‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 58 sur 69 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

On avait mis les citoyens de cette grande ville entre les baïonnettes et la famine ; et ce n'était , disait-on, que pour leur faire peur : peur à huit cent mille hommes , que l'instinct de la liberté avait re'veillés! Peut-être y aurait-on encore réussi cette fois, si l'esprit de vertige ne s'en était pas mêlé. Remercions le ciel de leurs perfidies, de leurs attentats : ils hâtèrent plus noire insurrection que n'auraient pu le faire dix autres années de sourdes calamités.

Dès que le tocsin se fit entendre , plus de cent mille citoyens nous offrirent à l'envi leurs services.

Ils nous dirent , comme les montagnards de la Thrace le disaient aux Romains : « Nous avons du fer , une jeunesse nombreuse , et déjà prête à vaincre ou à mourir (i). »

Nous vîmes , entre autres , paraître dans notre assemblée les députés de l'Arquebuse , dont la devise atteste l'intrépidité : « Oui, n'en doutez pas,

(i) Esse sibi ferrum et juventutem , et promptum libertati aut ad mortem animum. Tacit. D.

DE LA BASTILLE. 3ag

nous irons partout où vous l'ordonnerez , à travers les traits y à travers les flammes (i). »

On y vit aussi les clercs de la Bazoche : leur présence rappelait d'anciens exploits. Us parlent, et nous croyons entendre les représentansde ces trois cents Spartiates qui se dévouèrent aux Thermopyles. « S'il faut du sang pour conquérir et cimenter la liberté , le nôtre vous appartient ; à condition , néanmoins, que nous marcherons au feu les premiers , et jusqu'à ce que le dernier de nous y ait perdu la vie. »

Pourra-t-on le croire un jour ? croira-t-on qu'un peuple que Ton ne regardait plus depuis long-temps que comme un peuple d'égoïstes , absolument dégradé par un luxe avare et par toutes sortes de voluptés, endormi d'ailleurs, grands et petits , dans un esclavage d'autant plus honteux qu'il était volontaire ; croira-t- on , dis-je, qu'un tel peuple , sortant tout-à~coup de sa léthargie , et devenu soldat en un clin d'oeil, ait, en moins de trente-six heures , conquis toutes les armes de la capitale , et bientôt après toutes celles des châteaux voisins? ait fabriqué cinquante mille piques ? Car il reste encore du fer à ceux qu'on a ruinés (2). Parlez, Elie ; parlez, Hulin.

(1) Per tela , per ignés. Yiro. D.

(2) « Garde-toi , disait Juvénal à un oppresseur de sou temps , garde-toi de réduire au désespoir des hommes forts et malheureux. Quand tu ravirais le peu d'or et d'argent qu'ils possèdent , tu ne

55o LA PR1SF,

Ils vous diraient , Messieurs , ce qu'il nous ont dit et répète plus d'une fois , lorsque , dans notre comité (i), nous écrivions sous leur dictée lé détail de leurs brusques manœuvres et les hauts faits de leurs compagnons d'armes; lorsqu'ils nous présentaient ou nous indiquaient des veuves , des orphelins , et que nous comptions avec eux les honorables blessures de taut de citoyens qui avaient si bien mérité de la patrie.

Aussi modestes que courageux , ils vous diraient : « Lorsqu'au retour des Invalides , dont nous avions saisi les armes, nous marchâmes par diverses routes, et sans nous être concertés, du coté de la Bastille , à travers les applaudissemens d'un peuple immense , qui la proscrivait à grands cris , qui nous bénissait, nous encourageait et nous sui- , vait (2) ; car , nous le déclarons avec transport, nos

leur ôterais point leurs boucliers ni leurs épées , leurs casques ni leurs flèches; car, spoliatis ûmasupersunt. » Sat. vin , v. 121.

(1 ) On forma ce comité peu de jours après la prise de la Bastille. Il s'agissait d'abord de procurer des secours aux blesses, aux veuves et aux orphelins. M. de La Fayette leur a peut-être plus donné lui seul que l'Hôtel-de-Ville et le reste des citoyens. Nous l'aurions ruiné si nous avions voulu eU'e complices de sa bienfaisance. Ensuite nous rassemblâmes les vainqueurs, afin qu'ils se reconnussent entre eux , et nous eûmes soin de les enregistrer à mesure. Ce tra- I vail long et très-épineux n'est pas encore fini : que l'Assemblée nationale dise un mot , il le sera bientôt. D.

