‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 62 sur 69 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Peut-être , Messieurs, sommes-nous trop près de la révolution pour en bien juger : d'ailleurs tout se forme , rien n'est achevé; et les événemens se succèdent de jour en jour avec tant de rapidité , qu'il est difficile d'en saisir l'ensemble et les rapports. Ainsi nous nous bornons à tirer les conséquences les plus immédiates , et des lois que vous avez dictées et des faits dont nous avons été témoins.

Ce que l'on remarque de plus caractéristique dans cette grande révolution, c'est d'avoir, en si peu de temps, rapproché des hommes dont la plupart, l'un à l'autre étrangers, ne savaient pas seulement qu'ils habitassent la même ville, ni qu'ils eussent une patrie commune : c'est d'avoir transformé des citadins voluptueux, et jusqu'à leurs enfans élevés dans la frivolité , en citoyens actifs et réfléchis; de leur avoir donné si promptement l'esprit public qui nous manquait.

Me trompé-je? cet esprit, créateur de toutes les vertus sociales , ne commence-t-il pas à jeter dans leurs ames des semences d'honneur et de bonté qui

57b LA PRISE

les mettront bientôt au niveau , si ce n'est audessus de ceux qui, du haut de leurs insolens préjugés, ne les regardaient, de temps immémorial, que comme les vils rejetons de races serviles, et dès lors naturellement incapables , non de s allier avec eux quand ils devenaient riches , mais de servir à leurs côtés , soit au barreau , soit dans les camps , ou dans nos temples fastueux , et bien plus consacrés à l'orgueil des rangs qu'au culte du -vrai Dieu?

Courage , ô mes généreux concitoyens ! tout va bientôt prendre une face nouvelle. Ne formez plus désormais qu'un même vœu , le bien de tous, et nulle puissance sur la terre ne saurait s'y opposer. C'est alors qu'il faudra faire preuve, non d'ancêtres, mais de bravoure, mais de talent, et surtout de bonnes mœurs : c'est alors qu'il faudra subir, à tous ces égards, la censure de ses égaux ; et qui pourrait s'en plaindre ?

Voyez ce qui résulte déjà de ce nouvel ordre de choses. On ne voulait ci-devant fréquenter que ce que l'on appelait des gens comme il faut ; et, le plus souvent, on vivait seul , ou en fort mauvaise compagnie.

Aujourd'hui, que Ton est contraint de vivre avec tout le monde, les plus arrogans ont déjà corrigé leur dictionnaire , et ceux qui ne l'ont pas fait en ont été châtiés.

Renonçant à leurs grands airs , à leurs dédains injurieux, ils sentent enfin, et le sentiront encore

mieux quelque jour , que l'esprit et le mérite ne suivent pas toujours les titres ou la fortune. Le roi s en aperçut dernièrement, lorsqu'il s'entretint avec quelques soldats nationaux qui avaient l'honneur de garder Sa Majesté (i).

Il était temps d'en appeler : on avait trop vexé ce peuple honnête et laborieux que l'on osait, le plus souvent , appeler populace, que l'on méprisait d'autant plus qu'on l'avait plus appauvri. Que diraije néanmoins du zèle et de l'enthousiasme qu'il fit paraître pendant les grands jours de notre insurrection ? Mais je vous ai, Messieurs, suffisamment entretenus de la bravoure de ce peuple magnanime : il montra d'autres vertus plus rares et non moins essentielles, le désintéressement, la probité.

Quant au désintéressement , ce n'est pas vous, Messieurs , qui dédaignerez la réponse d'un jeune ouvrier manquant de tout et sans support. Cet honnête citoyen nous fut amené tout sanglant de la Bastille , et ayant la main gauche estropiée. Nous enregistrâmes ses blessures; car ce sont leurs titres, Messieurs, auprès de vous. 11 ne nous parlait pas du bras droit, qu'il portait en écharpe. « Ce n'est rien, nous dit-il , ce n'est qu'un coup de feu dans les chairs, mais les doigts remuent ;

(1) Publicus hinc ardescit amor eu m moribus œquis; Inclinât populo régale modestia culmen.

