‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 60 sur 69 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Lorsque j'ai suspendu le re'cit de ce qui se passait dans notre comité , on y était bien loin , Messieurs, de prévoir quel serait le sort du siège de la Bastille , dont , relativement à ce que nous en pouvions savoir, je n'ai parlé que par anticipation.

Reprenons le fil de ce récit , interrompu pour suivre l'ordre des événemens. Délivrés de la foule impatiente qui nous environnait , nous commençâmes à nous reconnaître ; mais cette fausse sécurité fut de courte durée. Le commissaire Carré , l'un des électeurs, nous apparaît comme un spectre , et nous crie de la porte : m Vous n'avez pas deux minutes à vivre si vous restez ici ; la Grève , prévenue contre vous , frémit de rage , elle jure votre mort ; les conjurés me suivent. » 11 dit et disparut.

Nous allions sortir lorsqu'une bande de citoyens armés nous ferma tout-à-coup le passage. Après nous avoir lancé des regards terribles, que de nouveaux reproches nous essuyâmes de toutes parts , et surtout le malheureux Flesselles ! non , je ne sache point de constance capable de résister à de pareils assauts , à moins d'avoir pour soi le témoi-

gnage de sa propre conscience. Il s'affaissait de plus en plus , et je le vis plusieurs fois prêt à s eteindre dans cette longue et cruelle agonie.

Cependant on n'en voulait pas encore a ses jours. Ces hommes , que Ton nous avait dits si furieux , n'avaient, dans ce moment, d'autre projet que de nous citer , et lui surtout , à notre assemblée générale , pour y être entendus sur l'article des poudres , et y être jugés en présence du peuple.

Las de vivre , il y consentait. L'abbé Fauchet lui fit sentir les conséquences de cette démarche prématurée. « Restons ici , lui disait-il , le plus long-temps que nous pourrons , parce qu'il sera plus facile de vous y faire entendre que dans une salle immense, déjà pleine , et où tout, doit être en cet instant dans la plus grande agitation. »

Quoique l'abbé Fauchet déployât contre nos adversaires toutes les ressources de l'éloquence , il ne gagnait rien ou peu de chose : la troupe opiniâtre persistait toujours dans son premier dessein.

Quant à moi, n'ayant plus le même ascendant sur ces nouveaux venus , et présageant d'ailleurs quelle serai U'issue de ces débals , je m'imaginai que s'il m'était possible de parvenir dans la grande salle , j'y servirais bien mieux mes collègues que dans ce comité , en butte à tant d'invincibles préventions.

Je tentai donc d'y pénétrer afin d'y préparer les esprits ; mais je n'y parvins qu'à travers plusieurs sortes d'hostilités , auxquelles je commençais à réaccoutumer.

55a LA. PRISE

Une fois arrivé , je inaperçus, dès le seuil de la porte , que cet asile , ou plutôt ce terrible chaos , n'était pas moins dangereux que notre comité (i). Dès lors je souhaitai de n'y pas voir paraître ceux que , dans la première irruption , j'avais eu le bonheur de garantir de la colère d'un peuple dont, à quelques égards , j'avais su gagner la confiance, et cela en me montrant tel que j'étais , c'est-à-dire exempt de crainle et leur ami.

Un nouveau spectacle frappa mes regards ; j'y vis sévir des passions nouvelles. Toutes les banquettes étaient surchargées de citoyens armes comme des sauvages ; mais de quels citoyens? De ceux qu'on ne se souvient pas d'avoir jamais rencontrés au grand jour. D'où sortaient-ils ? qui les avait tirés de leurs réduits ténébreux ? Qui ? Oh ! si c'était l'amour de la liberté ! N'en doutons pas , elle est si féconde en phénomènes !

Tantôt ils regardaient , ils écoutaient dans un profond silence ; tantôt ils se livraient à des murmures sourds et qui ressemblaient au bruit du tounerre grondant dans le lointain (2). On sentait en quelque sorte que l'orage pesait et que le nuage allait crever; j'en dirai bientôt la cause.

