‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 61 sur 69 · O T.A PRISE · texte numérisé non relu

O T.A PRISE

au milieu de convulsions renaissantes. Quel jour, Messieurs, pour votre illustre collègue , que celui où nous le vîmes , tel que Cicéron aux prises avec Catilina et ses complices, donnant des ordres, posant des gardes, et saisissant d un coup-d'œil , dans ces momens critiques , toutes les ressources de la capitale !

Bientôt deux anges de paix, deux génies tutélaires , sauvèrent plusieurs autres victimes déjà marquées au sceau de la mort.

Le prince de Montbarrey, prêt à périr aux yeux de son épouse défaillante, doit la vie à ce commandant si respectable, et depuis si maltraité; car le marquis de La Salle , le premier des nobles qui soit entré dans la commune , se dévouant tout entier au salut de la pairie , n'en a guère recueilli «jue de cuisans chagrins, et la réputation, il est vrai, d'excellent citoyen.

Notre commandant avait sauvé le canonnier par son intelligence : pour sauver le prince de Montbarrey, il fallait encore joindre à l'énergie de l'ame toute la force du corps.

Le prince , poussé d'un bout de la salle à l'autre, est plié sur lé bureau ; vingt hommes armés l'y retiennent immobile, vingt autres appuient leurs baïonnettes sur la poitrine du marquis de La Salle, qui lui tendait les bras. Je vis alors, mais sans pouvoir l'entendre , notre digne commandant parlant tour à tour à ceux qui retenaient le prince et l'assaillaient lui-même.

Cependant on lâche prise; et les baïonnettes relevées : ce fut l'effet de la persuasion ; mais il fallait autant de force que de présence d esprit pour enlever à propos le prince de Montbarrey , pour le garantir et lui servir de bouclier. Ce côup de théâtre fit tant d'impression sur le peuple qu'il les appIaudiU'un et l'autre, et que toutes les clameurs furent sur-le-champ converties en acclamations plusieurs fois répétées (i).

De son côté , le brave Elie , du haut de l'espèce de tribunal où l'avaient déposé ses compagnons , tendait la main a ceux qui , du milieu des piques et des baïonnettes, imploraient son secours. Il aperçut des enfans , employés jusqu'à ce jour au service intérieur de la Bastille : ce Grâce , grâce y dit-il , «aux enfansî »

Tout le monde en fut si touché, que l'amnistie devint générale.

Élie régnait en souverain , et continuait à calmer les esprits. Les cheveux hérissés, le front couvert de sueur ; l'épée qu'il tenait fièrement, faussée dans trois endroits (2) , le désordre de ses vê-

(0 Le prince de Montbarrey voulut aussi parler et on l'écouta. « Citoyens, vous vous trompez, car je suis citoyen comme vous; et même j'ai part à la révolution , puisque je suis le père de celui qui l'a commencée dans la Franche-Comté. Oui , mes amis , je suis le père du prince de Saint -Maurice. » A ces mots le peuple s'apaise , et le prince profite du premier moment de calme pour rejoindre son épouse. D.

(a) MM. les électeurs rassemblés à l'Archevêché pour la lecture de leurs procès-verbaux , arrêtèrent unanimement, sur la motion

terriens, froissés et déchirés, relevaient , consacraient pour ainsi dire la dignité de sa personne , et lui donnaient un air martial qui nous rejetait dans les temps héroïques (r).

L'un de nous en fut tellement frappé , qu'il vola dans ses bras : « Camarade , lui dit-il , qui êtesvous? — Officier de fortune, et vous en pouvez juger, par ce que je viens d'exécuter ; mais non , ajouta-t-il, je n'ai pas plus fait qu'un autre, car je dois tout à mon habit, et mes succès, et l'honneur que je reçois (2). »

Tous les regards étaient fixés sur lui.... Je crois l'entendre encore! « Citoyens, gardez-vous surtout d'ensanglanter les lauriers dont vous venez de

de M. le maire , quand il y fut question de M. Élie , qu'il lui serait remis une autre épée. Il la reçut le 19 mars 1790 , au bruit des tambours et de la musique. Ensuite , nous remerciant avec noblesse et simplicité : « Je m'honore , Messieurs , d'avoir eu dans ma famille des officiers généraux qui tous avaient été soldats de père en fils ; et je me félicite sincèrement aujourd'hui d'avoir commencé de même , etc. » D.

(1) Vignitaiem ejus horrificaverant. Cette grande expression est de Florus : il dit , en parlant de Marius , que l'exil , les prisons et les fers avaient consacré sa vie, et le rendaient plus vénérable.

Flor. Hist. 1. m, 32.

(a) M. Élie s'était rendu à la Bastille en habit de ville : mais il sentit qu'il serait peu secondé sous cet habit ; et c'est pourquoi il alla chercher son uniforme d'officier au régiment de la reine. Cet uniforme servit de point de ralliement , et même il fut cause que le jeune Réoles-Mercier , qui venait de recevoir furtivement la Capitulation , eut le bon sens et la générosité de la remettre à M. Élie. D,

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ceindre ma tête; sinon, reprenez vos palmes et vos couronnes; mais avant d'aller voir tomber les créneaux de la Bastille , car le soleil levant les verra crouler demain (i) , que tous ces prisonniers, plus malheureux que coupables, jurent ici d'être fidèles à la nation. » Et le serment, solennellement prêté , fut applaudi par toute l'assemblée.

Quel dénoûment! Il est digne, on peut le dire aujourd'hui, digne de la nation française.

Quand la postérité saura ce qui s'est passé dans cette salle pendant les grands jours de notre insurrection : « Quels spectacles, dira-t-elle, soit en bien , soit en mal , elle offrit à nos pères (2) ? »

Je ne l'ai pas dissimulé, Messieurs y et je le répète en gémissant : dans le tumulte et la fermentation de tous ces courages égarés par l'impétuosité des premiers mouvemens, quelques victimes furent immolées, mais toutes ne furent pas également regrettables (3); ne l'imputons qu'à l'aveugle fatalité. Notre nation, violente quelquefois, surtout quand elle est excitée, ne fut jamais cruelle ni atroce de sang-froid.

J'ai remarqué néanmoins , dans les dernières catastrophes, dont mes devoirs m'avaient rendu le

(1) Ce fut M. Thuriot de la Rosière qui provoqua et publia luw même la démolition de la Bastille. D.

(a) Voyez 1 épigraphe du discours. D.

(3) Nec pœna en m mis sed ultor displicebat.

Tac. Hist. 1. 11 , 49.

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triste spectateur, et c'est ici, Messieurs, qu'il faut voiler la tête d'Agamemnon ; j'ai remarqué que si, parmi le peuple, peu de gens alors osaient le crime, plusieurs le voulaient, et que tout le monde le souffrait (i). Ce n'est pas là notre caractère. D'où cela vient-il donc? On en parle diversement; l'avenir nous l'apprendra peut-être. Qu'il suffise que les brigands suscités contre nous, et qui s'intitulent la nation, n'en sont pas , et que par conséquent les crimes qu'ils commettent ne sauraient lui être imputés.

Pour achever la tâche que nous nous sommes imposée, iî ne nous reste plus qu'à jeter un coupd œil, tant sur les premiers effets que sur les suites de cette révolution, vraisemblablement confirmée par la chute de la Bastille , et surtout , Messieurs y par vos sages et sublimes décrets.

(1) Is habitm animorum fuit, ut pessïmum facinus auderent jpauci , plures vellent, omnes paterentur. Tac. Hist. 1. 1, 2&.

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