de Tréfontaines, lui demanda d'où venait ce cheval : « De vos écu~ ries , Sire , et j'aurai soin de l'y remettre. — Gardez-le , je vous le donne. »

L'un de nous , peu de temps après , eut les plus grandes obligations à ce digne homme. L'électeur dont il s'agit * , chargé par M. le maire de faire tirer l'une de nos loteries , s'avisa de pérorer contre cet abus qu'il avait déjà combattu dans un livre intitulé : De la passion du jeu depuis les temps anciens jusquà nos jours. L'orateur fit assez de sensation pour que plusieurs des assis ans allassent retirer leur mise ; ce qui donna de l'humeur à quelques buralistes. Insensiblement un grand nombre accoururent. M. de Tréfontaines , qui était de garde , protégea l'électeur et le tira d'un pas fort dangereux. % D.

* Dusaulx lui-même. {Note des nom', édit.)

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