(1) Nécessitas inloco, spes invirtute , salus ex Victoria.

Tac. Ann.

(3) t)iversis animomm motibus , pavèbant terrebantque.

Tac Ann. D.

DE Là BASTILLE. 355

Vingt minutes environ s'étaient écoulées depuis que j'étais sorti de notre comité. On n'y put jamais , comme je lavais prévu , fléchir la volonté de ceux qui avaient résolu d'amener , dans la grande salle , surtout le prévôt des marchands; et I on sait à quel dessein. « Qu'il vienne! qu'il nous suive! » Excédé de tant d'injonctions : « C'en est trop , s'écria-t-il ; marchons, puisqu'ils le veulent, allons où je suis attendu. »

Son entrée y fit peu de sensation , parce qu'on avait d'autres affaires. Dès qu'il eut pris séance, cette situation ma trop affecté pour en ome tire les détails, il fut couché en joue par plusieurs citoyens. « Vous allez en même temps tuer vos défenseurs ! s'écria M. deLaPoise. » Ils levèrent le bout du fusil.

Bientôt après, il fut environné par ceux qui voulaient le faire juger; mais il y avait tant de tumulte qu'ils n'insistèrent pas et le laissèrent tranquille pendant un espace de temps assez considérable. Qu'ai-je dit ? tranquille : ses transes redoublent.

L'abbé Fauchet, qui l'avait suivi de près, venait d'arriver rapportant du comité quatre valises pleines de papiers interceptés. Après avoir déposé ces papiers sur le bureau, qui en était déjà surchargé, il va s asseoir à côté de cet infortuné, sur le front pâlissant duquel étaient empreintes, depuis plus de deux heures, toutes les affres de la mort, dont l'image à chaque instant se représente à lui sous les aspects les plus hideux.

354 Lk PIlISE

« • Se rassurant un peu et profitant du délai que ses ennemis semblaient lui accorder, il s'incline vers l'abbé, sa dernière espérance , lui parle à mi-voix et lui serre les mains. Il le conjurait d'aller vite au district de Saint-Roch : « On y veut ma tête, ajoutat-il ; c'est le foyer d'où partent toutes les accusations intentées contre moi; allez, et dites-leur : Il ne demande que le temps de se justifier. »

L'abbé Fauchet, qui a joué tant de rôles périlleux dans le cours de cette révolution, n'hésite pas à se dévouer encore au salut de son semblable : « Ami ou ennemi, qu'importe! disait-il, quand il s'agit de sauver un homme. »

Il part, il fend la presse hérissée de pointes menaçantes; il monte en chaire à deux reprises, et n'en descend qu'après avoir vainement épuisé toutes les ressources que k sensibililé peut fournir à l'é- , loquence.

Désespérant d'adoucir ses inflexibles auditeurs , il allait reprendre le chemin de l'Hôtel-de-Ville , pour y tenter quelque nouveau moyen capable de détourner la foudre prête a frapper son client. Ce qu'il apprit, en descendant les marches de Saint- Roch, le força de s'arrêter. Écrasé du coup, il soupire, il gémit, et s'enveloppe dans sa douleur pour le reste de la journée.

Pendant cet intervalle , le prévôt des marchands présidait notre assemblée , réduite à très-peu de nos membres , par l'impossibilité d'y pouvoir aborder. Dissimulant ses noirs chagrins, se flattant peul-

DE LA BÀSTWXE. 355

être, il tâchait de montrer et montrait en effet une sorte d'assurance. On le vit , jusqu'au moment fatal, ouvrant les paquets, écoutant tout le monde avec un empressement et une affabilité tels qu'il s"en serait tiré, si le parti de le faire périr n'avait pas été pris irrévocablement. Mais il avait encore quelques momens à vivre ou plutôt à languir.

Voyons maintenant ce qui causait la fermentation -dont j'ai parlé.

