Chapitre premier
Marche de mon corps de Sterock lors de t expédition contre les gardes , jusqu'au moment de mon départ pour la Lithuanien
Tout avant la marche de notre armée contre les gardes , j'ayaîs livré la bataille de Kuflew où j'avais été posté avec l'instruction de faire gagner une journée au général ea chef pour lui donner le temps d'opérer son mouvement en cas d'attaque ; là , A la tête de 3,5oo
hommes et de 4 pièces de canon j'avais sou^ tenu un combat de 7 heures contre toutes les forces du maréchal Dîebitz qui débouchait par ce point pour assaillir le flanc droit de notre armée échelonnée au-delà de Kaluszyn. Ce combat en me faisant mieux connaître du général en chef, lui avait donné confiance en mon savoir faire.
Lors donc du mouvement que nous fîmes à gauche pour tomber sur la garde , je commandais en personne Textrêm^ droite et faisais près de Skurzecz une Veconnaissance avec un régiment de cavalerie , quelques bataillons d'infanterie et deux pièces de canon. En ce moment je reçus Tordre d'aller prendre le commandement d'un autre corps d'armée placé sur l'extrême gauche de notre ligne à Szelkowo , sur la rive droite de la Narew. Ce corps se composait de 4 bataillons d'infanterie, savoir : le 4™* du 4°^* régiment d'infanterie de ligne , le 4"^' du 3™* d'infanterie légère et deux bataillons du 18"**^ de ligne, de 220 chevaux de la cavalerie de Plock qu'on avait tirés du dépôt de ce régiment et de deux pièces de 4 servies par l'artillerie à pied; on y ajouta le 3"** régiment de lanciers , deux pièces de 1 2 et deux de 6. Arrivé à Sierock où se trouvait alors le général en chef Skrzynecki , je reçus
l'instruction de me porter avec célérité vers Ostrolenka et de faire l'impossible pour m'emparer du pont sur la Narew qui devenait pour nous de la plus grande importance , puisque toute notre armée passait dans le moment même le Bug à son confluent avec la Narew et allait agir sur la rive gauche de ce dernier fleuve. Je partis donc de suite et arrivai avec mies 4 pièces et le 3""® d'Uhlans le jour même à Pustusk; le lendemain à midi je fus à Szelkowo où je trouvai mon corps que je fis marcher en avant et le soir même nous prîmes position à Rozan. Là , le général en chef me fit rappeler de nouveau par son aîde-de-camp le prince Sanguszko , toute l'importance de mon mouvement , et m'enjoignit de faire la plus grande diligence # L'ordre finissait par ces xnots : le général en chef espère que vous occuperez aujourd'hui Rozan. Le lendemain à la pointe du jour je me portai vers Ostrolenka , à moitié chemin je reçus encore une estafette qui me recommandait la plus grande célérité ^t beaucoup de vigueur.
A midi je m'arrêtai à 7 werstes ou un mille de poste d' Ostrolenka. Là m'atteignit encore un aide-de-camp du général en chef (lieutenant S* Cyr) qui m'apportait l'ordre par écrit
d'attaquer vivement Ostrolenka et surtout d'em-
pêcher que le pont ne fût détruit; Je pris donc les dispositions suivantes : Le point d*Ostrolenka très-fort par sa nature , quand on l'attaque par la rive droite où il est presque imprenable , était en outre fortifié par une tête de pont et couvert par un détachement posté sur le ruisseau de TOmulew qui vient couper perpendiculairement la chaussée et tomber en droite ligne dans la Narew. L'ennemi ne pouvait voir mes mouvemens , parce qu'un bois situé sur la rive droite de TOmulew me séparait de lui et me couvrait absolument. De plus , je le voyais inquiet , puisque je venais de prendre un officier de cosaques qui m'avoua qu'il avait été envoyé en patrouille sur les derrières de ma gauche chez un ancien officier russe , propriétaire en Pologne , pour y prendre des informations sur mes forces; la patrouille était en partie en mon pouvoir , de manière que Sacken qui commandait à Ostrolenka ne pouvait avoir aucune donnée certaine ; j'avais reçu l'avis d'une dame des environs d'Ostrolenka que Sacken n'avait pas plus de 10,000 hommes et une expédition du général Pradzynski , quartier-maître général, m'informait que Sacken selon toutes les apparences avait été renforcé par quelques régimens des gardes russes ; tout tendait par conséquent à me iaire pre(idre U
dëtermtûatian » m la &ibless€ de mes forces ; d'attaquer de nuit ; d autant plus , qu*ou^e le 4™* bataillon du 4™* régiment , qui était armé de fusils , les deux tiers de mes gens n*a« Talent que des faux. Je fis donc distribuer des vivres à mes troupes et elles se reposèrent jusque près de sept heures du soir. Après avoir laissé sur ce point mes deux grosses pièces sous la garde d'un demi bataillon d*infanterie (capitaine Kosobudzki) et d'une soixantaine de chevaux (cavalerie de Plock) , je marchais avec le reste en arrière, puis à gauche pour passer TOmulew à gué près du village de Kru- Id et enlever le poste ennemi qui gardait le pont sur cette rivière. J'avais eu la précaution d'envoyer des gens du pays ouvrir les écluses qui retenant les eaux de TOmulew les élevaient à une assez grande hauteur pour faire tourner des moulins considérables situées près du pont.
Nous arrivâmes vers les lo heures du soir à l'endroit où le gué était praticable ; j*envoyai aussitôt le 4™* bataillon du 4"**' sur la rive opposée. Les soldats se déshabillèrent avec la meilleure volonté du monde ; ils avaient de l'eau jusqu'à la ceinture , néanmoins ils traversèrent la rivière en tenant leurs habits , fusils et gibernes au-dessus de la tête. Je fis suivre
ce bataillon par le reste de la cavalerie de Plock et un escadron du 3°** (capitaine Janowicz).
Je restai avec les autres , ne voulant pas exposer les pièces à passer à gué , surtout la nuit , craignant de gâter les munitions. Apres environ une heure d'attente on m'avertit que Tennemi avait retiré son poste de TOmulew et que le pont n'était pas détruit. J'avançai aussitôt par la rive droite de TOmulew , je passai le pont et disposai de suite trois colonnes d'attaque pour enlever la tête du pont de la Narew. Tout cela fut fait avec diligence et bonne volonté de la part des commandants de bataillon : un seul militiiire supérieur trouva l'entreprise trop hardie et voulut me faire des remontrances sur nos faux , mais je lui répondis que la nuit leur était favorable et tout. marcha dans l'instant même. Je m'arrêtai de ma personne à la nouvelle ville , c'est une vingtaine de maisons , bâties en briques entre rOmulew et Ostrolenka des deux côtés de la chaussée. Je fis passer promptement sur le pont de rOmulew mes deux pièces de 4 et une partie de ma cavalerie que je déployai à gauche de la chaussée pour protéger mon infanterie en cas qu'elle fût repoussée. Le silence était nécessaire pour ne pas donner l'éveil et ne pas s'exposer au canon de l'ennemi qui de
la rÎTC gauche de la Narew pouvait ^ même avec la mitraille , atteindre la chaussée et sur* tout le pont sur TOmulew. Tels au moins avaient été tous les rapports ^ Ostrolenka ayant étt observé pendant quelques semaines par le corps du général Uminsld et plus tard par d'aitres. Bientôt Ton vint m'avertir que la têt2 de pont était rasé et le terrain fraichemmt égalisé; qu'on entendait des coups de ha:faes et la chute des planches dans la rivière. J'irdonnais de tirer sur les travailleurs et de dî'îgerle feu de mousqueterie sur tous les pnnts du pont où Ton entendrait le moindre biuit. On riposta et la fusillade s'engagea dans Tibscurité. Il était une heure du matin : j'enr)yai Tordre à Kossobutzki d'arriver avec les grosses pièces jusqu'au pont sur TOmulew et 6; avancer le reste de mon corps sur la chaussée , de manière que mes quatre pièces dépassèrent la ville neuve et prirent position à ciiquante pas en arrière de la chaussée. Je cachai les avant-trains derrière les murs et les maisois vis-à-vis Ostrolenka , et je suis sûr que , par ce te manœuvre de nuit , j'ai épargné bien du itunde. Mon infanterie bordait la chaussée tout prîs de l'endroit où celle-ci fait un coude à angledroit et où après avoir longé la Narew elle tou'ne à droite pour gagner le pont. Je pou-
vais donc empêcher Tennemi par mon feu ce mousqueterîe de toucher au pont et mes troupes étaient à couvert par la chaussée qui pour obvier aux inondations fréquentes de la Narew est très-élevé sur ce point. Le jour paraissait à peine que l'ennemi commençait uie vive canonnade. Alors seulement je pus ditinguer sa position. D avait trois redoutes sir sa gauche et un ouvrage en terre recoùvet de planches vis-à-vis du pont ; ses redoutîs étaient faites avec soin , les artilleurs y étaiejt à Tabri du mousquet , ce qui faisait qu'ils iraient assez juste , mais comme tout était c/ ché excepté mon artillerie et moi qui ave mes aides-de-camp m'étais assez approché poir ne recevoir qu'un feu plongeant , il leur fu impossible de nous causer un grand mal. Js perdis néanmoins sept hommes de mon artilerie, j'eus quelques blessés, quatre pièce démontées et une vingtaine de fantassins firent atteints par la mitraille. Cette perte et légère si l'on considère que le comBat dira depuis une heure du matin jusque trois hères de l'après-midi. La canonnade fut des pis vives depuis trois heures jusqu'à neuf heues à laquelle le général Pradsyfiski m'avait écît que le général Gielgud attaquerait Sacken pr la rive gauche. J'avais fait tirer aussi peu me
possible ; malgré cela je n'avais presque plus de munition , quatre de mes pièces étaient démontées , mais nous en avions épuisé les munitions , il ne nous restait que deux pièces ayant chacune quinze coups à tirer outre la mitraille que )e ne voulais pas employer , car je craignais de montrer à l'ennemi que nous étions à sa portée. Plusieurs décharges faites sur des tirailleurs de l'infanterie qui parcouraient la digue , ou sur des curieux occupés à regarder par dessus la chaussée m'avaient prouvé que sa mitraille m'atteignait facilement. Je jetai quelques boulets dans les masses d'infanterie , et plaçai mes grosses pièces en face du pont , ce qui fit croire que je voulais forcer le passage. Déjà je vis les bagages sortir de la ville et l'infanterie se retirer pour se mettre à l'abri du canon , je conjecturai alors que la division Gielgud avançait et que l'ennemi fuyait pour ne pas être coupé. J'écrivis un rapport en conséquence pour accélérer l'attaque de Gielgud. Chaque coup , que . l'ennemi me tirait , m'était en quelque sorte agréable , puisque je comptais qu'il serait d'autant plus faible et réduit à déposer les armes privé de tous moyens de défense. Cependant mon feu cessant presque tout-à-fait faute de munitions , je vis tous les bagages rentrer en
lO
TÎUe et Fennemi envoyer même de l'infanterie et quelques cosaques sur ma droite comme dans l'intention de passer la Narew au-dessous de rOmulew , ils y engagèrent raiême une fusillade avec un détachement de la cavalerie de Plock qui me masquait là. Cela me mit dans une inquiétude inouïe. Il était presque midi et Gielgud ne paraissait pas. Le mouvement assuré de Tennemi me faisait conjecturer que notre armée avait été forcée de repasser le Bug ; cette conjecture était assez facile à faire , puisque notre mouvement ayant été mal masqué par le général U***, le maréchal Diebitz avait pu rejoindre les gardes.