Clacdiak. Je vi consulat. Honor. v. 63.

j'entends donc que ce bras ne soit pas dans votre procès-verbal. »

Cetait un indigent qui parlait ainsi. Et Ton croit que les pauvres sont dénués de vertus ! Triste pauvreté, tu dégradais les hommes, tu les exposais naguère aux mépris de leurs semblables ; de toutes tes rigueurs, c'était la plus dure, la plus cruelle (1).

Quant à la probité, on ne cessait de la vanter , tandis qu'on la laissait se morfondre (2). Mais qu'est devenu le butin rapporté de la Bastille et de plusieurs autres maisons royales? que sont devenues les deux cent mille livres enlevées du trésor de la Ville, dans un moment d'effervescence (3)? l'or, l'argent, les diamans et les billets, encore plus précieux, sont-ils restés entre les mains du peuple qui les avait conquis? 11 nous a tout rapporté.

Maître pendant cinq ou six jours de nos fortunes et de nos vies , nous a-t-il fait la moindre violence ? Maître de celte ingrate et superbe capitale , qui lui doit toute sa splendeur , l'a-t-il pillée? l'a-t-il brûlée ? On y marchait plus sûrement pendant ces nuits

(1) Nil habet infelix paupertas duriiis in se, Quanfquod ridiculos homines facit...

Juy. Sat. m, v. i5a.

(a) Probitas laudatur, et alget. JtJT. Sat. i, ▼

(5) Dans la matinée du 3 octobre 1790. D.

DE LA BASTILLE. 57g

orageuses , à travers de longues et lugubres illuminations, que du temps des espions et des satellites de la police arbitraire ; et les monumens de l'orgueil anti-patriotique y sont encore debout sur leurs bases insolentes (i).

Quand il rencontrait l'un de ses électeurs accablé de fatigue, et chancelant dans la foule , il le soutenait} l'escortait, lui frayait un passage; c'était le triomphe et la récompense des serviteurs de la patrie.

Le fait est que l'on n'a jamais moins vu de crimes dans Paris, que dans ces terribles jours où nous étions tous à la merci du peuple.

Respectons-le donc , aimons-le ce peuple naturellement bon, courageux, et dont l'ardeur patriotique fut telle que les mauvais citoyens en furent effrayés , que leurs intentions sinistres furent réduites à l'inaction. Hé! que pouvaient-ils? quand des hommes forts, endurcis par le travail, et leurs compagnes , non moins robustes , accourant des ports et des marchés publics , venaient s'offrir à nous pour rétablir l'ordre et résister à l'ennemi commun ? On les compte aujourd'hui parmi nos premiers défenseurs : nous leur en. avons décerné de glorieux témoignages (2), et qui serviront dé-

fi) Voyez, dans l'OEuvre des sept jours , la motion qui fut faite à cet égard au Palais-Royal , le i5 juillet 1789 , page 01 1 .

(2) Les charbonniers et les forts de la Halle , ne voulant pas être confondus avec les brigands soldés qui désolaient Paris , vinrent

58o LA PRISE

sormais à distinguer la noblesse civique de la noblesse vénale, de celle du régime arbitraire.

Les droits de l'homme une fois reconnus , il faudra bien que la calomnie se taise , que les prétentions cessent, que le dédain et le mépris souffrent que Ton rende justice à qui elle appartient. Et c'est alors que l'on n'insultera plus au peuple parisien, vainqueur d'un essaim de tyrans subalternes , et surtout de la Bastille.

Que des bourgeois , faisant la guerre à leurs dépens, se soient, au premier signal, volontairement réunis sous nos drapeaux; que des artisans, et moins encore , qui n'avaient pas le triste privilège d'être en butte à ces lettres fatales et non moins cruelles que les lettres sanglantes de Tibère (i), qui n'avaient pas l'honneur d'être jetés

nous offrir leurs services , et nous demander la permission de porter une plaque ou médaille : ils la méritaient; on la leur accorda. Les dames de la Halle , après avoir fait justice de quelques créatures qui , dans les rues , arrachaient aux citoyennes leurs boucles d'oreilles et de souliers , obtinrent la même récompense. ( Voyez les procès -verbaux de MM. les représentans de la commune de Paris. ) D.