(2) Le peuple ne se souleva que contre l'injustice et l'oppression • Ut flagitiorum impatiens. * 1><

Succès appartiennent en effet à tous les citoyens de cette ville triomphante : dans cette conjoncture, ajouteraient-ils, il y eut de notre part moins de projet que d'enlhousiasme ; et , sans nous être aperçus des obstacles , nous les surmontâmes ; nous prîmes , pour ainsi dire , cette place à notre insu (i). »

Je le crois d'autant plus volontiers, que plusieurs d'entre nous , enflammés par l'exemple , brûlaient de voler sur leurs traces. Que dis-je ? le brave Thuriot de la Rosière les avait déjà prévenus. Par une audace inouïe , cet électeur avait , au nom d'un peuple qui commençait à se connaître , d'un peuple souverain , déjà sommé dans l'intérieur de la Bastille le gouverneur de se rendre. Seul, mais fort de son droit de citoyen , il y avait harangué les soldats, dont les yeux s'ouvrirent ; il y avait bravé le danger , jusqu'au sommet des tours (2)..

Et voilà comment on triomphe des obstacles qui

(1) C'est ainsi que parlaient les premiers coopérateurs de cette expédition : mais* nous avons su depuis que, malgré l'enthousiasme , il y avait eu dans l'attaque une espeee d'ordre, et quelquefois un concert admirable. La plupart se conduisaient aussi bien que s'ils avaient été commandés. Le mot du guet , depuis neuf heures du matin jusqu'à deux heures après midi , était d'un bout de Paris à l'autre : « Ala Bastille , à la Bastille ; » et ce mot entraînait des gens qui n'y auraient jamais songé. D.

(2) Voyez vers la fin du volume, parmi les anecdotes , le récit de ce qui concerne M. Thuriot de la Rosière , récit conforme à en qui a été public dans le temps. D.

paraissent insurmontables ! Car les premiers élans et l'instinct de la liberté qui ose tout , qui ne craint point la mort, ont bien plus d'énergie que la réflexion.... Ils enfantent des miracles!

Ce qu'il y eut alors de plus merveilleux , ce fut de voir des hommes suspects jouer si bien le patriotisme, qu'on les compte aujourd'hui parmi les premiers moteurs de la révolution (i). Qu'importe! célébrons-les, en attendant que l'amour de la patrie, qui n'est encore que sur le bord des lèvres, passe insensiblement au fond du cœur. Wa-t-on pas vu des hommes devenir , par crainte ou par orgueil , apôtres et martyrs de passions ou d'opinions d'emprunt ! '

Les premiers qui se portèrent à la'Bastille n'y allèrent que pour y demander des munitions et des armes ; on les menace , ils jurent de vaincre ou de mourir.

La foule augmentait de moment en moment ; elle se grossissait de citoyens de tout âge, de toutes sortes de conditions; d'officiers, de soldats, de pompiers (2) ; de femmes et d'abbés ; la plupart sans armes et rassemblés confusément.

On y vit même accourir des gens de la cam-

(1) Plusieurs nous offrirent leurs épées et leurs plumes, parlèrent très-haut et plus haut que nous : il n'en fallait pas moins pour qu'on daignât les écouter. Au reste, cette politique a bien tourne. , D«

(9) Les pompiers , dont on connaît le zèle , s'y portèrent de leur propre mouvement. On voulut les employer à mouiller , sur le*

pagne. On y vit des étrangers et des guerriers avides de hasards, des guerriers récemment arrivés des différées points du globe; quelques-uns de la veille ou du j our même , et qui avaient combattu dans les deux mondes , qui avaient déjà contribué à plusieurs révolutions (i).

Un jeune Grec, sujet du grand-seigneur, y contempla notre enthousiasme; il en revint Français.

Plusieurs, dès qu'ils apprirent l'attaque de la Bastille , y allèrent par différens motifs; quelquesuns, dit-on, dans l'espoir du pillage, mais on en fît justice. D'autres ne s'y rendirent que pour secourir les blessés, que pour soustraire à la fureur des assiégeans des parens, des amis , ou ceux dont ils avaient, pendant leur captivité, furtivement reçu des consolations; de sorte que l'humanité, la reconnaissance et la piété filiale y furent exercées au risque de la vie (2).

tours , les amorces des canons : mais ces tours étaient d'une telle hauteur , que le jet d'eau n'y pouvait tout au plus retomber qu'en brouillards. D.