Placé dans cette position critique et certain maintenant d'être attaqué à mon tour d'un moment à l'autre, j'envoyai un de mes aidesde-camp en arrière jusqu'à Modlin chez le général Ledochovski , pour qu'il eût à me pourvoir de munitions , en cas que je fusse obligé de me retirer. Vers les deux heures enfin , je vis un mouvement accéléré s'opérer chez l'ennemi , son infanterie étendu le long de la Narew se repliait en hâte , l'artillerie elle-même se retirait: pour l'honneur de nos armes je fis alors tirer quelques coups de canon qui devaient servir aussi de signal en cas que la division Gielgud fût en marche; Je fis ensuite
avancer un bataillon , il passa sur le pont dont les poutres étaient demeurées intactes, une bonne partie des planches seulement avait été jetée à l'eau; à peine fut-il entré en ville» après une faible fusillade , que les soldats revinrent au pas de course , en disant que Tennemi retournait sur plusieurs colonnes ; je ne pus le croire , et ne voulant pas en tous cas céder aussi facilement la ville , je me mis à la tête d'un second bataillon en criant à ceux qui se retiraient que je tuerai et je jeterai à Teau moi-même le premier que j'atteindrais.
Cette menace fit effet, ils rebroussèrent chemin et rentrèrent en ville. Maître de toutes les avenues , je plaçai un bataillon sur la place pour servir de réserve et fis garder toutes les rues par des détachemens du i*' bataillon; mon aide-de-camp Hirosz qui cherchait toujours le combat , s'était mis à la tête de deux compagnies d'infanterie et poursuivait Sacken. Dans cette circonstance la cavalerie m'eût été plus utile , mais le pont ne lui permettait pas de passer. Je montai moi-même sur un clocher et vis effectivement plusieurs colonnes qui s'avançaient , mais dans une direction opposée. Bientôt à l'aide de mes lunettes , je distinguai les écharpes rouges que portaient les aides-de-camp du général en chef. Je courus
à pied au devant de lui , et montai le premier cheval que je trouvai et lui racontai la retraite précipitée de Sacken; je lui détaillai tout le butin que j'avais fait , il consistait surtout en avoine qui était déposée sur le bord de Teau et qu'on devait charger sur des bateaux , en 1 5,000 francs d'argent , en biscuit et en un magasin de sel qu'on envoya à Modlin et qui nous servait encore après la prise de Varsovie, Je l'avertis en même tems que trois bateaux chargés d'avoine avaient remonté la veille la Narew; il envoya aussitôt à leur recherche le colonel Szydlowski qui les prit. Le général en chef loua beaucoup ma conduite ; il parut surtout très-content de la prise du pont qui dans deux heures se trouva rétabli. Il y avait en outre un pont flottant sur radeaux , celui-ci fut aussi mis en bon état. Je fis part au général en chef de l'embarras où je m'étais trouvé et de ma crainte de manquer de munition ; làdessus le général Pradzynski qui ne pouvait souffrir les succès des autres me dit qu'il fallait attaquer sans tirer. C'était une absurdité puisque la rivière nous séparait et je le lui dis. Il se tut , mais malgré cela , il publia le lendemain un ordre du jour qui rappelait aux généraux envoyés en commandement séparé de ne pas prodiguer les^ munitions.
Aussitôt après la prise d'Qstrolenka {'avais ordonné au commandant du 3"'* de lanciers (colonel Pawlowski) de partir avec trois escadrons de son régiment et un bataillon d'infanr terie pour tourner la Narew et menacer Saclen en arrière de Lomza; j'avais en même temps de Szelkowo envoyé au partisan Zaliwski qui se tenait dans les environs de Chorzele (d'où il entravait l'arrivée des vivres que fournissait la Prusse) Tordre de suivre la même direction vers la chaussée de Lomza. Cette expédition fut contremandée , je ne sais pourquoi , elle me paraissait cependant très-utile. En conséquence je fis retourner Pawlowski qui avait déjà atteint la hauteur de Nowogrod; mais on se ravisa , et je reçus Tordre d'envoyer le colonel Sierakowsld avec la moitié de TOLon corps dans cette direction en lui enjoignant de pousser jusqu'à la chaussée. Cet ordre je ne le reçus que le lendemain.
Je mis donc à sa disposition les deux bataillons du 18*, deux pièces et la cavalerie de Plock ; le général en chef me laissa à Ostrolenka, afin d'y organiser le service de communication pour les fourrages qui devaient suivre Tarmée. Le lendemain on m'envoya Tordre de laisser un bataillon à la garde du pont et d'aller rejoindre avec le reste le gêné-
rai Gielgud , pour prendre le commandement de son avant-garde.
L'ordre me parvînt à deux heures de Taprèsmidi : à trois heures je me mis en marche avec un bataillon , le 4* du 3* d'infanterie légère, deux pièces de 12 et un escadron du 3^ de lanciers. Je laissai mon meilleur bataillon le 4* du 4* ^ Ï21 garde du pont ; il venait de faire avec les trois escadrons qui devaient me rejoindre le lendemain, l'expédition contremandée de Pawlowski.
Vers les huit heures du soir j'arrivai à la première station de poste à Miastkowo; partout on m'avait dit que Sacken se retirait la terreur dans l'âme. A la poste de Miastkowo il s'était arrêté , on me raconta qu'on l'avait vu pleurer de désespoir, tant il était sûr de sa perte. On l'avait averti que la veille déjà quatre bataillons et deux escadrons envoyés par Gielgud , sous le commandement du colonel Koss , avaient paru sur la chaussée pendant qu'il était encore à Ostrolenka , il croyait donc qu il allait trouver nos troupes à Lomza. Qui a donné l'ordre à ce détachement d'abandonner la chaussée et de laisser passer Sacken?
C'est ce que je n'ai jamais su ni voulu approfondir , étant en Lithuanie avec cette division ; toujours cçtte faute est-elle impardonnable ,
car nous payâmes bien cher d'avoir ainsi comme à dessein laisser échapper Sackeh avec 12 pièces et 5 à 6000 hommes. Il fut plus tard le noyau autour duquel vinrent s'agglomérer les corps russes , lui qui eût été à nous ainsi que toute la Lithuanie et en un mot l'empire russe. Oui , une faute à la guerre , on la sent durant toute la campagne et pendant huit jours lïbus ne fîmes que cela. Avoir laissé échapper les gardes , la faute en est grande ; mais là, c'était un corps de 12 à i5,ooo hom-mes pourvu de cavalerie et d'une nombreuse artillerie , au moins aurait-il fallu le combattre. Mais Sacken qui avait épuisé ses munitions contre moi , qui avait tiré plus de 2400 coups , ce que j'avais pu remarquer à l'échange de ses caissons , qui n'avait que 5 à 6 mille hommes et pas plus de 1 5o chevaux , était coupé par nos troupes et on le laissa échapper en se retirant du seul et unique chemin qui lui restait dans sa fuite ! En prenant Sacken on prenait tous les bagages de la garde qui étaient à Lomza, quelques milliers de fusils qui y étaient déposés , plus de 18,000 korzec de blé, un immense magasin de fourrage , de l'avoine , de la paille et en général des provisions de toute espèce. Si la division Gielgud au lieu de tâtonner autour d'Ostrolenka avait seulement
marché à Lomza , elle n'aurait pas trouvé d'ennemis et aurait remporté les plus grands avantages , au moins un million de valeur en diverses céréales et autres aprovisionnemens de guerre. Saclen aurait déposé les armes à une poste de distance : puisqu'il se serait trouvé entouré de toute notre armée à sa droite , de la Narew à j sa gauche , de Gielgud à Lomza sur la Narew et de moi à Ostrolenka sur le mémo fleuve.