Depuis trois jours entiers , et surtout dans ce jour turbulent , la terreur et la défiance, causées par le voisinage d'un camp plus que suspect, par d'autres troupes environnantes, et par toutes celles qui avaient été, disait-on, appelées des diverses provinces ; enfin par des factions intérieures , et d'autant plus redoutables qu'elles se couvraient d'épaisses ténèbres pour nous frapper à l'improvisté : toutes ces causes, en même temps réunies, avaient tellement effarouché les citoyens, les avaient rendus si défians, qu'à chaque pas il fallait décliner son nom , déclarer sa profession , sa demeure et son vœu.

Ajoutez qu'on ne pouvait plus entrer dans Paris ni en sortir, sans devenir suspect de trahison; de sorte que, sous le moindre prétexte, on nous dénonçait de toutes parts ceux que l'on croyait contraires à la révolution , ce qui signifiait déjà ennemis de l'Etat. Sans autre examen , on ne parlait pas moins que de saisir leurs personnes, d'abîmer leurs maisons, de raser leurs hôtels. Après la lec-

556 LÀ l'RISE

iure de deux lettres fameuses (i) , faite dans notre comité , un jeune homme s'e'cria : « Qu'à l'instant on me suive , et marchons chez Besenval. n

On nous annonçait à chaque instant, avec leurs effets et leurs papiers, des courriers, des transfuges arrêtés aux barrières; et qui cherchant des juges dans cette foule inquiète , n'y rencontraient guère que des ennemis, d'autant plus sujets à se méprendre, qu'ils jugeaient sur les allégations beaucoup plus que sur les faits.

Quelques paquets furent ouverts et lus publiquement : on en mit de côté plusieurs autres, qui

(1) Ces deux lettres adressées, l'une au gouverneur , l'autre au lieutenant de roi de la Bastille , sont trop connues pour en parler. Elles nous furent apportées par des soldats du district de Saint- Gervais. Ils nous en firent prendre copie , ne voulant pas s'en dessaisir. Ce qui nous frappa le plus , ce fut le courrier du baron de Besenval , qu'ils nous avaient aussi amené ; ce malheureux , qui cependant n'avait rien à se reprocher , tremblait au point que nous craignîmes de le voir expirer sous nos yeux *. D.

* Ces billets dont l'existence ne peut être l'objet d'an doute, comme la prétendue lettre de M. de Flesselles , sont ainsi rapportés dans le Procès - verbal des séances (tome I, page 349). « On a reconnu que 4e » paquet apporté tout ouvert au comité permanent , contenait deux » billets , l'un adressé à M. du Pujet (major de la Bastille) , et conçu en » ces termes : Je vous envoie, mon cher du Puget, l'ordre que vous » croyez nécessaire : vous le remettrez, Paris, ce 14 juillet 1789; signé 31 Besenval ; l'autre adressé à M. de Launay , gouverneur de la Bastille, » contenant ces mots : M, de Launay tiendra jusqu'à la dernière ex-

» trémité ; je lui ai envoyé des jorces suffisantes. Ce 14 juillet 1789;

j) signé le baron de Besenval* » On verra plus tard , dans les Mémoires

si piquansdu baron de Besenval, les détails de l'accusation fondée sur

ces deux lettres, et qui faillit lui coûter la vie.

(Note des nouv. édit. )

contenaient, disait-on, le secret des premiers agens conjurés contre nous. La dépêche du ministre de la guerre fut soustraite aux regards dupublic.

. La curiosité , alternativement satisfaite et redoublée par de prétendues découvertes , par des alarmes renaissantes, et je ne sais quelle malignité secrète qui désire ce qu'elle craint (i), avait tellement préoccupé les esprits , que l'on ne songeait plus dans notre assemblée ni à la Bastille, ni au prévôt des marchands. 11 devait d autant plus s'en féliciter, que le temps qui s'écoulait lui faisait espérer le prochain retour du génie tutélaire qu'il avait député au district de Saint-Roch.