(1) Georget , canonnier de la marine, revenant de l'Amérique , débarque à Brest, arrive le i4 au matin à Paris : il apprend que Ton assiège la Bastille , ne dit rien et y court. Les preuves de tous ces faits sont consignées dans les procès-verbaux des déclarations qui nous ont été faites. D.

(a) L'auteur des Lettres écrites de France à une amie, pendant l'année 1790 ( in-8° ; Paris, 1791), rapporte l'anecdote suivante : a Un officier qui , dans cette occasion , avait le com- » mandement de cinquante hommes, m'a dit qu'un de ses sol- » dats ayant été tué d'un coup de canon , le peuple , avec touter

Cependant on combattait, on mourait autour du pont-levis (i). Des femmes, volant au secours de leurs époux, y ont été blessées. Une d'entre elles, qui ny cherchait que la guerre, a depuis été mise au rang des vainqueurs de la Bastille.

Des pères y ont vu tuer leurs enfans qui venaient à leur aide, et des petits-fils leur grand-père.

Ce fut alors que plusieurs députations successives y arrivèrent, tant de THotel-de-Ville que des

» les marques de l'indignation , emporta le corps : puis prenant le » chapeau du mort, commença à demander de l'argent aux assis- » tans , pour son enterrement , d'une manière qui caractérise bien » cette gaieté si naturelle au Français , qu'elle ne l'abandonne pas » même dans des occasions qui rendraient sérieux tout autre » peuple de la terre. Madame, pour ce pauvre diable qui s est » fait tuer pour la nation; — Monsieur , pour ee pauvre diable qui » s'est fait tuer pour la nation. Cette formule de sollicitation , sans » être bien pathétique , produisit tout l'effet qu'on en désirait : » personne n'avait le cœur assez dur pour résister à cette consi- » dération puissante : qui s' est fait tuer pour la nation.» (Page $9.)

( Note des nouv. édit. )

(i) Le nommé Bouy de Valois y reçut dix coups de fusils ; il vit encore. Bernard y fut foudroyé de trente-deux coups : il est vraisemblable qu'il reçut la décharge entière de l'une de ces pièce* chargées à mitraille , et que l'on appelait les amuse/tes du maréchal de Saxe.

M. Souberbielle , chirurgien-major des volontaires de la Bastille , et qui , dans cette occasion , a payé de sa personne de toutes les manières , m'a dît qu un citoyen qui chargeait en sileuce et tirait depuis une heure, avait reçu du haut des tours une balle plongeant dans la capacité. Il chancelle; on court à son aide, ta tête penchée sur les bras de ceux qui le soutenaient : « Mes amis , leur dit-il , je me meurs ; mais tenez bon , vous la prendrez; » et il iendit le dernier soupir. D.

districts (i). On ne sait pas encore h quoi s'en tenir sur la conduite du gouverneur. Le fait est que deux de ces députations, confondues avec la multitude, furent exposées à un feu roulant, et coururent les plus grands risques.

Le peuple tremblait pour ses députés; les députés ne songeaient qu'au peuple.

Honneur à ce digne président (2) et à ses généreux collègues, qui, dans le Musée, remirent si à propos Télectorat en vigueur. Il vous en souvient, Messieurs, et l'histoire en parlera. Honneur à ce ministre des autels , aussi intrépide qu éloquent (5), et sans cesse dévoré par l'amour d'une liberté qu'il voudrait rendre inaltérable , d'une liberté par conséquent plus que grecque et romaine.

Honneur enfin, honneur à ce brave Francotay , qui, s'étant volontairement séparé de ses collègues, se porta dans les endroits les plus périlleux (4). Il

(1) Voyez la Notice , page 1 .

(9) M. De La Vigne.

(3) M. l'abbé Fauchet.

(4) Un jeune homme , après avoir tiré , se jeta aux genoux de M. Francotay qui tenait un mouchoir en guise d'étendard : «N'avancez pas , vous allez être tué comme tant d'autres, et cela par la plus exécrable de toutes les perfidies. » M. Francotay s'élance , passe par-dessus le cadavre d'un père de famille que tout le monde regrettait ; et ce fut alors qu'on lui cria : « Sauvez-vous , la trahison est manifeste. — Je ne me sauve point , mes amis , mais je me retire , puisque vous l'exigez. »

En 1 e venant on lui fit remarquer , sur le mur opposé , les trous Je cent balles qui avaient sifflé à ses oreilles. D.

voit tomber à ses côtés des femmes , des en fans, des vieillards, et leur crie ; « Citoyens, que faitesvous? Votre zèle impuissant retarde l'arrivée, de nos soldats, de nos canons, et vous allez tous périr gratuitement dans cette cour encombrée. — Non, car nos cadavres serviront à combler le fossé!»