De toutes les fautes que l'on a commises , cellelà me fit le plus de peine , parce que c'était woi qui avais été en butte à tous les boulets de Sacken , et que Lomza se serait rendu sans combat. Que faisait donc cette malheureuse division Gielgud le jour où elle devait venir à neuf heures , suivant Tordre que je conserve encore? Elle passait la nuit à quatre lieues d'Ostrolenka et y restait jusqu'à neuf heures du matin* D est impossible cependant qu'on n'ait rien entendu, dix-huit pièces de canon faisaient un bruit à réveiller les morts et pourtant elle n'arriva qu'à trois ou quatre heures de laprès-midi à Ostrolenka. Que fit-elle en arrivant? Rien encore ; on l'envoya à la poursuite de Sacken et elle le suivit si mollement que, malgré qu'il venait de quitter Ostrolenka , elle ne tira pas un seul coup de canon et ne vit pas même un seul soldat de Sacken ;
à présent voyons ce qu'elle fit en approchant de Fennemi.
J avais à peine pris position avec ma petite troupe à Miastkowa^ quand, à mon grand étonnement, je vis un corps d'armée s'avancer vers moi par la chaussée de Lomza. De loin fe crus que c'était une colonne de prisonniers ; bientôt je reconnus la division de Gielgud à la tête de laquelle se trouvait le général Roh* land / le colonel Pîentka et d'autres officiers. Je courus à leur rencontre et leur demandai ce qui leur faisait faire ce mouvement rétrograde. En voulant me cacher leur confusion, ils me répondirent avec humeur : Général , vous n'êtes pas le seul qui ayez fait la guerre , nous l'avons faîte aussi. Mais , leur dis-je , il ne s'agit pas de cela , je désirerais seulement savoir si c'est l'ennemi ou si ce sont de nouvelles instructions qui vous forcent à faire cette manœuvre , car l'ordre que j'ai , porte que nous devons attaquer Lomza. Us m'avouèrent alors qu'ils avaient tenu conseil en vue de Lomza et qu'ils y avaient décidé que la retraite devenait nécessaire vu la trop forte position de la place ; ils finirent par me reprocher de ce que je n'étais pas venu les soutenir et qu'ils s'étaient vus trop faibles. Alors leur
montrant mes forces , c'est-à-dire mon bataille
ion armé aux deux tiers de faux et lescadron de cavalerie avec les deux pièces de o^non , ye leur dis: Si ce que vous voyez pouvait vous aider , je suis fâché que ^ordre me soit venu si tard, car je nai pas perdu un instant; mais vous aviez vingt-deux pièces de cancm , la plus belle division de Tarmée et une brigade de cavalerie , le 4* de chasseurs et la cavalerie de Kalisz, )e ne vois pas que j'eusse été si nécessaire , d'autant plus que vous n'avez pas tiré un coup de pistolet. Se retirer sans combat et sans ordre ! ah ! si j'avais su cela , je serais accouru de ma personne en poste , car je n'aurais pas souffert une faute pareille. J\s ne voulurent pas s*àvouer coupables et mes; remontrances ne servirent qu'à mettre de l'éloignement entre nous. Il est vrai de dire qu'en arrière , sur leur droite , le canon s'était fait entendre ; mais c'était l'arrière - garde des gardes qui était attaquée par notre armée du côté de Sniadow. Au lieu de s'arrêter là, ils allèrent prendre position derrière un ruisseau une bonne lieue de France (4 werstes) en arrière de la poste vers Ostrolenka; je fis pointer mes deux pièces sur la chaussée vers Lomza et attendis l'arrivée de Gielgud : D ne tarda pas à venir. Confus , indécis , il s'approcha de moi et me dit : Général , pourquoi
h*étes-YOus pas venu me soutenir? Je lui fis
la même réponse qu*à Rohland et Hentka; j ajoutai surtout que je n'avais pas perdu une minute et que j'avais à peine eu le tems de dicter mes instructions pour Ostrolenka et le colonel Sierakowski. Alors il m'entraîna dans la chambre des passagers et me dit : Mais lisj^ donc les ordres que j*ai. Apres les avoir lus }j vis la circonspection qui était empreinte dans tous les ordres que nous recevions depuis que notre mouvement était démasqué par le général U**^ qui devait le couvrir , mais rien qui autorisât un si faux mouvement. Je jetai avec force le papier contre la table et lui répondis avec véhémence : Vous venez de faire là une vilaine faute , une faute impardonnable : Comment , vous n'aviez pas de position avec plus de 8000 hommes d'infanterie , vingtdeux pièces et une brigade de cavalerie ? Vous vous êtes retiré sans essayer d'attaquer?
J'étais hors de moi. Oui , aujourd'hui que j'écris ces lignes , il 7 a un an que l'af&ire a eu lieu , je quitte fréquemment la plume et ne puis continuer ; qu'on juge de ce qui se passait alors en moi. — Que dois- je faire à présent , me dit-il. — Paire tout arrêter , se reposer le moins possible, marcher et attaquer. — Oui, mais s'ils sont en force? ---
Alors nous attaquerons de nuit , comme j'ai fait à Ostrolenka« — > Ainsi vous mènerez Tavant-garde ? — Oui» je conduirai l'infanterie ^ si vous n'avez pas de général pour cela ; mais ne me croyez pas assez fou pour attaquer de nuit avec de la cavalerie une ville que je ne connais pas et qui est fortifiée , car vous savez que je n'ai d'autre commandement que celui de la* cavalerie. — Apres cet entretien il donna ordre à la division de rebrousser chemin , et moi , je disposai le plan d'attaque. Le colonel Kiekiernicki^ homme d'un courage incomparable le jour du combat , mais qui n'avait pas de conmiandement , s'offrit pour mener la première colonne , en alléguant qu'il connaissait bien la ville.
Vers les deux heures de la nuit , la division après s'être reposée dans les environs de la maison de poste, commença à se mettre en marche ; je montai à cheval et à moitié chemin je trouvai la cavalerie qui campait là par les ordres de Gielgud; je pris les devans pour la faire avancer, mais le commandant de la brigade , fameux officier de la place de Saxe , me dit , que les fourrages venaient seulement d'arriver; je me contentai donc de prendre trente chevaux et lui ordonnai de me suivre au trot aussitôt qu'il entendrait le canon. Il
faisait jour quand nous nous trouvâmes en vue de Lomza. Je marchai en tête avec le colonel Yalentitt qui commandait une brigade d'infanterie et qui la veille avait demandé vainement quHl lui fût permis d'aller reconnaître Tennemi avec deux escadrons de cavalerie et un bataillon d'infanterie. Les habitans en nous voyant accoururent en foule à notre rencontre. Le général Gielgud vint à Tavant-garde. On nous recevait avec une joie difficile à décrire ; les dames mêmes, quoiqu'il fût encore trèsmatin , étaient toutes sorties en toilette ; mais , tout en nous félicitant , on ne cessait de nous dire : Ah ! pourquoi n'avez-vous pas voulu entrer hier, vous n'auriez trouvé que deux bataillons et i5o chevaux, le reste avait déjà passé les ponts; vous auriez pris des magasins énormes que Sacken a livrés aux flammes ; il a emmené avec lui plusieurs centaines de voitures chargées d'armes et de bagage, il a incendié tout un faubourgs pour avoir l'air de vouloir défendre la place ; il a fait brûler tous les ponts sur la Narew et enlever une soixantaine de personnes garrottées qui étaient détenues comme suspectes.
Le général Gielgud écoutait avec calme tous ces regrets , c'était un homme si vain et si borne , qu'il ne voyait que l'honneur d'entrer
à Lomxa et recevait toutes les félicitations en véritable triomphateur. J'étais à quelques pas de la foule dans un état difficile à décrire, il voyait bien dans mes regards sa condamnation , et lorsqu'il voulut m'engager à prendre un verre de vin que les habitans nous avaient apporté en cérémonie , je lui dis; Je m'étonne que vous puissiez avaler ce vin.
— Enfin après avoir perdu une heure en complimens inutiles , général , me dit-il , la division est arrivée ,' qu'allons-nous faire? Je répondis : n'entrons pas en ville , car le désordre se mettrait dans nos rangs; mais prenons de suite ce chemin à droite , et je le lui montrai de la main , marchons à Pniewo et Gaze pour tomber sm* le flanc des gardes qui se retirent vers Tykocîn , il ne vous reste plus que ce moyen de réparer toutes vos fautes.
Il parut indécis et ne sut que répondre , enfin il ajouta: Mais les troupes n'ont encore rien mangé. — Je lui dis avec feu, si je m'étais conduit comme vous , j'aurais honte de manger; d'ailleurs, faisons-nous la guerre pour avoir nos aises ou pour battre l'ennemi? En ce moment il fut entouré de tout son étatmajor , on tâcha de lui persuader d'entrer en ville , de distribuer des vivres aux soldats , et de ne pas soufirir que moi plus jeune,
je le traitasse comme je le faiss^is. Il se' laissa
entraîner , surtout à cause de cette entrée triomphale après laquelle il soupirait tant. Je demandai alors la permission d'avancer avec la cavalerie qui venait de se rafraîchir et représentai tout l'avantage d'attaquer les gardes en flanc» quand elles étaient poursuivies par toute notre armée. Il rejeta net ma proposition. — On entra donc en ville çJL ce fut pour la perte de la division Gielgud.^On trouva plusieurs granges et cours pleines des bagages de la garde russe ; ce fut un pillage honteux , presque chaque officier d'infanterie eut 3a voiture , et , comme il arrive ordinairement quand on permet au soldat de faire ce qu'il veut\ les troupes se chargèrent le dos de nippes souvent de prix , mais presque toujours inutiles et gagnèrent le choléra qui régnait à Liomza avec beaucoup plus de violence qu'ailleurs.
