LA *WSE
nement de cruauté , avaient été mis sous les yeux des malheureux prisonniers (i). Mais en sortant ils détruisent à coups de pierres un cadran dont les supports représentaient deux esclaves courbés sous le poids de leurs chaînes, et la date de cette autre insulte au malheur (2) était assez récente.
Le plus grand nombre parcourait tumultuairement les prisons, descendait dans les cachots dont les clefs couraient déjà Paris.
Les doublés, les triples portes ferrées , et aussi épaisses que les portes extérieures des citadelles , garnies d'ailleurs de serrures , de verroux monstrueux , et dont l'aigre sifflement, quand elles tournaient sur leurs mobiles gonds, annonçait aux prisonniers plutôt le trépas que des alimens ou des secours , tombent sous les coups redoublés. Ils reculent d'horreur, envoyant a la lueur des flambeaux ces froides catacombes, ces hideux sépulcres , où la vie se consumait lentement entre les bras de la mort.
Les clameurs de plus de cinquante mille , tant combattans que spectateurs , avaient retenti daa*
(1) Ce tableau fut apporté le lendemain dans notre salle , et il y est resté assez long-temps exposé aux regards du public , qui ne pouvait pas concevoir cette recherche tyrannique ; il était peint avec soin , et représentait sain/ Pierte~aux-Liens. D.
(2) Quand on faisait prendre l'air à un malheureux prisonnier , on appelait cela les libertés de la Bastille. Il y avait aussi une tour de la liberté; et , dans le sens de ces Messieurs , c était à coup sûr la \ lus affreuse. D.
DE LA. BASTILLE. Ôqb
l'intérieur des tours, et dans l'un de ces réduits funèbres où se mourait, depuis trente ans , un vieillard qui en avait déjà passé dix dans une autre Bastille. Il ne savait plus ni qui régnait dans son pays , ni où nous en étions à cette époque , aussi imprévue qu'unique dans l'histoire , et même il commençait à croire qu'il n'existait plus , sur la terre désolée, d'autres humains que ses geôliers.
Tavernier, c'est le nom de ce prisonnier, entend gémir sa porte , que l'on enfonçait à grands coups de hache et de massue. « Vient-on enfin, s'écriat-il , me délivrer de ma captivité , ou plutôt du fardeau de cette existence amère et vraiment insupportable ? »
Quelque misérable qu elle fût , cette vie trop prolongée, il se disposait néanmoins à la défendre , lorsqu'au lieu des assassins qu'il redoutait , il se sentit tout-à-coup presser par les douces étreintes de ses libérateurs , qui l'arrosèrent de leurs larmes généreuses (i).
Tandis que tout était en combustion , depuis le
(1) Tavernier était , disait-on, fils naturel de Paris Duverncy, frère de l'opulent Paris de Montmartel. Il avait déjà passé dix ans aux îles Sainte-Marguerite. Quelqu'un le recueillit pendant la nuit qui suivit la prise de la Bastille. On nous l'amena trois jours après. M. du Veyrier , secrétaire des électeurs, l'ayant interrogé , lui trouva la tête absolument dérangée. Nous l'envoyâmes à Charenton. Un honnête homme le réclame : nous le lui confions à la charge d'en répondre; mais il revint bientôt solliciter un ordre pour le reconduire où il lavait pris. D.
comble jusqu'au fond des cachots , For , l'argent el les papiers étaient au pillage (i) ; les papiers ! ces formidables témoins , aujourd'hui soulevés contre les cendres de nos anciens despotes , celles de leurs ministres , et la terreur de nos satrapes fugitifs.
On enlevait d'anciennes armes , effrayantes par leurs formes aussi bizarres que meurtrières , et jusqu'à des chaînes , hélas ! trop souvent teintes de sang. On emportait aussi de funestes entraves, dont quelques-unes étaient usées par le frottement journalier, et l'on frémissait d'indignation en songeant à la multitude de ceux dont elles avaient fait le tourment habituel.
Je l'ai vu, je l'ai touché ce vieux corselet de fer inventé pour retenir un homme par toutes les articulations du corps, et le réduire, comme Thésée dans les enfers, à une éternelle immobilité. L'Hôtel-de- Ville possède maintenant ce chef-d'œuvre digne des furies , ou des Phalaris et des Cacus.
Plusieurs autres machines , non moins combinées , non moins destructives , n'échappèrent pas à leurs recherches ; mais personne n'en pouvait
(1) Le pillage des papiers continua pendantdeux jours. Lorsque, le jeudi 16, mes collègues et moi nous descendîmes dans l'espèce de cachot où étaient les archives , nous trouvâmes sur des tablettes les cartons très-bien rangés ; mais ils étaient déjà vides. On en avait tiré les pièces les plus importantes : le reste était répandu sur le plaiicher|,*dispersé dans la cour et jusque dans les fossés. Cependant les cuiicux y trouvaient encore de quoi glaner. D. •
deviner ni les noms , ni l'usage direct ; c'était le secret des bourreaux et de ceux qui les payaient (i).