Que de paroles, que de faits héroïques, Messieurs, nous ont été transmis, moins par ceux qui avaient frappé les grands coups, que par ceux qui les ont vu porter!

On risquait sa vie ailleurs qu'à la Bastille, et tous les postes étaient assez dangereux pour que personne ne pût guère se promettre le lendemain ; encore moins les électeurs, investis dans le comité permanent. Outre que leurs^maisons avaient été marquées par les ennemis du bien public, leurs propres amis les rendaient responsables de la poudre et des autres munitions qui manquaient à l'Hôtel-de-Ville. Cependant on en vint chercher pour continuer le siège, et quatre-vingts Brutus, sourds à nos représéntations, furent près de nous immoler dans le comité permanent (i).

J y étais, Messieurs , lorsque l'un de nous les adoucit un peu ; mais ils en voulaient toujours au prévôt des marchands. L'intrépide Palloy, qui démolit aujourd'hui la Bastille qu'il a si puissamment

(1) Brutus ne fut point l'assassin de César , comme on Ta improprement écrit : il n'en fut que le meurtrier ; ce qui est bien différent. Causa facit rem dissimilem. Juv . D.

DE LA BASTILLE. 35j

assiégée, et vingt autres non moins furieux , tonnèrent contre lui. « Il nous a, disait l'un y dans le cours de cette journée , plusieurs fois donné le change. — Il parle, disait l'autre , d'ouvrir une tranchée, de faire construire une catapulte; et ne cherche en effet qu'à gagner du temps, pour nous faire perdre le nôtre (i). Que devenir , ajoutaientils , si la Bastille n'est pas prise avant la nuit (2) ?»

Soit que Flesselles fut innocent ou coupable , la pitié saisit l'un de nous au point qu'il lui fît des signes et qu'il osa parler en sa faveur. Heureux s'il avait pu le voir et l'entendre £3) ! sa situation n'é-

(1) Ces moyens ridicules ne leur parurent qu'un jeu joué par des gens apostés. Un chevalier de Saint-Louis f appelé M. le Major , disserta sur la tranchée* Un jeune charpentier proposa la catapulte. « Fi donc, » luidis-je; et il voulut m'apprend re ce que c'était qu'une catapulte. Je fis signe à M. de Flesselles de leur imposer silence , et d'aller au fait; ce qui me concilia tous les suffrages de cette redoutable assemblée *. D.

(2) Ils étaient persuadés , et nous l'étions aussi , que les troupes du roi feraient une irruption pendant la nuit. Les voisins de la Bastille craignirent que leurs maisons ne fussent rasées le lendemain , pour faciliter l'usage des canons et balayer les entours.

(3) Que n'a-t-il dit à tous ces soldats citoyens . « Vous voulez donc absolument prendre la Bastille'' hc bien! marchons. Je me

* Le brasseur Santerre avait alors proposé des moyens , s'il est possible, plus ridicules que ceux-là. « Il avait, dit-il lui-même (voyez le Procès-verbal, tome 1er, page 385), conçu l'idée d'incendier la Bastille avec de l'huile d'œillet et d'aspic, enflammée par du phosphore, et injectée au moyen des pompes à incendie. »

. {Note des nouv. édit.)

tait pas sans ressources; mais il se livra lui-même €t ne fit que balbutier (i).

Ce fut alors qu'un vieillard-, avec l'air de Saturne irrité , nous regardant tous, s'écria : « Que faisonsnous avec ces traîtres? Camarades, marchez et suivez-moi; sous deux heures la Bastille sera prise. » . A partir de cette époque, elle le fut en moins de temps, Messieurs; et ces généreux volontaires y sauvèrent proportionnellement plus d'hommes qu'ils n'en avaient perdu. Tous conviennent quElie et le fameux Hulin , qu'ils ont choisis pour chefs , s'y montrèrent plus grands encore par leur humanité que par le courage dont ils ont donné tant de preuves éclatantes.