Je restai à-peu-près sans commandement , Gielgud ne voulait pas bouger avant d'avoir reçu des ordres. S'il avait occupé Lomza la veille , à midi , le général en chef aurait avancé avec plus de résolution , il aurait ordonné à Gielgud de tomber sur le flanc des gardes , celles-ci étaient anéanties et sa division s'épargnait quarante werstes , c'est-à-dirç six rail-
les d'Allemagne qu'elle fit inutilement , larmée était approvisionnée par Lomza , les magasins de Varsovie , qui nous fournissaient , étaient épargnés et Téchec d'OstroIenka n'aurait pas eu lieu. Vers les deux heures de laprès-midi le général Pradzynsld arriva. G)ntre mon attente, il fut très-prévenant envers moi ; je lui dis : si nous continuons de manœuvrer comme nous l'avons fait jusqu'aujourd'hui , il vaut mieux déposer les armes ; je l'avoue , repritil, des fautes ont été commises, mais elles ne viennent pas de moi. — Je vois cependant les ordres signés par vous : — je vous prouverai , ajouta-t-il alors , de qui vient la faute. — Sûrement alors , il rêvait déjà au malheureux mémoire qui perdit le général Sknsynecld et amena notre dissolution. Il vit du reste mon jugement sur Gielgud et tout le désordre qu'amenait le pillage ; car on n'avait pas même épargné le linge des hôpitaux.
Vers les cinq heures du soir arriva l'ordre de se mettre en marche ; moi , je reçus l'ordre d'occuper Lomza avec le 19"** d'infanterie qui faisait partie de la division Gielgud , et le commandement du colonel Sierakowski qui avait atteint , par la rive droite , la chaussée. Je m'occupai de suite de la reconstruction des ponts , lés bataillons armés 4e faux trouvèrent encore
plus de mille fusils à Loinza, nous y primes même quelques centaines de conyalescens* On me raconta la manière dont les. Russes traitaient les habitans; c'était révoltant , le grand-duc Michel leur donnait à la vérité l'exemple de la grossièreté ; c'est à regret que je le dis , il est difficile de s'imaginer la haine qu'on portait aux Russes partout où ils avaient passé , et le dégoût que ressentaîSent pour eux même les plus pauvres paysans , les Juifs seuls leur étaient dévoués, et pour cause.
Le lendemain on m'enjoignit de suivre la direction de Tarmée vers Tykoôn en laissant le commandement de Lomza au colonel Sieralcowski. Je marchai donc vers Tykocin , et , faisant diligence « je vins coucher à Mezenin. En route je fus atteint par le prince Czartorysld qui rejoignait en poste notre armée. Il voyageait avec le prince Lubomirsld, Je connaissais beaucoup ce dernier : quant au prince Gzartoryski , mes succès seuls à Kuflew et à Ostrolenka lui avaient appris à me connaître. Je le rappelle à dessein , pour prouver que je n'étais d'aucun parti ou plutôt j'étais du parti de ceux qui , comme le prince Gzartoryski , voulaient sauver la patrie en s'oubliant euxmêmes , et je désirerais que chacun pût en dire autant la main sur la conscience. Comme le
prince allait plus vite que moi , je montai dans sa voilure pour arriver plus promptement à Tykocin et causer avec lui plus à mon aise. Eh bien , comment vont les af&ires ?
me demanda-t-il. Très-mal , lui répondis-je ; maïs en quoi vont-elles mal , ou plutôt par la faute de qui ? j'ajoutai que personne n'en était exempt, voulant désigner par là le général en chef, je ne voulais certainement pas nuire à celui-ci , et je Tai prouvé de reste à mon retour de Lithuanie , mais sachant qu'il était lié avec le prince , je voulais qu'un mot de sa part le fit penser «plus à lui-même et lui donnât plus d'activité et de décision. Arrivé à Tykocin je ne pus cacher au général en chef la douleur que m'occasionnait tout ce qui avait eu lieu. Il avoua qu'il y avait des fautes commises , mais qu'elles venaient principalement du général U*** qui , en démasquant notre mouvement, avait mis de l'incertitude dans nos opérations et de Gielgud (qui avait encore trouvé moyen de s'arrêter long-tems entre Lomza et Tykocin.)
Le jour même ,on se retira de Tykocin , je couchai avec tout l'état-majpr à Mezenin, Là je reçus l'ordre de retourner à Lomza. la division Gielgud y revint aussi , mais n'ayant pour cavalerie que l'escadron Janowitz et à peu
près 200 chevaux de Kalisch. De Lomsa Récrivis au général en chef et le priai , pour le bien du service, pour celui de la subordination , de vouloir bien me retirer de sous les ordres de Gielgud dont Tindolence était incompatible avec ma vivacité dans les momens où il fallait agir. On me fit venir en poste à Retowo où se trouvait Tétat-major. A peine arrivé , le général en chef me dit : Au nom de la patrie , mon cherDembinski , modérez-vous , ne refusez pas de servir sous Gielgud , toutes ces disputes nous perdront. Mon général , vous m'avez vu long-tems, lui dis -je, sous les ordres de Gielgud aussi subordonné que le dernier de ses soldats , mais quand il fait faute sur faute , qu'il ne veut pas avancer dans les momens les plus opportuns , je ne puis Tendurer avec patience et la subordination en souffre. Oubliant alors toutes les fautes si récentes de Gielgud, Skrzynecky se touriiavers Pradzynsky ou 2ialusky et dit : Mais j'ai toujours trouvé Gielgud un homme décidé , un homme avec du nerf? Gielgud du nerf! je n'en ajoutai pas d'avantage. Il finit alors par dire : Je vais vous envoyer en Lithuanie avec un corps séparé , c'est-à-dire ^ avec celui à la tête duquel vous avez attaqué Ostrolenka , à l'exception cependant du 3"^*^ d'Uhlans. — Mais
mon meilleur bataillon est reste à Ostrolenka, D ne faut plus y penser , ajouta-t-îl , on vous laissera l'escadron du ^"** de lanciers avec le capitaine Janowitz, J^obtîns pour cet officier le grade de major, j'avais en effet reconnu en lui tout ce qui fait un bon militaire. Je reçus mes instructions^ mais l'argent qu'on voulait me donner n'étant pas venu, je suivis le lendemain le quartier-général à Ostrolenka et de là je me rendis encore le surlendemain à Kruki » en attendant toujours cet argent.
Le général en chef était tellement tranquilîe sur l'approche des Russes que , bien qu'il ait su que Lubienski avait eu à faire à toute l'armée ennemie à Nur , qu'en outre Diebîtz avançait à marches forcées vers Ostrolênka , il n'en tint aucun compte et ne fit aucun préparatif pour brûler k pont. Au contraire , le corps de Lubienski eut ordre de se tenir à deux lieues en avant d'Ostrolenka jusqu'au lendemain et surtout la faute principale est, que dans un passage aussi important , l'œil du général se détourna du pont avant que le dernier soldat l'eût passé. Quoiqu'il en soit, vers les dix ou onze heures, au moment où Skrynecki s'en retournait après avoir harangué l'escadron de Posen , qui avait demandé à man-
cher avec moi en^Iithuanie , une yîve canonnade se fit entendre à Ostrolenka , bientôt elle devînt terrible , et avant que j'eusse pu me procurer un cheval, mes bagages étant restés à Lomza , les boulets venaient déjà mourir jusque près du village de Kruld. Je ne rapporterai de cette malheureuse a(&ire que ce qui m'est personnel et qui se lie à mon expédition en Lithuanie.
A peine arrivé sur le champ de bataille , j'appris la mort de Kicld qui venait d'être frappé par un boulet , il venait de me parler et m'avait dit : Mon cher , plutôt me battre tous les jours que d'aller en lithuanie , tant on regardait cette expédition comme dangereuse , surtout pour le sol impérial qu'il fallait fouler. Je parcourus toute la ligne et vis le dégât que le canon russe faisait dans nos rangs; le terrain où était notre armée était tellement dominé par la rive gauche occupée par l'ennemi , que ses boulets atteignaient notre quatrième ligne. En attaquant Ostrolenka j'avais fait remarquer à mes aides-de-camp ce terrain qui était à deux ou^ trois cents toises derrière moi , en leur disant : Voyez , j'ai bien fait de me mettre si près ; si nous nous étions placés là, nous aurions été écrasés par leurs canons» A présent , j'eus la douleuç> de voir
toute notre armée dans un^ colonne profonde sur ce terrain exposée au feu de 60 à 80 pièces ; nous avions , il est vrai , détruit les redoutes qu'il occupait lorsque j*attaquai , mais le feu n'en était que plus rasant» Je ne fis pas partie des charges de cavalerie ; ce ne fut que vers les trois heures de laprès-midi que le général en chef me donna l'ordre de prendre le commandement de quatre lignes de cavalerie qui touchaient la droite de notre in£atiiterie et se trouvaient sans commandant.