Observez , Messieurs , que le reste de Paris n'était pas moins agité que notre salle. Presque tous les citoyens , veillant sur leurs entours , travaillaient de concert à se prémunir contre une attaque nocturne, dont on ne cessait de parler depuis deux jours. Demandez à l'un de nos collègues les plus zélés, au franc et généreux Lubin , ce que l'on craignait dans son quartier (2) , et ce qu'il y fit , aidé de ses deux fils.

Les uns dépavaient les rues, les autres ouvraient des tranchées, et l'on sait que des chevaux de frise

(1) Populus y nouarum rerwn cupiens pauidusque.

Tac. Ann.

(a) Le faubourg Saint-Honoré , par oii , disait-on , flcTnit *e feirela première attaque. D.

furent semés dans plusieurs endroits. C'est à toute» ces alertes , n'en doutons pas , c'est à cette diversité de soins , à ce concours unanime, et qui tient du prodige, en un mot à cet instinct public, que nous et la France entière nous devons notre salut.

Malgré tant de prudence et de bravoure, il était difficile néanmoins de présager l'issue de cette journée si importante. Cinq heures étaient sonnées, et la Bastille n'était pas encore prise. Chacun, à l'Hôtel-de-Ville, où tout aboutissait, jugeait de notre situation selon qu'il était plus ou moins étonné.

Comme les esprits vivement affectés sont enclins à la superstition (i), quelqu'un nous déclara que tous ces bruits confus , ces vagues conjectures et

incessamment frappées; que tant d'hommes cités à notre tribunal , tant de secrets révélés d'un moment à l'autre ; enfin, tant de vicissitudes et de perplexités, lui persuadaient, de temps en temps, qu'il assistait au jugement dernier; et cependant il ignorait la profondeur de l'abîme au-dessus duquel nous étions suspendus. "

Quoique hi veille j'eusse dit comme les autres , le sort en est jeté (2), quoique je m'attendisse à

(1) Sunt mobiles ad supeistitionem perculsœ semel mentes.

Tac. An 11.

(2) On sait que Cësar , prêl à franchir le Rubicon , s'ecrla : Aka jacta est. D.

DE LA BASTILLE. 55g

tout , j'avoue qu'entraîné par le torrent , je crus assister à la décomposition totale de la société. Mais ce n'en était encore que le prélude ; car nous étions réservés à bien d'autres convulsions. La crainte de la famine ne devait-elle pas bientôt succéder à la guerre ? et ne sait-on pas ce qu'a produit , à plusieurs reprises , cette crainte suscitée par tant de manœuvres détestables?

Pendant ce conflit d'accusateurs et d'hommes la plupart témérairement accusés, des cris perçans s'élèvent du milieu de la Grève : Victoire! victoire et liberté ! (i) Il s'agissait de la prise de la Bastille , annoncée au peuple par le retour des vainqueurs, que l'on apercevait dans le loiutain.

Nous doutions de cet exploit , lorsqu'un flot de soldats citoyens inonda cette salle populaire, que les Parisiens avaient toujours regardée comme un temple inviolable.

Qu'y venaient-ils faire , dans celte salle? Y rendre hommage de leur conquête, et, quoiqu'ils respirassent la vengeance, y solliciter, comme au seul tribunal qu'ils reconnussent depuis l'insurrection, le châtiment légal de ceux qu'ils amenaient, et dont, après avoir emporté la place, ils n'avaient pas voulu verser le sang. Soumis en apparence, et pleins de respect, ils nous

(i) Quand Flamininus fit lire le fameux de'crct qui rendait la lil>erté aux Grecs , ils poussèrent des cris de joie tels que la mer en retentit. Plut. Vie de Flamininus. D.

56o TA PRÏSE

conjuraient de les venger; mais au fond leurs prières ressemblaient à des ordres, et, plus d'une fois , il n'a pas été possible d'y résister (i).