Ils partent f et cette troupe ardente qui nous investissait , nous pressait de toutes parts , nous laisse enfin respirer. Mon sujet m'entraîne ; mais je reprendrai bientôt le fil de ce récit. Suivons donc ces vengeurs de la patrie , ces anges exterminateurs de l'affreux palais du despotisme.

Le moment approchait où ce môle informe et proscrit depuis si long-temps par l'exécration de

mets à votre tète-, vaincre ou mourir, etc. » Pourquoi n'aurait-il pas fak ce qu'ont osé faire tant d'électeurs ? Ah ! pourquoi ? c'est qu'il tenait à la faveur , au crédit , à sa place. J'ai su depuis que plusieurs citoyens étaient venus pour l'engager à sommer luimême le gouverneur. D.

(1) Toutes ses facultés furent tellement suspendues , que je lui vis mâcher , pendant une heure entière, et sans pouvoir l'avaler , sa dernière bouchée de pain. D.

DE I A BASTILLE. 33g

l'Europe entière , allait bientôt rentrer dans le néant.

La place tenait encore , mais tous les ponts étaient franchis. Que fera le gouverneur, flottant entre son serment illégal et la crainte d'un peuple immense , à qui rien désormais ne saurait plus ré-

Dans les derniers accès de son désespoir, il donne des ordres sanglans et meurtriers. Parmi ses soldats , les uns le plaignent , les autres lui résistent , et tous restent immobiles (i). Il en est réduit à désirer le sort des prisonniers , dont il n'était en effet que le premier geôlier ; ses yeux inquiets se tournent vers les cachots les plus profonds, il soupire après les ténèbres palpables de ces antres infernaux. *j$

Tantôt il veut se rendre à discrétion, tantôt s'ensevelir sous les débris de la place. On le vit, tenant une mèche enflammée, s'élancer vers les poudres, dont l'explosion aurait entraîné la ruine de plusieurs milliers d'hommes , aurait détruit de fond*v

Qui l'a retenu ? car il faut qu'on le sache. Ce fti-

(i) Lors de la prise de la Bastille , la garnison était composée de 82 soldats invalides , renforcés par 3a hommes du régiment de Salis-Samade, commandés par un officier. Le i3 juillet, à deux heures du matin , M. de Launay les fit rentrer dans l'intérieur de la forteresse*. D*

* Voyez dans les pièces la Déclaration des assiégés (F).

54o LA. PRISE

rent Ferrand et Bëcard , deux de ces hommes dont la seule Providence connaît le cœur, de ces rares citoyens qu'elle tient en re'serve et choisit souvent dans les rangs les plus obscurs quand elle veut nous garantir de quelque grande calamité. Au reste, ces deux bas-officiers, lui présentant la baïonnette, l'écartèrent du volcan qu'il allait embraser. Le premier vit encore; mais Vautre, peu de temps après cet acte vraiment patriotique , fut , par méprise , immolé comme un traître (i).

Déjà l'une des portes de la dernière enceinte est ouverte , et bientôt le pont-levis est baissé. Cinq ou six des premiers combattans se précipitent dans cette cour désastreuse et presque toujours privée des rayons du soleil. Tous se disputent l'honneur d'arrêter le chef tremblant au milieu de sa garde , et chacun d'eux prétend l'avoir arrêté le premier. Mais l'intrépide Cholat réclame : « C'est moi! ditil, qui lai reconnu, c'est moi qui l'ai saisi! » Quoi qu'il en soit, ils s'accordent à dire que le malheureux de Launay , levant les yeux au ciel,' voulut se

(1) 11 eut la main coupée et fut pendu. Les veuves de la Bastille on t fait en faveur de la veuve de cet infortuné une a ction d'autant plus méritoire, qu'elles sont toutes dans la dernière pauvreté. Nousavions à partager entre elles une somme de 4200 livres qui nous avait été envoyée de Saint-Domingue. Cela ne regardait que les veuves des assiégeans ; mais celles-ci , par respect pour la vertu malheureuse, ont voulu avoir pour sœur et.copartageante la veuve de l'assiégé. Cherchez de ces traits-là dans la grande fortune ? vous en trouveiez ^eut-ètre , mais en si petit nombre ! D.

poignarder (i). On le retient pour le conduire eu triomphe , et le citer au tribunal dont il avait méprisé les ordres; il n'eut pas le temps d'y arriver.