La conduite personnelle du général en chef fut admirable dans cette journée , son courage surpassa tout éloge; jamais je n'ai vu quelqu'un rester pendant deux heures , comme il en resta dix exposé à un feu de mousqueterie continuel : mais les dispositions qu'il prit étaient vicieuses ; ou plutôt il n'en prit pas du tout. S'il était resté près du pont , je suis sûr qu'il aurait tout disposé autrement. D n'aurait fallu placer , derrièi^e les maisons de la ville neuve , que six ou huit pièces de. position, dont le feu à couvert par les maisons aurait balayé le terrain entre la chaussée et la Narew ; de l'autre côté du coude que fait la chaussée , il aurait fallu mettre deux bataillons adossés au bois situé sur notre gauche pour cacher leurs forces; et border la chaussée même,
par deux ou trois hataillons ; jamais les Russes n'auraient tenté le passage , notre armée aurait du se placer derrière TOtaiulew , nous n'aurions pas perdu cent hommes , je demandai pendant la bataille quatre pièces de 1 2 au général en chef pour les placer là^ mais il me dit qu'il n'y en avait plus de disponibles «
Vers les cinq ou six heures dn soir arriva la batterie d'artillerie à cheval du major Bem ^ aujourd'hui général ; je reçus l'ordre de là soutenir ; elle passa devant le front de ma cavalerie et prit position à gauche en avant du cinquième de lanciers qui formait ma première ligne. Je fis alors avec toute ma colonne un mouvement prononcé en avant jusqu'à la batterie , au moment même où Bem commença son feu. L'ennemi répondit avec toutes ses batteries , il avait au moins 80 pièces ; jamais un feu aussi concentré ne se fit entendre ; les boulets nous arrivaient en écharpe de la droite et de la gauche et copieusement par devant; plusieurs boulets m'enlevèrent à la fois quatre hommes et quatre chevaux. Celte canonnade dura à-peu-près trois quart d'heure , après quoi tout se tut de part et d'autre , et le feu de mousqueterie cessa bientôt après. Vers les dix heures, le général en chef convoqua un conseil : je le trouvai rassemblé, quand je re-
'vins du pont sur TOmulew , où le général en chef m'avait envoyé et près duquel l'on avait dit que l'ennemi passait la Narew ; une tren-« taine de cosaques avaient , il est vrai , passé à la nage* U ouvrit le conseil comme il aurait dû le finir , c*est-à-dire avec la détermination de mourir sur la place s'il le fallait , mais de tenir ; comme l'infanterie était réduite à 1 5oo combattans , il dit t Messieurs , l'ai&ire a été honteuse , notre honneur exige de mourir ici : demain , pendant toute la journée , je veux tenir ma position avec la cavalerie , je placerai quarante pièces en face du pont , arrive alors ce qui voudra. Un morne silence fut toute la réponse. Il continua : Général Lubiensld , je vous confie le commandement de toute la cavalerie , partagez les brigades et agissez. Alors plusieurs généraux s'approchèrent de Lubiensld et lui dirent qu'il était impossible de tenir ^ que les chev^oix étaient abîmés , et manquaient absolument de fourrage , ce qui était en partie vrai , que loin de pouvoir rassembler quarante pièces , on n'en trouverait pas dix-huit et que celles-ci avaient épuisé leurs munitions. Le général en chef après avoir de nouveau répété sa résolution , demanda l'avis des généraux^ Alors Lubienski répéta tout ce qu'il venait d'entendre. Le général en chef voulut
j^rouver qu'on pouvait^! surtout qu'on devait tenir ; mais Tavis des généraux prévalut « il se ^ décida donc à abandonner la position. En ce pioment je m'approchai du général en chef et lui dis : Et mon corps doit^il aller en lithuanie? U est perdu « me répopdit-il , il n'en est plus question de la Lithuanie. Qui est celui qui se chargera de couvrir notre retraite ? Je me présentai et répondis , qu'étant le plus jeune des généraux , (j'avais été nommé en récompense àe la bataille de Kuslew) c'était mon devoir. Il m*embrassa et me dit : Toujours le même.
Je suis fâché de répéter un dire aussi flatteur , mais je raconte les faits tels qu'ils se sont passés. L'un d'entre nous , ou si je ne me trompe , c'était moi-même , vint à parler alors de la division Gielgud. On avoua que si l'on abandonnait la position , cette division était perdue. Le général en chef voulut encore une fois rester pour l'attendre , mais on recommença les objections ; on lui démontra que l'armée n'éjait pas détruite, qu'elle était seulement dissoute , ce qui était vrai ; qu'il fallait la rallier , et qu'on ne pouvait y parvenir qu'en s'appuyant sur Modlin , (ce qui avait fait que notre infanterie s'était dispersée , c'est que depuis quelques jours , on avait fait des marches forcées et que le soldat manquait de vivres ; une troupe
VT
âans'cet î^tat exposée à un feu auquel elle ne pouvait répondre , profitait les nombreux blessés , pour en les reportant en arrière ^ quitter ses rangs (et se procurer des vivres. On voulut faire longer à la division Gielgud la frontière de Prusse , et lui «faire passer la Vi&tule près de Plock; aujourd'hui que j'ai plus d'expérience dans lart de la guerre, et que surtout, ayant passé œtte contrée , j'ai appris à connaît^ la nature du terrain , je vois qu'en ayant fait descendre le pont de bateaux préparé à Modlin jusqu'à Plock ou Nieszawa , cette division aurait peut-être pu y passer , mais pour cela il aurait fallu un autre homme que Gielgud, et une grande célérité dans la construction d'un pont , ou dans la descente de ces bateaux. Je pris alors la parole et dis : Messieurs , il y a une corde que vous ne touchez pas et qui est le mot de l'énigme au point où en sont les choses , si l'ennemi profite de notre malheureuse situation , vous serez obligés de traiter. Envoyez la division Gielgud en lithuanie, et voyez si cette division mise dans la balance du traité ne la fera pas pencher en notre faveur.
On fut d'abord étonné de ma proposition ; le général Prandzinsld dont le moral était alors tellement abattu , que tout lui paraissait dé-
sespéré, rejeta cette mesure en disant, que si la division marchait en lithuanie , elle était perdue , mais ajout^-t-il de lui-même : Si elle vient nous rejoindre^ ou marche vers la Vis* iule -eUe est perdue aussi; alors j'appuyai encore une fois ma proposition et chacun se ^ rangea de mon avis. Quel est celui d entre vous qui voudra lui en porter Tordre , demanda Srzynecki. J'espère , repris-je , que ce sera moi , avec lescadron de Posen qui m attend, et que je mafcherai avec la division. Tous les généraux m'embrassèrent. Je reçus un billet écrit au crayon au clair de la lune , il était signé par Srzynecki et portait : Général Qiel- * gud vons aUez marcher en lithuanie d après les instructions de bouche que vod^ porte le général Dembinsld. Mon beau-frère Turno, qui était alors colonel, prit mon commandement de Tarrière-garde ; plusieurs des officiers qui devaient m'accompagner, se trouvèrent absents* Mon aide-de-camp Stad, qui était venu avec moi de Lomza en poste et que j'avais laissé avec la voiture où étaient mes cartes géographiques , mes lunettes , mon porte-feuille , mon manteau ^ enfin ce dont j'avais le plus besoin s'était égaré ; et s'était porté en arrière , bien sûr que je prendrais cette direction.
Déjà avant la bataille , lorsque je reçus l'or^
dre d'aller seul en Lithuanie , le général en chef m'avait privé d'un de mes aides-de-camp, Atthur Goluchowsld , jeune homme d'une bravoure au-dessus de tout éloge* J'avais près de moi Hirosz , gui pour l'intrépidité trouverait difficilen^ent son égal , il a toujours cherché le combat , mais il lui fallait du mouvement, tandis que Goluchowsld était csdhne au feu dix heures de suite , toujours le même. A. la grande bataille d'Ostrolenka il était près de Skrzy necki , qu'il a étonné iui-même par .sa valeur , autant que moi , et l'ennemi , quand j'attaquai Ostrolenka, tant sa bravoure était
belle-
Chacun retirait ses proches ; tant était fausse ridée qu'on se faisait du danger d'aller en lithuanie* L'expédition a manqué son but , mais elle l'aurait tout aussi bien manqué avec 100,000 hommes, si Gielgud les avait commandés ; comme d'un autre côté , elle suffisait telle qu'elle ^tait pour nous assurer pleine victoire , si elle avait été confiée à un faomime ferme , actif et habile •
, Vers minuit, je montai à cheval avec les volontaires des escadrons de Posen , qui comptaient 1 35 chevaux, commandés par mon ancien compagnon d'arme le colonel Brzezansld ; ces i35 cavaliers étaient presque tous des ri-
ches propriétaires du duché de Posen et de la Galicie, tel d'entr'eux avait 100,000 francs de revenu , et était venu s'enrôler comme simple soldat; Tescadron presqu'en entier était monté sur des chevaux anglais ; c'était une troupe à jouter dans un carousel /leur dévoue-' ment était d'autant plus méritoire , que nous avons vu que cette expédition était regardée comme doublement dangereuse.
Le lieutenant-colonel Mieroszewski du régiment des Craciïses , aussi un de mes anciens frères d'armes m'accompkgna comme volontaire ; Tescadron de service du général en chef voulut me suivre aussi , étant formé par moi , et composé de mes voisins de campagne.