Quèlques-uns doutaient encore, tant cette forteresse, que l'on avait déjà prise cependant, paraissait imprenable. Mais la boucle de col du gouverneur, offerte par une main sanglante (2), signe trop évident du genre de mort qu'il venait de subir à quelques pas de nous ; mais l'apparition subite des clefs et du drapeau de la Bastille , l'apparition d'un jeune homme qui en portait le règlement appendu à lu baïonnette de son fusil (5), les canonnière sanglans que l'on traînait à sa suite, et le hrave Élie, dont les yeux jetaient encore des flammes; le brave Élie, porté sur les bras des

(1) Preces eraiitf sed quibus contradici non posset.

Tac. I. iv , § 4G.

(2) Celui qui apporta cette boucle la tenait entre deux doigts,

et , la main élevée , la montrait d'un air Je ne saurais rendre

ces airs-là. Je m'approche , je regarde : « Prenez, me dit- il , elle esta vous. » Quand je sus ce que c'était , baissant les yeux je me retirai modestement en arrière. « Bon ! s ecria-t-il , le sang lui fait peur. » D.

(3) Ce jeune homme marchait à la tête des dépouilles et des prisonniers , avec autant de recueillement que s'il eût porté la bannière dans quelque procession. Je le fis remarquer au marquis de La Salle , qui l'accueillit. Le lendemain il lui donna une patente et un mousqueton : comme c'est aujourd'hui toute la fortune de «e jeune et brave tailleur , nommé (yiiigon , qu'il me soit permis de le recommander, ainsi que ses compagnons d'armes , aux vrais amis de la révolution. D.

DE LA BASTILLE. 36ï

compagnons de sa victoire, couronné de lauriers, entouré de riches dépouilles, dont il dédaignait et rejetait l'offrande ; environné de captifs , de trophées , indignes et funestes Irophées ! composés de tous les instrumens de la tyrannie (i), offrirent la preuve incontestable de ce fait prodigieux.

Le prodige aurait été complet, si les tyrans et leurs victimes avaient pu renaître en ce moment : quel aurait été le ravissement des uns, la honte et la consternation des autres !

Bien d'autres idées nous furent suggérées par cette pompe sauvage et pourtant imposante : mais qui pourrait en saisir l'ensemble, en reproduire l'effet par de simples paroles ?

Figurez-vous, Messieurs, dans l'enceinte où nous étions, Taffluence de quinze cents hommes, pressés par cent mille autres qui s'efforçaient d'entrer ; de sorte que les boiseries craquaient , que les banquettes se renversaient les unes sur les autres, et que l'enceinte du bureau fut repoussée jusque sur le siège du président.

Figurez-vous cette multitude de soldats novices et armés au hasard; les uns presque nus, les autres revêtus d'habits de diverses couleurs ; hors d'euxmêmes , encore tout bouillans des ardeurs de la mêlée, s'agi tant, se tourmentant dans cette salle..»

(i) Instrumenta regni. Tac. Ann.

5Ô2 Là PRISE

étonnée d'un pareil spectacle, et la plupart ne sachant ni où ils étaient, ni ce qu'ils voulaient. Cependant la tempête était finie , mais la vague grondait encore.

Cette pompe triomphale , ce tumulte et l'ivresse du succès étaient en même temps répétés dans tous les quartiers et dans tous les districts , qui se remplissaient de dépouilles rapportées par le reste des vainqueurs que la foule avait empêchés d'entrer dans notre salle.

Le peuple , nous a-t-on dit , moins touché du sort des prisonniers que l'on traînait , que l'on immolait de temps en temps , que de ce grand spectacle , voyait couler le sang avec stupeur. Se dissimulant le carnage , il applaudissait aux dépouilles singulières promenées sous ses yeux : aux lances , aux casques, à ces vieilles et pesantes armures que nos pères, bien plus robustes que nous, portaient dans les combats.

Pourquoi ne vîmes-nous pas, au milieu de nous, paraître Hulin , Arné , La Mandinière , Lauzier et vingt autres dignes des mêmes palmes ? Leurs compagnons les demandaient , les appelaient.