On me dira peut-être que depuis long-temps la torture et les supplices n'avaient plus lieu dans ce fameux château : soit , quoique j'en doute ; mais desquels veut-on parler ? est-ce que le régime cauteleux et perfide , est-ce que les alimens infects, et Fair que Ton savait rendre plus ou moins pestilentiel , n'y valaient pas des chevalets , des brodequins et des bourreaux (2) ? Il me suffit
(1) Le maître des requêtes qui lit , dans cette prison extra-judiciaire | subir un interrogatoire à La Porte , valet de chambre de la reine Anne d'Autriche , parafc avoir été très-versé dans la science infernale des instrumens de tortures. Pour disposer ce prisonnier, il les lui montra prélirainairement et en détail , lui en expliqua la manoeuvrent les effets. C'est ainsi que l'on forçait un malheureux à s'accuser lui-même contre le témoignage de sa propre conscience*.
(2) i0n montre au Lycée une lettre de M. Pelissery, écrite à M. de Losme , major de la Bastille , et cette lettre porte en substance : « Pendant les sept ans que j'ai passés dans cette forteresse , je n'y avais point d'air durant la belle saison. En hiver on ne me donnait, pour réchauffer ma chambre glaciale, que du bois sortant de l'eau. Mon grabat était insupportable , et les couvertures en
étaient sales , percées de vers. Je buvais , ou plutôt je m cm poison-
* Nous donnons dans les éclaircissemens ce passage des Mémoires de La Porte (H). Nous y joignons un passage très-curieux des Mémoires de madame de Staal, parce qu'il a rapport aux craintes qu'elle avait conçues d'être appliquée à la question. Quant à l'opinion répandue lors de la prise de la Bastille, qu'on y faisait encore subir quelquefois la torture , voyez ci-dessous la note jointe au premier paragraphe de la partie des Mémoires intitulée parDusaulx sînecdotes et Citations.
(Note des nom'. edit.)
que l'on y ait trouvé des instrumetis de mort , et propres à tourmenter les hommes de tant de manières, pour être persuadé que si l'on n'en usait pas habituellement , on voulait du moins savoir où les prendre dans l'occasion ; d'ailleurs , peut-on calomnier la Bastille ?
En la démolissant , on vient de trouver un cadavre inhumé dans le bastion. Mais attendons que la démolition soit achevée , pour savoir "à quoi nous en tenir sur les exécutions secrètes (i).
Quand le peuple vit le gouverneur entre les mains des vainqueurs de la Bastille , sortant en triomphateurs de cette forteresse humiliée , il re-
nais d'une eau puante et corrompue. Quel pain et quels alimcns on m'apportait! des chiens affamés n'en auraient pas voulu. Aussi mon corps fut-il bientôt couvert de pustules; mes jambes s'ouvrirent ; je crachai le sang, et j'eus le scorbut. Et pourquoi le tyran subalterne qui me persécutait m'a-t il infligé tous ces tourmens ? pour fatiguer ma conscience, m'oter l'honneur, et me prendre ensuite à son service. » Voyez la Bastille dévoilée, n° 1 1 1 , p. 19.
(1) Les auteurs de la Bastille dévoilée , en remarquant qu'on n'a trouvé que sept prisonniers , ajoutent : « Point de cadavres , point » de squelettes , point d'hommes enchaînés : ce sont des bruits » populaires dénués de preuves et de fondement. Dans l'armoire » du chirurgien , il y avait des pièces d'anatomie qui ont dû servir » à accréditer cette erreur. »Ce témoignage a du poids , venant des rédacteurs de la Bastille dévoilée. Cependant on fera bien de consulter plus bas , dans les anecdotes et citations, le procès-verbal rapporté par Dusaulx , et qui a un caractère authentique.
(Note des nouv. édit. \
DE LÀ. BASTILLE* 54g
marqua que chacun d eux rapportait des témoignages , plus ou moins précieux , de 'la victoire qu'ils venaient de remporter. Que Ton ne s'imagine pas que personne osât ou voulût s'approprier cet infâme butin (i) ; on le portait comme la dépouille d'un monstre venimeux dont on avait eu le bonheur de triompher.
Ce butin , 'nous allons bientôt le voir reparaître dans une scène non moins ardente que celle-ci , et dont je n'ai tenté l'esquisse que sur la parole véridique des principaux acteurs ; car , ce que je viens de raconter , on me la dit ; le reste , je l'ai vu.
(i) Le jour même et les jours suivans, ce butin fut, en grande partie , rapporté soit à niôtcl-de-Yille , soit dans les districts. C'était une chose admirable de voir des pauvres rendre jusqu'à de l'argent monnayé. A ceux qui en témoignaient de la surprise , ils leur disaient : « Nous ne sommes point des voleurs , mais de bons citoyens.» ' '': 1 ' D.