(i) Ce tyran écrivait à ceux qui lui déplaisaient de se donner la mort; et c'est ce que Tacite appelle des lettres sanglantes. On sent qu'il y a une grande conformité entre ces sortes de lettres et les lcttres-de-cachet du régime précédent : mais il y en a encore une autre et très-frappante, c'est qu'il se soit trouvé, dans Paris comme à Rome , de braves gens qui aient arrêté le cours de ces missives. Le texte porte : Extitisse tandem virus, qui cru entas epistolas armis cokibereni. Tac A un, U.

an hasard dans Tune des cent prisons d'État (i), ou plongés tout vivans dans les cachots de la Basîille , en aient unanimement et sans appât, sans faction , conjuré la ruine. Voilà, j'ose le dire, en dépit des détracteurs, ce qui prouve que Ton tenterait vainement d'en relever les tours et les murailles renversées : voilà ce qui sanctionne principalement cette révolution si merveilleuse qu'on y pense toujours, même en dormant, et qu'on se réveille en s'écriant : N'est-ce point un rêve? Eh bien ! cette révolution , c est au peuple qu'on la doit : mais est-elle achevée ? ,

Quel bouleversement! me dira-t-on ; que de fortunes détruites ! que d'espérances évanouies , et quel sort l'avenir nous prépare !

La plainte soulage les ames faihles : ceux qui souffrent, ont en quelque sorte le droit de se plaindre; et même on ne saurait disconvenir qu'il ne s'en trouve plusieurs, dans les conjonctures actuelles, qui ont besoin de plus de vertus pour supporter la révolution , qu'il n'en a fallu peutêtre pour l'opérer.

Plaignons donc, secourons les malheureux, quels

(1) Dans la séance de l'Assemblée nationale du lundi 4 janvier 1790 , M. Fréteau dit qu'en 1779 il existait, dans Paris seulement > trente-cinq prisons secrètes ou petites bastilles ignorées , qui contenaient plus de prisonniers que les pi isons du Châtelet et celles du Palais. Les ministres de la justice , ajouta ce magistrat citoyen , s'efforcèrent en vain d'émouvoir les ministres d'un roi dont l'amc fut toujours ouverte à l'humanité comme à la justice. D.

38a la jpiuse

qu'ils soient; car ceux qui nous baissent n'en sont pas moins nos frères (i). Mais ayons , jusqu'au bout, la force de préférer l'intérêt de la chose publique aux intérêts particuliers.

Que dirait-on d'un père de famille , qui prodiguerait à quelques-uns de ses enfans les mets les plus exquis , et ne jetterait rarement aux autres que des alimens de rebut? C'était cependant le sort de notre grande famille , celui de la France entière. Et des lâches osent pleurer, parce que l'on va prendre en faveur de l'Etat obéré , et du pauvre mourant de faim, quelque chose sur leur immense superflu (2) ! Supportons-les : mais gardons-nous de les plaindre.

A les entendre tout est perdu. — Qu'a-t-on détruit ? Des injustices, de grands abus. — Mais nous voilà dans l'anarchie. — Attendez que l'on ait eu le temps de reconstraire le temple des lois :

l'édifice serait au comble, si les ennemis du bien

(1) Quand nous ne les aimerions pas nous-mêmes, ne faudrait-il pas, tôt ou tard et en faveur de la paix , sacrifier nos haines particulières à l'intérêt public? Privata odia publicis utilitatibus iemit- 1ère. D.

(a) Les bons exemples cependant ne manquent pas à tous ces hommes qui se lamentent comme des enfans , et dont la plupart ji'en resteront pas moins les plus riches de la société. M. le duc de Praslin, dès le a3 octobre 1789 , avait présenté à l'Assemblée nationale les dons patriotiques du régiment de Lorraine. Officiers , bas -officiers et même les soldats , s'étaient réunis pour offrir à la patrie un mois de leurs appointemens. De pareils sacrifices sont devenus si communs , que ceux même qui les font ne les regardent plus que comme des devoirs. D.

public ne dégradaient pas souvent dans les ténèbres ce qu'on élève pendant le cours de la journée.