Ils s'étaient, ainsi qu'Elie , chargés de protéger la vie du gouverneur : mais en arrivant à l'Hôtelde- Ville Elie fut enlevé, tandis que Hulin, qui se défendait comme un lion , fut renversé par le peuple sur un tas de pierres, et ses généreux compagnons coururent à son secours.

Que tous ces braves se consolent de n'avoir pas

fait l'impossible; qu'il leur suffise que leurs camarades se disaient à la fin de la séance : « Personne n'y aurait pe'ri s'ils avaient pu monter. »

Quand notre salle fut tellement remplie que l'on ne pouvait plus guère y pénétrer, la confusion et le bruit y diminuèrent assez pour que Ton pût se voir et s'entendre quelquefois. Malgré la foule et le mélange, on distinguait à certain point les factions dont les passions; irritées par la présence des nouveaux objets , ne tardèrent point à se manifester de cent manières différentes.

Quoique nous ne pussions pas suffire à tout ce qui frappait nos yeux et nos oreilles, que de sensations néanmoins, et quelle foule de sentimens s'élevèrent dans nos ames diversement agitées!

Les uns dans cette multitude, composée de toutes sortes de classes , de toutes sortes d'inclinations et de caractères; les uns, entonnant d'un air prophétique l'hymne de la liberté , se promettaient d'en consacrer la fête, se promettaient d'aller, au point du jour , saluer le soleil à son lever ; de lui apprendre qu'il éclairait , enfin de lui jurer qu'il n'éclairerait plus désormais qu'un peuple libre ; et ce touchant hommage , les Syracusains , plus de vingt siècles auparavant, le lui avaient rendu après l'extinction d'une longue et désolante tyrannie (i).

(i) Quand Denys le Tyran fut chassé de Syracuse , chacun voulut solenniser un si beau jour , et voir le soleil levant éclairer de ses rayons la liberté de la patrie. Plut. Vie de Dion , 355 ans avant J.-C. D.

D'autres , qui se croyaient encore à l'assaut , car ce triomphe de la patrie était aussi celui de la fureur; d'autres criaient : « Point de quartier aux prisonniers, point de quartier à ceux qui ont tiré sur leurs concitoyens. »

Ces cris de joie, ces cris de mort, mêlés et confondus, nous ravissaient, nous consternaient en même temps.

A ces clameurs, à ce tumulte, succédaient, par intervalle, un silence et un repos équivoques , qui, tous deux , participaient du ressentiment et de la commisération. En effet, vous eussiez vu les larmes de la pitié couler sur des faces menaçantes. Vous eussiez vu des hommes éperdus , tremblant sous les poignards , soutenus et rassurés par ceux qui , d'un moment à l'autre, voulaient les immoler.

Nous n'étions pas nous-mêmes exempts des plus grands risques, surtout quand nous voulions les contenir. J'ai su depuis qu'au fond de la salle ils avaient tâché de saisir un honnête homme doat le sang-froid les choquait , et qu'ils avaient pris pour un électeur (i) ; non qu'ils fussent méchans ; nous avions appris à les connaître , et nous savions que ce qui les animait contre nous ne pouvait pas durer long-temps encore.

On ne savait où porter ses regards incertains , ant la scène était mobile , tant les mouvemens ,

(1) On lui accrocha la tête avec le croissant d'une hallebarde ; mais il s'esquiva. D.

brusques et variés, étaient intéressans ou terribles. Que dirai-je? on craignait de rester dans 'cette salle , non moins dangereuse qu'un champ de bataille ; mais, indépendamment de l'honneur , on ne pouvait pas s'en arracher, soit en vertu des émotions, de celles même que l'on redoute et que l'on recherche néanmoins ; soit parce que les heures dévorantes, et qui d'ailleurs contenaient les germes des prochaines fermentations , y tenaient lieu de plusieurs années d'expérience. Ce que nous avons vu depuis n'a pas dû nous étonner (i).