Après avoir passé avec les Posnaniens VOmulew vis-à-vis de Kruld, nous fîmes un grand détour, et malgré cela nous sortîmes, après une heure de marche , des marais que notre armée avait eus à dos durant la bataille / à l'extrémité du bois qui était sur la gauche de ce même champ de bataille presque vis-àvis du pont ; de sorte qu'il n'y avait entre les feux- des Russes et nous, que la largeur du fleuve , on en voyait même entre le bois et le pont ; je fus étonné de leur rapprochement , et des immenses brasiers qu'ils présentaient. Je crus alors que ht grande fatigue avait
endormi tout le monde ; j aurais dû cependant être frappé de ce que les feux était si massés , et voir qu*ils n'avaient été ainsi disposés que pour nous donner le change ; en effets la saison était trop chaude , pour que les soldats eussent pu tenir auprès des feux aussi ardens , plus tard seulement , à mon retour de lithua-* nie , j'appris que Diebitz s'était retiré en toute hâte d'OstroIenka vers Ostrpw , au moment où nous nous retirions du même point sur Modlin. Voilà encore une preuve (si jamais il en fallut une) du mal qu'entraînent ordinairement les conseils tenus en pareille circonstance: si Skrzynecki avait suivi son idée , la bataille était gagnée ; Tespoir renaissait parmi nos troupes , Tennemi se trouvait désespéré , et la Prusse n'aurait pas osé aider aussi ouvertemement la Russie.
Oui , quand un homme , trouvant en son chemin un grand nombre de généraux anciens et à réputation établie ,' passe à l'unanimité , après deux batailles successives , du grade de ccJonel à celui de commandant en chef , il faut que cet homme ait quelques qualités , qui lui idonnent cette supériorité sur les autres, ces qualités, chez Skrzynecki, consistaient en une bravoure admirable et une ténacité opiniâtre. Je crois , que c'est là le type de son caractère ; il
fallait 46nc dans une circonstance aussi déci-« sive le laisser à lui-même ; ïiiais il àyait déjà commis plusieurs fautes , la bataille même en était une; U crut donc detoir céder et cela nous perdît.
D est certjain , que DieUt? , en suivant, notre armée à grandes journées, depuis Nur jusqu'à Ostrolénka , ignorait absolument Texistence de la division Gielgud à Lomza, cela est si vrai, qu'il n'y envoya pas même un seul escadron pour éclairer son flanc droit. Comme Gielgud occupait Lomza, place très-bien fortijfiée par les gardes russes , qui y avaient long-tems séjourné, les Juifs de cet endroit, très-dévoués aux Russes , lui auront donné avis de cette division , et c'est ce qui explique sa fttraite précipitée d' Ostrolénka. Si le sang Aroid avait présidé à l'ordre , qu'on avait envoyé à Gielgud au commencement de la bataille, de brûler son pont , et de venir en toute hâtje par la rive droite pour rejoindre l'armée , on au-i rait vu que, si on voulait attendre Gielgud pendant deux jours , (tems nécessaire pour achever son mouvement) on aurait pu l'attendre tout aussi sûrement trois ou quatre , puisque la Narew devait nous couvrir ; il aurait donc fallu lui ordonqer de sortir de Lomza , au moins avec une brigade , une dixaine de
fttèces et toute sa cavalerie , pour avmr Tair d attiqtter Diebitz , soit sur son flanc droit , soit siir ses derrières vers Sniadow ou Zanibrow , en tous cas Gielgud ne risquait rien ; car repoussé il avait tout le tems de se retirer , à couvert par les fortifications , qui entouraient Lomza , (et qui surtout étaient très-belles sur les routes de Zambrow et Sniudow ,) 11 passait alors la Narew, bràlait le pont et était maître de tel mouvement , qui lui aurait été ordonné.
Cette manœuvre ralentissait infailliblement Tattaqué de Diebitz à Ostroleirka , Tannulait entièrement, ou même, après la bataille, le forçait à se retirer d'Ostrolenka.
Je ne sais pas, pourquoi on ne la pas fait; d'cRttant plus que le plan était arrêté de ronir pre %es ponts à Ostrolenka et à Lomza , dans le cas où Diebitsâ avancerait, et d'occuper la ligne de la Narew , qui nous ouvrait le chemin de la lithuanie. U ne fallait , pour exécuter cette manœuvre , qu'un ordre bien précis , peut-être. plus de cavalerie à Gielgud, qui n'avait pas 4oo chevaux , mais surtout un homme plus capable que lui.
Oui , après les fautes énormes d'avoir laissé échapper Sacken , ensuite lés gardes , Diebitz , arrivé avec toute son armée à marches forcées , était perdu , si chacun avait f^it son de-
voir; Ghllapowski n'avait qu'à incendier les immenses magasins de Bransk , qu il avait en son pouvoir, comme il le dit lui-même dans sa lettre publiée sur les événemens militaires en Pologne , et qui le lendemain du four où il les laissa , comme pour ne pas en priver Diebitz , fournirent 1 5oo voitures de fourrage à Tarmée de Diebitz , qui manquait de tout.
Notre division restée à Kaluszyn aurait dû se porter vivement à gauche vers Nur. Alors Diebitz , avec toute l'armée russe , était enfermé entre la Narew et le Bug dans un pays ruiné ; ûprës des marches forcées il était réduit presqu'à la famine en plein champ ; qui peut ici prévoir quels auraient été les résultats ? Skrzynecki fit ici nombre de fautes, mais une chose l'excuse eh partie : les capacités des généraux , qui lui étaient nécessaires pour agir sur plusieurs points éloignés , n'avaient pas encore *paru , peut-être aussi n'avait-il pas le talent de les réconnaître.
Mais , revenons à mon récit. Je ne pouvais dans ma marche vérifier si les feux que je voyais , étaient faux ou non ; ma mission paraissait déjà assez dangereuse , je marchai pendant plus de trois heures en vue des feux de l'ennemi et cela même en avançant souvent au trot 9 lorsque le sable était assez -profond
pour me le permettre sans faire de bruit. Je suis étonné, que Turno ne Fait pas vérifié, quoique Diebitz , à ce qu'on m'a dit , eût laissé quelques mille hommes , pour garder Ostrolenka et former son arrière-garde , ) appris la retraite de Diebitz^ d'un officier russe qui passa à nous , mais c'était déjà après mon retour de lithuanie.
ChAPFIBE SECOND. ^
Réunion açec Gielgud. Bataille près Raygrod.
Passage du Niémen. Expédition contre JVUna.
BataiUe près de Klonowka.
Je rejoignis Gielgud dans un village entre Lqmza et Novogrod , et lui montrai Tordre d'aller en Lithuanie ; il me reçut de manière à faire croire qu'il n£ s'était rien passé entre nous. Sentant pourtant , combien je l'avais offensé et voulant surtout donner l'exemple de l'union qui devait régner entre nous , je dis tout haut , en présence des généraux et de tout son état-niajor : Messieurs , vous voyez la réception que me fait le général Gielgud, elle est franche et sincère , malgré cela , je sens que je l'ai offensé , les reproches , que je lui ai
adressés /pouvaient être justes , ils étaient dic^ tés par Tardeur que je porte au bien du service , j'ai cependant eu tort et je lui fais tout haut mes excuses; je reconnais le général comme un homme d'honneuv, comme mon supérieur et me crois coupable ; je désire que cet exemple vous prouve , plus que jamais , le besoin que nous avons d'être unis, maintenant surtout que nous formons, pour bien long-tems peut-être, un corps séparé de larmée. Mon 4iscours fit une impression touchante, nous nous embrassâmes tous cordialement et la tristesse , qui avait été ressentie par le plus ^rand nombre des assistans, cessa. L'argent nous manquait; le bruit du canon d'Ostrolenka avait arrêté celui qui devait en amener là. Chacun , au moment de mon départ , chercha dans ses poches , mais , on trouvât à peine 4oo ducats. Gielgud écrivit pour qu'on lui envoyât de l'argent; il se présenta un grand nombre de jeunes gens pour porter la lettre , chacun craignait de faire partie de cette expédition qui me souriait tant. Pour moi , je suis convaincu , que la Russie , ou pour mieux dire son gouvernement d'aujourd'hui tombait et la Pologne renaissait, si un autre homme que Gielgud avait été à la tête de cette expédition. Le jour même nous allâmes jusqu'à
Stawiszkii. Je lis donc cette journée vingt lieues de France et cela, sur un vieux cheval emprunté , qui m'avait déjà servi la veille durant toute la bataille. De là nous partîmes assez tôt et nous nous al^rêtâmes pour <Hner à Szezuczyn. Comme le désordre dans la division était très-grand, je priai Gielgud de vouloir bien parler aux troupes pour engager les officiers à se défaire de leurs voitures , et les soldats à jeter les nippes inutiles , afin de marcher lestement et tenir leurs rgngsdans la marche. Après qu'il eût parlé , je pris la parole à mon tour et leur dis : Messieurs , croyez en mon expérience ; j'ai fait la campagne de Russie , celle de Saxe , jamais dans sa retraite l'armée française n'a été plus en désordre que notre co-^ lonne ne l'est aujourd'hui en allant chercher l'ennemi. Croyez-moi, ne songez qu'à votre épée , c'est elle seule qui puisse sauver vous et votre honneur , tandis que toutes ces voitures perdront vous-mêmes et la patrie. J'ai certes, à mon grade., le droit et même le besoin d'avoir une voiture , cependant je la ferai brûler aujourd'hui pour vous donner l'exemple. Je la fis brûler, mais on n'en brûla que onze autres; tant chacun tenait à avoir ses aises. La division ressemblait à un parc mal escorté, la troupe se perdait sur les flancs de la colonne.