Nous souffrons sans doute : sommes-nous plus à plaindre que les Brabançons nos voisins, dont le sang, prodigué en l'honneur de la patrie, coule en vain au moment où je parle ? D'ailleurs , ne voit-on pas quj notre révolution s'achève par des obstacles nécessaires, et qui, vaincus une fois, lui laissent un libre cours et même la secondent ?

Nous avons éprouvé de terribles orages : on devait s'y attendre; et nous en éprouverons encore , car il s?cn faut bien que l'horizon soit nettoyé. Patience, les nuages passeront et le calme reviendra; nous en avons de sûrs garans.

Grâce à vous, Messieurs, grâce à notre auguste monarque, nous pouvons tout espérer; car, depuis deux jours, depuis le 4 février (i), on se plait à à croire que le cadavre du despotisme ne sera jamais ressuscité.

J'aime à croire aussi , qu'après avoir brisé le joug qu'avaient porté nos pères , nous ne retomberons jamais dans l'esclavage. Non, jamais : le roi nous l'a solennellement promis. Notre monarque est bon, essentiellement bon, puisqu'il a répudié ses

(i) Le roi vint déclarer à l'Assemblée nationale qu'il embrassait la constitution , qu'il s'en déclarait le défenseur , etc. Ce peu de mots forme un grand contrat. Au reste, la touchante simplicité de cette séance , dit M. le comte de Mirabeau , a expié la vaine pompe des lits de justice , dont on frappait les yeux quand on n'avait rien à dire au cœur. D.

courtisans pour adopter le peuple et vivre avec lui : ajoutez qu'il est juste et siucère. Ainsi .plus de retour au despotisme.

S'il voulait renaître un jour? il le voudra sans doute : alors il suffirait , pour en préserver nos neveux , de leur rappeler pourquoi et comment il fut détruit : il suffirait de leur ouvrir les archives de cette Bastille, qui était le chef-lieu et l'entrepôt de plusieurs prisons du même genre ; de cette exécrable Bastille, dont le nom , malgré moi , souille toutes mes pages.

Je les ai parcourues , Messieurs , ces archives formidables , et j'ai été tenté plus d'une fois d'accuser la Providence de ce que la terre ne s'était pas ouverte pour engloutir ces odieux papiers jusqu'au fond de ses abîmes. Mais la Providence , qui a visiblement préparé notre révolution , la voulait maintenir; et c'est pourquoi elle nous a laissé dans sa sagesse éternelle, des preuves incontestables de la manière indigne dont on nous avait traités.

On saura bientôt à cet égard , et il en transpire déjà quelque chose (i), jusqu'où l'atrocité minis-

(1) Voyez la Bastille dévoilée , dont les habiles et généreux éditeurs ont déjà publié sept numétvs. J'ai opiné à l'Hôtel - de -Ville pour que l'on invitât ces bons citoyens à se charger de l'examen et de la publication de l'immense et précieux dépôt que nous avons recueilli et dont nous sommes les gardiens. Les éditeurs dont il s'agit se plaignent de notre négligence ; et nous , nous les félicitons de leur zèle : mais nous les prions aussi de considérer que ,

térielle avait porté ses attentats. On saura, quand oous aurons fait le dépouillement de ces papiers, que les ministres les plus humains, bientôt dénaturés, devenaient autant d'exécuteurs du pouvoir arbitraire , et ue conservaient leur place qu a cette condition. Nous en avons vu qui se vantaient daimer les hommes, qui promettaient de ne point lfls proscrire; mais ils étaient jaloux, à quelque pfik que ce fût, d'en conserver la puissance (i). Qu'il suffise que Ton a trouvé le nom même de Sully parmi les noms des oppresseurs qui lui ont succédé (2). J'avoue que plusieurs n'y pouvant plus tenir, ont volontairement abdiqué. Ce n'était qu'un malheur de plus; carie glaive homicide, consr tamment brigué par des ambitieux , tombait le

depuis la conquête de la Bastille , nous avons continué d'aller au plus pressé. D'ailleurs, livrés tout entiers , depuis plus de dit mois , à la chose publique , comment aurions-nous pu trouver le temps de compulser les papiers de la Bastille ? D.