Cependant l'un des canonniers allait périr. Cent glaives étaient suspendus sur sa tête, il chancelait , mais ne suppliait pas. L'œil fixe et l'air morne, il attendait la mort dans un profond silence (2).

L'un des électeurs , touché de son sort, frappé de sa constance, se lève et veut parler : la voix de Stentor n'aurait pas pu se faire entendre. 11 s'agite, il fait des signes et des démonstrations si imposantes qu'on l'écoute.

« Mes amip , leur dit-il , pour les distraire et rompre leur premier mouvement , est-ce vous qui

(1) Nous éprouvâmes en effet plus d'horreur que de sur-prise, dans ces jours funèbres , où rien ne dédommageait du sang que l'on nous demandait, que Ton faisait couler malgré nous : de sorte que, juges sans autorité comme sans espérances, et témoins de plusieurs meurtres , nous ne ressentîmes que de longues angoisses. JPapor internus occupauerat animas. Tac. Ann.

(a) Plenus constante silentii. Tac Ann. 1. xv, 62.

avez pris la Bastille? je vous somme de le déclarer au nom de la patrie. »

— Celte apostrophe, à pareille heure , leur parait si singulière, qu'ils se regardent avec surprise; puis rompant le silence : « Qui l'aurait prise sans nous ?

— Je les reconnais à ce langage! Pardon, mes chers concitoyens ; vous méritez tous nos respects , et la nation ne l'oubliera jamais. »

Répétant le même geste avec plus d'énergie , et prenant un visage sévère : « Mais est-ce vous, ajouta-t-il, qui demandez la mort d'un captif désarmé ? — La mort ! la mort ! — Hé bien vous ne seriez plus que des monstres, que de vils assassins, et qui auraient souillé la plus belle , la plus grande de toutes les révolutions. »

On m'entoure, on me presse. J'étouffais, lorsque l'un de ces soldats citoyens qui me serrait le plus m'embrasse, me dégage, en secriant : « Il a de l'humanité! mais nous, qu'allions-nous faire?

— Nous venger, répond un autre : il a de l'humanité! Mais s'il venait d'où nous venons , s'il avait vu massacrer ses frères, il parlerait , il agiraitconime nous. » Tant il est vrai que souvenl la bonté dépend des circonstances , et que les passions, quelles qu'elles soient , ont leurs prétextes et leurs excuses !

L'honneur de sauver l'infortuné dont il s'agit, était réservé au marquis de La Salle.

Le moyen qu'il employa va montrer s'il connaissait le cœur humain, et s'il était digue de commander. « Cet homme , dit-il à ceux qui murmu-

raient encore , a tiré sur ses frères : il faut un

grand exemple ! Suis-je votre commandant? »

On l'applaudit , et l'espoir de la vengeance renaît dans tous les cœurs : « Eh bien ! je le constitue prisonnier. »

La rage obéit au respect : on délivra le canonnier, et Ton eut la prudence de le cacher dans la chambre voisine.

Il survint un incident peu remarqué, parce qu'on était distrait par trop d evénemens et par des secousses trop fréquentes; d'ailleurs cet incident , pour le plus grand nombre , n'avait rien de menaçant; car, excepté les conjurés et quelques personnes assises auprès de celui dont il s'agit, qui que ce soit n'en pouvait pénétrer le mystère. J'ai tort, je n'avais qu'à me rappeler seulement la séance de notre comité.

Voici le fait : au moment dont nous parlons , et tandis que l'on était emporté par le mouvement général, le prévôt des marchands, peu remarqué quand il parut, et bientôt oublié , descend de son siège à mon insu , traverse la foule sans obstacles , du moins apparens, et sort de l'assemblée pour n'y jamais rentrer.