Le 27 mai , nous atteignîmes Grajewo où noua attendait mon petit cOrps sous le commandement du colonel Sierakowsld. Les officiers et les soldats se réjouirent en me voyant, ils avaient été sous mes ordres à Ostrolenka et je m'étais attiré leur confiance. Ah ! qu'il est facile de gagner lé soldat. Cette cavalerie de Plock , quand j'en?pris le commandement , était réputée la plus mauvaise , je ne sais pas pour* quoi ; car jamais , je n'ai eu de troupes plus braves , moins amies du pillage que ces gens là , officiers et soldats ; j'ai trouvé parmi eux des hommes recommandables par leur modeslie , leur bravoure , leur désintéressement et surtout par leur subordination. C'est peut-être leur chef le lieutenant-colonel Szewski qui , par son exemple , les avait rendus tels. D est mort; si sa famille lit jamais cet ouvrage , qu'elle apprenne qu'il avait mon estime et celle de tout le corps.
Lé colonel Sieralowski nous dit , que Sacken occupait Raygrod , qu'il avait fortifié , ou pour mieux dire , la position de l'autre côté de Raygrod. Nous voulions aller l'attaquer le lendemain : Sieràkowski qui avait combattu près de Raygrod. et qui connaissait les lieux , conseilla de faire marcher une partie des troupes à droite pour passer la petite rivière près de Wozna?^
wies et de tourner par là la position de Sacken. Gielgud n'en fit rien , il s'aboucha avec le partisan Zaliwskî , qui se tenait vis-à-vis de Woznawies, mais qui ne seconda par notre attaque.
Le 28 le corps se mit en marche ; je menais Tavant-garde composée de ma cavalerie, du 4""* d'infanterie légère et de quatre pièces ; le corps me suivait à une petite distance. Je rencontrai une centaine de cosaques qui se retirèrent tout doucement ; n^algré le tems perdu à les débusquer des endroits où ils voulaient tenir , Gielgud n'arriva pas avec sa division , au moins aurait-il dû me rejoindre de sa personne. A un demi mille en avant de Raygrod , je rencontrai le corps de Sacken , qui venait audevant de nous. J'allai justement déboucher d'un bois assez considérable, quand deux pièces, qu'il avait placées sur la chaussée hors du bois, me* tirèrent quelques boulets. Pour répondre à ce feu , je fis aussitôt avancer sur la chaussée deux de mes pièces. Derrière ces deux canons ennemis , il s'en trouvait d'autres placés sur une hauteur qui me cachait la ville ; ils étaient soutenues par 1 5o à 200 hommes de cavalerie et un ou deux bataillons d'infanterie. La plus grande partie de l'infanterie russe était sur ma gauche , sa droite dans le bois et en avant pour tomber dans mon flanc gauche :
Je n'eus pas plutôt aperçu cette infanterie , que j'y envoyai la mienne à l'exception d'une compagnie avec laquelle je couvrais ma droite. Sacken, qui croyait n'avoir à faire qu'à la colonne de Sierakowsld , et qui voulait l'anéantir, fit attaquer mon infanterie à la bayonnette.
Gomme il avait sur ce point plus du double d'hommes , et avec cela la conviction , qu'il combattait un corps plus faible, il fît reculer mon infanterie , qui céda à l'impétuosité de l'attaque. Déjà l'ennemi approchait des pièces, près desquelles je me trouvais sur la chaussée ,
et les balles nous arrivaient de la gauche presque en arrière , je ne voulus pas céder et fiis obligé , n'ayant plus d'infanterie , de faire déployer ma cavalerie , quoique dans le bois , pour la soutenir; le bois avait des vuides qui permirent de le faire. Ce soutien lui rendit le courage et elle repoussa l'ennemi. Pendant ce temps mes deux autres pièces s'étaient portées à droite et en avant , et la batterie russe ne ' pouvant soutenir le feu croisé , se retira. Dans le moment même l'artillerie de Pientka arriva et se porta à gauche ; quelques coups de canon firent tout plier. J'allai en avant sur la chaussée et fis donner ordre à ma cavalerie de me suivre ; mais celle-ci , voyant l'infanterie ennemie se retirer sur notre gauche , la suivit ,
y ëtatit engagée par Gielgad et les antres coUhmandans ; mes aides-de-camp eurent beau |k>rter ordre sur ordre de ma part , que la ca^e* rie devait venir à moi sur la chaussée , peines perdues , chacun commandait, — Enfin t au désespoir de n'avoir pas ma cavalerie sous la main , pour la mener au seul point qui décidait de la destruction de tout ce corps , je courus moi-même vers elle. J'atteignis le dernier escadron de la cavalerie , celui du major Mycielski , qui déjà prenait aussi au trot la même direction à gauche ; je leur dis alors: Messieurs, vous ne voulez donc pas marcher là où il fait chaud. Ils s'arrêtèrent stupéfaits de cette allocution ; je commandais par trois à droite au galop et les menai directement sur la chaussée où un gros d'infanterie , (une compagnie au moins) avait fermé l'entrée de la ville , et à couverts par elle , les russes filaient le long du lac et passaient le pont. J'amenai cet escadron à demi-portée de pistolet de cette infanterie et le lançai sur elle. Jamais je n'ai vu une charge aussi furieuse, il y avait au moins 1 6 hommes de prc^ondeur , qu'cm ne pouvait attaquer que par devant, tout fut renversé , et , dans l'instant même , tout ce qui se trouvait encore sur notre gauche ( p]ùs<^ de j(^20O hommes) , mit bas les armes avec un
lieutenant-colonel et seize officiers* ««^ Si j'a** vais pu faire agir ici toute ma cavalerie , à-peu-* près 4^0 chevaux , j'aurais passé la ville et le pont ensemble avec les Russes et tout le corps était détruit sans le moindre doute , nos munitions épargnées , et la lithuanie ouverte une seconde fois. Je ne puis concevoir le plan de Sacken, car, même pour marcher contre Sierakowski , pourquoi s'acculer à un lac qui ne laissait aucune retraite? -— & Gielgud m*a« vait suivi de près, Sacken était pris ou noyé dans le lac. Une fois en ville , mon intrépide escadron s'acharna à poursuivre les ennemis jusque dans les granges, hangards et jardins, leur infanterie se défendit vaillamment et ferma de nouveau l'entré de la ville. J'étais seul, entre l'infanterie qui était encore loin et ce malheureu*^ escadron que je craignais de perdre. Plein de désespoir , je courus quelques cents pas en arrière pour engager le général Rohland, qui seul avait pris la bonne direction en suivant la chaussée , d'accélérer le' pas pour dégager cet escadron. Il le fit , mais l'en* nemi, ayant vu que les troupes dont il voulait couvrir la retraite étaient prisonnières , avait déjà pris la fuite. Bientôt ces braves sortirent de la ville ; le major avait reçu quelques balles qui lui avaient traversé* le corps et nom-
5o bre de coups de bayonnette ; il était encore à cheval, quand nous nous rencontrâmes. Je me mis presque à genoux pour lui faire mes excuses , .c'était non seulement un brave comme nous Tavons vu , mais encore le plus aimable et le plus honnête homme que j'aie jamais vu. Les lieutenants Koczorowskî et Mielzynsld avaient aussi été blessés , ainsi que plusieurs autres dont je ne puis. me rappeler les noms. En tout, sur 75 à 80 chevaux, j'eus 27 hommes rois hors de combat. J'aurais préféré envoyer quelques autres troupes sur un point aussi périlleux , mais je n'avais rien à ma disposition et le moment était décisif. Peut-être ai-je offensé ces . braves y- en leur reprochant de ne pas vouloÂr marcher : s'ils ne m'ont pas compris , je leur en fais ici mes bien sincères excuses ; je savais que chaque soldat de cet escadron avait les sentimens les plus nobles et les plus élevés , mais je voulais les rendre furieux en les envoyant à une charge aussi terrible ; d'ailleurs, si j'avais pu concevoir sur leur compte une idée outrageante , par le fait seul ils m'auraient prouvé le contraire ; mais non , jamais je n'ai eu l'idée de ce que je leur ai dit; il est malheureusement des positions où il faut tout employer , quelquefois même l'offense , pour réussir.
Sur la gauche , là où la cavalerie chargeait sans nécessité l'infanterie , le colonel Bvzezanski reçut un coup de feu au pied* (Malgré sa blessure il faisait toujours marcher son cheval à côté de la charrette qu^îl montait , et chaque fois qu il fallait combattre on le voyait à cheval.) Le lieutenant-colonel Mieroszewski se distingua particulièrement dans la marne affaire , et je perdis en même tems le capitaine Zielinski de la cavalerie de Plock , fils unique 9 héritier d'aune grande fortune et d*un nom que son père avait illustré par son opposition aux vues de Catherine II ; il périt en tombant lui cinquième au milieu d'un bataillon d'in-^ fanterie. Tous ces hommes auraient été épargnés, si la cavalerie m avait suivi , car Tinfanterie russe se battit très-bien ce jour-là (9 ofBciers russes que nous primes étaient blessés ,) et elle se défendit tant qu'elle vit un passage libre , que le bord du lac lui permettait d'atteindre; mais celui-ci une fois coupé par la charge de l'escadron Mydelsld , tout mis bas les armes.