(1) ... Et rjui iv liant H'cctdBre quèmquàm , Posse volunt.

Jcv. î^at. x, v.96.

(2) Le nom , le caractère et la vie de Sully , auraient dû le préserver d'une attaque qui n'est ni juste ni mesurée. La Bastille, k l'époque ou Sully en fut le gouverneur , était bien moins considérée comme une prison d'Etat , que comme une forteresse. Les troubles de la ligue en avaient rendu le commandement fort important. Paris étant encore environné de murailles , la Bastille entrait dans son système de défense. Qui ne sait que beaucoup plus tard , dans les guerres de la fronde , quelques coups de canon tirés du haut des tours arrêtèrent l'armée royale victorieuse , et proté-

586 LA P1USK

plus souvent entre les mains de gens dont aucune vertu ne rachetait les vices.

Que Ton vienne encore nous dire, quand il s'agit de notre insurrection, que Ton devait s y prendre plus doucement qu'on ne la fait; tandis qae tout allait de manière à redoubler, à perpétuer la tyrannie. D'ailleurs, le lion et le tigre se laissent-ils impunément arracher une à une les griffes et les dents? 11 ne fallait donc pas moins qu'un coup de foudre, pour nous délivrer enfin et de la Bastille et des lettres-de-cachet.

Indépendamment de toutes ces considérations , d'autres motifs me persuadent encore que les progrès de cette révolution, non moins utile au prince qu'à ses sujets , ne seront pas facilement intervertis (i).

Nous en avons pour garans et la vigilance de toutes les communes de cet empire , qui ont tant de fois, Messieurs, obtenu vos suffrages, et ces

gèrent la retraite du prince de Condé ? Tant que la Bastille fut une citadelle plutôt qu'une prison , c'est-à-dire jusqu'aux premières années du règne de Louis XIV, le commandement en fut confié à des hommes élevés très-haut , comme Tanneguy Duchâtel , Sully, le maréchal de Bassompierre , dans la confiance du prince ou dans les rangs de l'armée.

{Note des noup. éd 'U. )

(i) Cherchez-en la preuve dans les ouvrages de l'abbé de Mably, ce grand et digne professeur de la liberté :

Acer ctindomitus, libertaûsquc magîster.

Juv.Sat. 11, t. 7;.

décrets fondamentaux , déjà émanés de votre sagesse : l'homme rétabli dans tous ses droits naturels, l'abolition de la féodalité , la responsabilité des ministres, l'unité du régime, opérée par la réunion des ordres et la nouvelle combinaison des provinces : la loi , comme l'air et le soleil , commune à tous, sans égard à l'extraction. De sorte que le vice n'aura plus d'asile ni de privilèges, que la vertu pourra prétendre à tout. »

Enfin nous en avons pour garans les acclamalions, les confédérations et les sermens de la plupart de nos provinces , dont les députations n'ont pas cessé de se succéder, pour vous témoigner de la manière la plus solennelle à quel point leurs compatriotes sont reconnaissansde vos bienfaits.

Il reste encore, dit-on, des espérances vagues aux ennemis du bien public , à ceux que nous avons remis à leur place. Se flatteraient-ils de soulever contre nous les princes dans les Etats desquels ils se sont réfugiés? Avant de l'oser, ces princes y songeraient peut-être; une guerre de cabinet et une guerre nationale ne se ressemblent pas.

Nous jugeant par eux-mêmes , 'on sait que le dernier espoir de ceux dont il s'agit est fondé sur notre inconstance et notre frivolité : ils ne nous croient pas capables d'une assez longue persévérance pour achever ce que nous avons si bien commencé. « Ces bourgeois mutinésy disent-ils, s'ennuieront d'un métier qu'ils ignorent , et trouveront que, ponr des gens de leur sorte, il est

plus sûr et plus commode d'obéir que de commander. »

Quand notre feu viendrait à s'éteindre ; quand on profiterait de notre langueur pour nous remettre sous l'ancien joug , ce ne serait que pour un temps. Le genre humain se souviendra toujours de l'exehiple que nous avons donné : or, de pareils exemples ne s'oublient point chez les nations , même les plus avilies; ils survivent aux mœurs et les rappellent tôt ou tard (i).