Le reste des assiégeans se jette à flots redoublés dans Tintérieurde cette haute et profonde caverne, éclairée par les flammes qui dévoraient en dehors la maison du gouverneur (2). Tel fut le sort du palais de Priam (3) ; s'il est permis cependant de comparer la demeure sacrée d'un bon roi à un repaire sacrilège et rempli de satellites assermentés (4).

Les combattans , qui étaient entrés les premiers , avaient promis de garantir le chef et ses soldats de toutes sortes d'atteintes. On sait, et je l'ai dit, quelle fut à cet égard la franchise de leur conduite; elle fut telle qu'ils continuèrent à les protéger jusqu'à ce qu'on les eût mis eux-mêmes hors de combat. , — — —

(1) Le couteau avec lequel il voulut se frapper a été déposé le lendemain au comité de Saint-Louis-de-la-Culture, par M. Mangin, brigadier de maréchaussée. D.

(2) Les flamèches qui tombaient dans la cour firent craindre pour les poudres. D.

(3) Omnis scyria pubes Succedttnt tecto , et flammas ad culmina jactant^ etc. Jpparet domus inius, et atria longa patescunt : Apparent Priami et veterum penetralia rcgum.

Vrac iEneid. 1. 11 , v. 477. D. *

(4) Le gouverneur prêtait le serment de fidélité au roi, et le reste des officiers le prêtait au gouverneur. Après Dieu on ne rc~ connaissait dans la Bastille que le roi , on n'y priait que pour lui el sa famille. D.

Embrassant les officiers et les soldats consternes : « Rassurez-vous , leur disaient-ils; selon les lois de la guerre, selon la loi de l'honneur , nous n'avons combattu que pour vaincre et pardonner.» Mais la plupart de ceux qui marchaient sur leurs traces , s engouffrant avec violence, veulent tout exterminer; et ce fut le plus beau moment de nos héros. Du geste et de la voix ils les avertissent de ne pas souiller leur triomphe. Supprimez en effet la commisération qui naturellement doit suivre la conquête, et vous n'y verrez plus, quel qu'en soit l'éclat, que de la barbarie sans héroïsme.

Elie , Hulin et leurs fidèles compagnons parviennent, non sans efforts, à les calmer un peu, ou du moins à changer la direction de leurs mouvemens impétueux; car ceux qui pleuraient la mort d'un père, d'un frère ou d'un ami, dont le sang fumait encore , n'avaient pas la force de résister à cette passion , la plus impérieuse peut-être de toutes celles qui tourmentent la fragile humanité.

Après avoir exhalé leur premier feu, après quelques coups portés au hasard et même contre les leurs (i), ils se dispersent afin de juger de tout ce que la renommée publiait sur les mystères de cet affreux local.

(1) Plusieurs , dans le tumulte , furent blessrfs et même tués , soit pendant l'attaque, soit après avoir pënétré dans la dernière enceinte. D.

Comme des vautours, ils se jettent sur les entrailles de leur récente proie ; ils en sondent les profondeurs, ils en parcourent toutes les sinuosite's. Les uns remplissant les sombres escaliers, montent sur les plates-formes, d'où, quelques heures* auparavant, le brave Thuriot de la Rosière s'était montré au peuple ravi de cet exploit.

Parvenus au sommet, ils bénissent le ciel et ne regardent plus ce qui les avait çlant effrayés, que comme de vains épouvantails. Ils insultent aux canons qui recélaient des foudres dirigées contre nous ; ils les tournent contre quiconque oserait s'approcher du faubourg. Nos ennemis de toutes les sortes prenaient déjà la fuite : non-seulement nos ennemis armés, mais d'autres encore plus dangereux.

Bientôt ils ébranlent , ils renversent d'énormes pierres dont le bruit, en tombant, retentit dans tous les cœurs français, se communique de proche en proche, d'échos en échos, et donne au loin le signal de la victoire.

D'autres forçaient la chambre du conseil , de ce conseil impie où des ambitieux , esclaves de la faveur et gagés par la haine , jugeaient sans lois, faisaient exécuter sans remords.

Plusieurs s'efforçaient d'entrer dans la chapelle* Un prêtre s'écrie : « C'est ici le lieu saint, la maison du Seigneur! » Les vases sacrés sont respectés , et ils n'emportent, pour nous le rendre, qu'un tableau où les attributs de l'esclavage , par un raffi-

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