Ceux qui l'y avaient ameué , s'étaient impatientés de ce qu'on n'avait voulu ni les entendre, ni le juger. « Au Palais-Royal, lui dirent-ils. — Au Palais- Royal ? soit, w ,

Je ne l'entrevis que de loin , et sans le reconnaître, tandis qu'il se glissait à travers une forêt de

baïonnettes ondoyantes. « Que signifie ce mouvement, dis-je au soldat qui m avait délivré? Ce

n est rien, me répondit-il, c'est Flesselles qui sort; apparemment qu'il s'ennuyait ici.

» — L'imprudent! m ecriai-je ; où va-t-il?» Faute de réflexion, je crus cette démarche volontaire. J'ignorais d'ailleurs qu'il fût en ce moment, comme je l'ai su depuis , entre les mains de ceux qui devaient bientôt exercer contre lui la triple fonction de partie , de juge et d'exécuteur.

Quoiqu'il n'ait pas succombé loin de nous , je n'appris son sort qu'à la fin de cette séance, la plus étrange assurément, tant par sa composition que par ses contrastes, et la plus singulière de toutes celles dont on ait jamais conservé le souvenir (i).

(i)Le procès -verbal des séances rend compte en ces mots des derniers instans que l'infortuné M. de Flesselles passa dans rilôtel-de-Ville :

a Deux sentimens agitaient la midtitude, et entretenaient ses » transports et son délire : la joje d'avoir vaincu et le désir de se » venger.

» On parlait de trahison , de perfidie , de complots , de ma- » nœuvres j on accusait hautement M. de Flesselles.

» Les premiers mots qu'il a pu prononcer et faire entendre , » ont été ceux-ci : Puisque je suis suspect à mes concitoyens, il est » indispensable que je me retire.

» Et en même temps il a fait un mouvement pour descendre de » l'estrade où il était placé.

» Plusieurs personnes se sont mises au-devant pour l'arrêter , » l'assurant qu'il n'était suspect à personne , et qu'il fallait s'allbo » ter un peu moins de ce qu'il entendait.

» M. de Flesselles n'est point descendu de l'estrade.

» M. de La Poize, électeur, élevant la voix, lui a dit : Fous

DE LA BASTILLE. 5ïX)

Nous supprimons plusieurs actes de violence , qui n'ajouteraient rien d'essentiel à ce re'cit.

Enfin, Messièurs , la scène change, et vous n'avez plus , pour le reste de cette journée, de meurtres à redouter.

L'infatigable Moreau de Saint-Merry , qui présidait alors sur cette arène , et maintenant assis dans le sanctuaire de la nation , ne donna pas en vain le signal de la miséricorde : Saint-Merry, dont Tame de feu et le patriotisme le soutinrent si long-temps

» serez responsable , Monsieur, des malheurs qui vont arriver. Trous » n'avez pas encore donné les clefs du magasin de la Fille , où sont » ses armes et surtout ses canons.

. » M. de Flesselles , sans mot dire, a tiré des clefs de sa poche » et les a présentées à M. de La Poize , qui , lui-même , les a re- » mises à un autre électeur *.

» Alors quelques personnes se pressant autour du bureau , ont » interpellé plus directement M. de Flesselles , en lui disant , les » uns qu'il fallait se saisir de lui et le garder comme otage ; les » autres , qu'il allait être conduit en prison au Châtelet ; les au- » très , qu'il fallait venir au Palais-Royal pour y être jugé.

» Ce dernier vœu est devenu le vœu général , et l'on a crié de » toutes parts : Au Palais-Royal J au Palais-Royal!

» M. de Flesselles a répondu simplement : Eh bien, Messieurs , » allons au Palais-Royal !

» En proférant ces mots , il est descendu de l'estrade ; il a tra- » versé la salle , il est sorti , la multitude se pressant autour de lui » et sur ses pas , mais sans lui faire aucune violence. » Procèsverbal , tome I , page 36 1 .

( Note des nouv. édit. ) . '

* Ce fait a été contredit par plusieurs électeurs j mais l'assemblée n'a pas décide qu'il serait supprimé.

( Note du rédact. des Proc.-verb. )

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