Ce qui doit nous rassurer le plus, c'est que le prince lui-même concourt avec nous à la régénération de ce peuple qu'il aime. Ah ! mon roi , comptant aussi sur notre dévouement et notre amour sincère , fermez donc l'oreille à ceux qui ; les yeux mouillés de larmes , affectent de vous plaindre, et ne vous parlent plus que de la dégradation de votre trône, de l'anéantissement de votre puissance et de votre splendeur éclipsée ; comme si nous avions déshonoré , ébranlé ce trône , qu'en effet nous avons affermi. Ils ont d'autres pensées, d'autres regrets , et ne pleurent que sur euxmêmes. Quel monarque, sur la terre, sera plus grand que le roi des Français, devenu tout-àcoup sage de toute notre sagesse jointe à la sienne, et fort de toutes nos forces réunies !

( i ) Diutiùs durant exempta quàm mores.

Tac. Hist. 1. iv,$ 4a.

DE LA. BASTILLE. 38g

Ainsi les terreurs que Ton voudrait nous inspirer sont dénuées de fondement , les menaces sont vaines , et notre sort n'est plus douteux.

D'ailleurs, vous le savez, Messieurs, et, dans des momens suprêmes, vous l'avez montré à toute la terre par votre résistance et vos sermens héroïques (i) : quand la honte de la servitude et la sainte indignation qu'elle inspire , tôt ou tard , se sont emparées de tous les cœurs; quand on a vu l'aurore de la liberté, cette première et dernière passion des ames généreuses (2) ; quand on en a pressenti les sublimes jouissances, il ne reste plus aux artisans et aux fauteurs du despotisme d'autres

ressources que de se cacher ou de fuir jusqu'à

ce qu'ils se repentent ; jusqu'à ce que la nation , dont ils avaient conjuré la ruine , veuille bien leur permettre de rentrer au sein de la patrie , pour y passer sous le drapeau des lois.

C'en est assez. Je soutiens donc , malgré le désordre et l'espèce d'anarchie qui nous ont affligés , qui nous affligent encore; oui , je soutiens que les circonstances qui accompagnent, qui précèdent et suivent la prise de la Bastille, recommençant un nouvel ordre de choses, honorent la France par des qualités nouvelles, et qui lui furent trop long-

Ci) Le serment du Jeu de Paume. D.

(2) Cupido libertafis, quœ novissima exuitur.

Tac. Ann.

5go LA, PRISE

temps étrangères, surtout sous les règnes abrutissans de quelques princes despotiques.

On peut s'en fier à vous, Messieurs, du soin d'épurer ces qualités naissantes et de les confirmer. Elles ont déjà produit de grands effets. Nous avions vu, avant la révolution , quelques citoyens fortunés venir au secours de notre société défaillante : mais nous voyons aujourd'hui des hommes de toutes les classes, et jusqu'aux indigens, verser à l'envi dans nos caisses épuisées de quoi pourvoir aux besoins les plus urgens (i).

(i) A l'époque ou Dusaulx prononça son discours, en 1790 , l'usage des dons patriotiques se multipliait dans toutes les classes. L'exemple en avait été donné dès l'année précédente , dans la journée même du i4 juillet; et, ce que nous ajoutons , moins comme une observation plaisante ou maligne , que comme un fait, la première libéralité de ce genre fut offerte à i'Hôtel-de-Ville par la communauté des procureurs.

« Panni tous les citoyens qui venaient ( dit le Procès-verbal des » séances, tome I , page 5281 ) apporter en tumulte à l'Hôtel -de- » Ville leurs alarmes ou leurs fureurs, on a distingué M. Lolier » et un de ses confrères , procureurs à la chambre des comptes , » et porteurs d'un message bien différent.

» M. Lolier et son confrère ont dit que la communauté des pro- » cureurs de la chambre des comptes , persuadée que l'Hôtel-de- » Ville , dans ce moment d'embarras , de fermentation et de dan- » ger, a besoin de secours extraordinaires , les a chargés d'offrir et » d'appo.ter au comité permanent une somme de a,4oo francs, r> pour être employée aux nécessités publiques.

» Et au même instant M. Lolier et son confrère ont déposé sur » le bureau deux sacs de 1200 livres chacun.

» Le comité permanent , en acceptant ce secours si généreuse- » ment offert , leur a témoigne combien il était sensible à cet acte » patriotique , le premier de ce genre dont 1 exemple ait été donné

DE LÀ BASTILLE. 3gr

L'essentiel, maintenant , serait de faire en sortes que tant de passions généreuses se tournassent en habitude; car c'est là ce qui constitue les mœurs, sans lesquelles rien de stable dans les empires. Quelle victoire ! si nous savions aussi bien triompher de la fausse majesté de For (i), que nous avons triomphé de celle du pouvoir arbitraire , qui en est le produit.

Je finirai, Messieurs, comme j'ai commencé, par les vainqueurs de la Bastille, Ils ne se sont pas quittés depuis le 14 juillet 1789, époque qui mérite sans doute d être fixée , à l'exemple de tant de peuples reconnaissans , par une fête annuelle ;

» dans cette circonstance , et il les a chargés de porter à leur com- » munauté les remerciemens que le comité permanent croyait lui » devoir. » ( Note des nouv. édit. )

(1) «Richesses , triomphez! s'écrie Juvénal , et toi qui dernièrement arrivas dans Rome avec les pieds marqués de craie , courage ! ne cède point la préséance aux premiers magistrats , puisque ton culte parmi nous , funeste argent , n'en est pas moins le plus auguste et le plus consacré, quoique nous ne t'ayons point encore érigé de temples ni d'autels , ainsi qu'à la Paix , la Victoire , ainsi qu'à la Bonne Foi et à la Vertu. » Bon Dieu ! que le pauvre traducteur est loin de son modèle! Je vois bien qu'il faut citer le texte :

Pinçant diuitiœ\ sacro nec cedat honori, JSuper id hanc urbem pédibus qui veneral albis : Quando quidem inter nos sanctissima divitiarura Ma j estas j etsifunesta pecunia templo t Nondum habita* , nullas nummorum ereximus aras , U t colitur pax atquc jides , Victoria, virtus.

Juv. Sat. 1, t. 110.

5ga la prise

et cette fête en appelle une autre, celle de la Constitution , de là RÉGÉNÉRATION FRANÇAISE ,

Qui s'en vont devenir LTéternel entretien des siècles à venir (i).

Ajoutez, Messieurs, que ces soldais citoyens, depuis leur conquête brillante et non moins salutaire, toujours à vos ordres et prêts à vous défendre, ont veillé jour et nuit à la sûreté publique ; qu'ils bût protégé nos convois et inspecté Montmartre. 1 Comme cette troupe fameuse, et qui, chez les Thébains, composait le bataillon sacré; comme cette même troupe que Ton appelait aussi la troupe des amis , qui , formant les mêmes vœux , vécurent inséparables, et moururent le même jour à la bataille de Chéronée : ces braves volontaires, fidèles à l'alliance fraternelle qu'ils avaient contractée subitement, se sont juré de ne se jamais séparer, afin d être toujours prêts à voler au secours de leurs compatriotes, afin de maintenir de toutes leurs forces vos sublimes décrets. Aussi la commune de Paris, qui les a comblés de tant d'éloges , leur a-telle «donné les plus belles espérances; et c'est à vous , Messieurs , à les réaliser : la cow onne murale, c'est tout ce qu'ils désirent , quoique plusieurs aient aussi mérité la couronne civique.

Pères de la Patrie , vous qui jouissez déjà d'une reuommée qui s'accroît de jour en jour , d'heure

(i) Voyez l'Iphigénic de Racine. , D.

DE LA. BASTILLE. 5g3

en heure , et qui en jouissez à tant de titres , puisque les premiers , depuis la fondation de cet empire , vous avez la glçire d'avoir enfin substitué le règne de la justice et de la raison à celui de la faveur et du crédit (1) ! vous, Messieurs, que la chute de la ' Bastille a si bien servis, vous savez, vous sentez mieux que nous ce qu'une nation telle que la nôtre, telle que vous l'avez créée , doit à de tels patriotes à des hommes principalement affamés dç gloire; car ce mot , ou plutôt ce sentiment , est de Hulin. Ainsi nous espérons que tant de courage et un pareil dévouement seront bientôt célébrés et récompensés d'une manière digne de vous , Messieurs , et par conséquent de la postérité.

Nous n'avons rien exagéré : vingt tableaux de la Bastille, exécutés depuis le commencement de sa démolition jusqu'à ce jour, nous ont été apportés en leur honneur ; et l'on voit dans l'un de nos temples cette forteresse impie foudroyée par les carreaux du céleste courroux (2).

Ces dignes enfans de la commune de Paris... et qui ont sauvé leurs pères, sont, au moment où je parle , célébrés d'un bout de l'Europe à l'autre et par-delà les mers; sont déjà chantés, j'en atteste M. Dupont, ce généreux montagnard député de

{\)Ut odium etgratiœ desiére , jus i>ç,luit.

Tac. Ann.

(2) Voyez la Chronique de Paris, année 1790, n° 122. D.

Bigorre (i) , sont chantes jusque sur les sommets des monts Pyréne'es.

Nos frères de Saint-Domingue , ravis de leurs exploits, ne nous ont-ils pas envoyé de quoi secourir provisoirement les veuves et les orphelins ? Quoique séparés de nous par l'immensité des mers , ces bons patriotes nous font espérer de nouveaux secours , dont je ne vous dissimulerai pas , Messieurs, que le besoin est très-urgent.

La fameuse université de Cambridge vient de proposer un prix à ses jeunes poètes, et la prise de la Bastille est le sujet de l'ode qui les occupe maintenant. Oh ! si je pouvais remonter le fleuve de la vie et recouvrer le feu de mes premières années!

Tandis qu'on célèbre nos héros et qu'on les chante dans les quatre parties du monde , ne les laissons1 pas tomber dans l'oubli , au sein même de cette capitale, témoin de leur victoire soudaine et de leur triomphe éclatant! Rappelez-vous, Messieurs, l'un des plus ardens défenseurs de la liberté romaine, ce fameux Marius, assis sur les ruines de ■

[\) M. Dupont était premier consul de la vallée de Barcge, en 1784. L'intendant d'Auch le mande , lui fait des injonctions plus que despotiques. 11 y répond en ces termes : « Vous abusez de votre place : le jour s'approche oii ces vallées me susciteront contre vous et contre vos semblables. » En effet , le même jour et à la même heure ou M. Dupont avait été menacé et privé de sa place par l'intendant, il fit, six ans après , au comité des finances de l'Assemblée nationale , le 2 5 septembre 1790, un rapport tendant à la suppression de MM. les intendant , donl il connaît parfaitement les louctions. D.

DE LA. BiSTILLE. 5g5

Cartbage : eh bien ! si nous les négligions , ces vrais amis de la liberté française , ceux qui ont brisé , chez nous , le grand ressort du despotisme , il ne leur resterait bientôt plus qu'à gémir sur les débris de la Bastille.

Je parle de gloire et de récompenses : ils forment aujourd'hui d'autres vœux. Jaloux de vous faire un don patriotique , ils voudraient, à l'exemple de leurs compatriotes les plus fortunés, vous apporter aussi, Messieurs, de l'or, de l'argent et des diamans. Mais hélas ! que peuvent-ils vous offrir, ces généreux élèves de la Providence et de l'honneur?.. Ce qu'ils peuvent offrir! la dernière pierre arrachée des fondemens du dernier cachot de la Bastille.

Que fais-je ? pardon , Messieurs, pardon d avoir abusé de votre indulgence ! d'ailleurs, conviendrait-il de mettre plus de temps à vous parler de la Bastille, que ces héros n'en ont mis à la prendre ?

Il " • I. I I ■ » t

V IWWWVl VVWVVVWi. VW\V\ IWVV», .W»VUWVWl\VV\%l\VlUWVk\\AVU\mv\VvM V vv \wvw

Page 1