Nous occupâmes la ville et on commiença à se canonner bien inutilement , nous perdîmes assez de monde surtout de nos braves artilleurs, que l'infanterie ennemie venait tuer presque à bout portant , * parce qu'elle pouvait pro-
fiter d'une espèce de retranchement fait à câté du pont et qui la mettait à couvert. Cest alors seulement , que Gielgud se décida à envoyer des troupes à Woznawies , trois heures se passèrent avant que ce mouvement fut exécuté , et pendant cetems, on prodiguait inutilement les munitions. On ne pouvait approcher du pont , qui était fermé par deux rangs de chevaux de frise et dominé par une redoute où il y avait quatre pièces qui le balayait avec la mitraille.
Dès que les troupes envoyées à Woznawies passèrent la rivière , tout céda. Je crois plu-
tôt, que le véritable motif de cette retraite était, que Sacken , après avoir pris le tems nécessaire pour renvoyer ses bagages, se retirait en ce moment pour les couvrir. Nous le suivîmes jusque près d'un bois , et là nous fîmes halte.
Gielgud revint à Raygrod , il voulut même y passer la nuit ; mais j'insistai pour évacuer la ville le jour même , et rompre le pont , ce qui s'exécuta. La fatigue nous avait épuisés, nous ne pûmes donc aller plus loin. Le lendemain nous nous mîmes en route d'assez bonne heure ; je fis ici peut-être une heure de retard , mais qu'on se rappelle les grandes fatigues que moi et ma cavalerie surtout celle de Posen , avions soutenu depuis Ostrolenkà.
Nous arrivâmes à Augustowo vers les neuf heures. Gielgud avait fait encore une grande faute; de Raygrod il aurait dû faire marcher quelques troupes dans la direction de Raczki et de là vers Suwalki. Par cette manœuvre Sacken eût été forcé de se jeter à droite , de quitter la chaussée et se fût trouvé anéanti une seconde fois. Ce n'est que d' Augustowo qu'il m'envoya à Raczki et de là j'allai à Suwalki où j'arrivai le lendemain à midi. Sacken en était sorti à huit heures du matin ? je demandai de suite 3oo charrettes pour suivre Sacken au trot ; elles ne me rejoignirent qu'à Kalwaria. Gielgud vint sur les trois heures. Je voulus qu'il laissât une brigade à Suwalki pour profiter des grandes ressources du Palatinat d'Augustowo où l'on nous promettait 4ooo chevaux dans huit jours. Zaliwski resta à Augustowo.. J'autorisai des particuliers à former des corps de partisans. Nous allâmes à Kalwaria et après avoir marché toute la nuit nous arrivâmes à la pointe du jour à Marianpol , où nous prîmes onze cosaques et un capitaine. Ils étaient tellement fatigués que nous les surprîmes endormis , la vedette avait dormi à cheval , ce qui est inouï pour un cosaque. Partout , à Su* walki , à Kalwarija et à Augustowo), nous avions été reçu , avec un enthousiasme difficile à dé-
crire: j'ai vu des femmes pleurer de joie et tomber sans connaissance par excès d'émotion ; il faut connaître le patriotisme des Polonais et la haine ou plutôt le dégoût et Thorreur qu inspirent les Russes à toutes les classes de la population , pour s'en faire une idée. Je fc» étonné à Marianpol de voir toutes les maisons fermées et pas un seul juif dans les rues. On me raconta alors une chose difficile à croire, mais je la répète, puisqu'on me Ta donnée comme très-positive. C'est que les Juifs de Tendroit avaient fait une collecte (de 80 ducats) qu'ils avaient donnée au colonel A***, aide-de-camp du grand-duc Michel , pour que le major Schon , qui avait été fait prisonnier , fût pendu ; ce qui en effet fut exécuté. Schon était décoré de la croix de la légion d'honneur , ainsi que de la croix polonaise ; le plus honnête homme qu'il fût possible de voir , jouissant de l'estime de tous ceux qui le connaissaient, père de six enfans et grièvement blessé ; il faut donc , que des motifs pareils à ceux que je cite aient été la cause de sa mort , d'autant plus , qu'ayant servi comme capitaine du tems des guerres de Napoléon , il avait été nommé major lors de notre révolution et chef de partisans. C'est le seul officier polonais , autant que je le sache , qu'on ait vu pendre , il
est \rai, qu alors encore hous n'avions pas 16,000 prisonniers russes et 700 officiers;— r mais que la version de l'argent reçu soit vraie ou fausse , le métier de bourreau , que fit là le colonel, paraît dans l'Europe civilisée être inccpmàtible avec le rang de colonel et surttout avec le titre et service d'aide-de-camp d'un prince du sang , frère unique de l'empereur ; et on dit après des traits pareils que la Hussie a fait des progrès dans la civilisation. Une mission diplomatique pourra permettre à M.
A*** de figurer entre les cabinets; mais l'esrtime du public , il ne pourra la regagner jamais. Au-delà de Marianpol on tint conseil pour décider le chemin, que Ton devait prendre. Plusieurs d'entre nQus furent d'avis de se porter à Merecz pour devancer Sacken à Wilna , et les circonstances ont prouvé que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. J'avoue, que je fus d^un avis contraire et cela pour les raisons suivantes : on nous disait qu'à Kowno il y avait 10,000 hommes; nous pouvions assez facilement le croire ou nous devions au moins supposer que Wilna aurait une garnison aussi nombreuse que cela* Sacken avait en outre àpeu-près 36oo hommes; ces troupes réunies étaient donc assez suffisantes pour nous empêcher 4e prendre Wilna et alors , en vue
d'un corps ennemi aussi considérable, le passage de la Wilia. nous était presque impossible. L'événement a prouvé, qu'il n'y avait personne à Kowno , outre Sackèn « trois ou quatre milles hommes à Wilna , mais l'événement n'est pas une raison , mon instruction portait d'occuper Kowno etPolangen ; être maître de Kowno, sans l'être d'Alexota , c'est-à-dire de la rive gauche du Miemen et des deux bords de la Wilia, n'est rien : le grand avantage de la position de Kowno consiste à y avoir trois sorties « Ton est maître d'Alexota ; mais en prenant simr plement Kowno par la route de Wilna, l'ennemi étant maître d'Alexota , cet endroit nlest d'aucune importance et la route de Samogitie nons était fermée.
On m'a souvent reproché d'avoir agi trop vivement ; c'étaient ou des gens qui n'entendaient pas la guerre ou que ma vivacité condamnait. J'ai toujours au contraire visé au positif, (à l'exception seulement de la détermination que je pris en me séparant à Kuvszany de Gielgud , mais là le positif était de sauver l'honneur et je croîs y avoir réussi ;) voilà pourquoi Wilna me paraissait du clinquant et la Samogitie était le positif. Je proposai donc de marcher avec l'avant-garde en toute hâte jusqu'à Kowno et de se porter avec la division qui avançait lourdement , à gauche,
^7 vers le point où Ton voudrait étaiblir le pont; mon rapport de KoWno, disais-je , décidera si la division doit me suivre ou continuer son mouvement , c'est-à-dire , accabler avec mm Sacken , si }e ne trouvais pas à Kowno de* forces considérables.
J'oubliais de dire, qu'en outre des émissaires lairrivés au moment de notre délibération , de la part des Samogitiens, nous demandèrent par écrit , avec instance , de voler à leur secours, nous annonçant que l'ennemi, séparé en petits corps de i ooo à 2000 hommes , les harcelait partout. En cette occasion, je demandai que les protocoles de nos séances fussent tenus par écrit , pour que chacun fût responsable de l'avis qu'il donnerait ; je n'ai depuis cessé de le demander, jamais je n'ai pu l'obtenir; et j'ai eu la triste satisfaction, jusqu'à la prise de Varsovie, de voir que si mon avis avait été suivi , il y avait 80 chances sur 1 00 que nous serions sortis victorieux de la plus belle des luttes.
Je marchai donc sur Kowno , où j'arrivai le 5 Juin ; Sacken venait d'effectuer son passage et avait amarré à son bord un pont flottant sur radeaux ; de la hauteur d'Alexota je lui tirai quelques coups de canon auxquels il ne répondit pas. Il évacua Kowno et se transporta sur la rive droite de la Wilia à Sto-
bodka ; Kowno ne fut gardé que par quelques cents hommes de son infanterie, qui du haut des clochers, tiraient presque continuellement sur nous (la montagne d'Alexota étant à hau* teur des clochers ; leurs balles venaient frapper assez fréquemment contre la porte de la grange où je couchais , un canonnier seulement fut blessé. J^expédiai mon rapport à Gielgud , et n^ayant ni sapeurs , ni le moindre moyen de passage « je restai toute la journée du 6 à regarder Sacken , qui avait au moins 4oo voitures de bagages , presque pas de cavalerie et seulement deux régimens d'infanterie avec dix-sept pièces de canon. Gielgud , au lieu de me suivre , comme nous en étions convenus , m'envoya Tordre de venir le rejoindre près de Gielgudyszkî , où il faisait construire un pont. Je croîs que je lui répondis encore en l'engageant à me suivre. Il me réitéra l'ordre de revenir, en ajoutant en même tems qu'un corps de 10,000 hommes nous suivait par la chaussée de Lomza , que je devais par conséquent me hâter de le rejoindre , afin qu'il pût garder le pont, jusqu'à mon arrivée , sans danger pour son corps. J'appris alors que le colonel Kiekiernicki , homme intrépide en sous ordre, mais perdant contenance sitôt qu'il était abandonné à lui-même , après
avoir été laiiS6é à Stewâski pour y recevoir les hommes vt les cfievaux que le Palatinat devait livi^r , avait précipitamment quitté cette ville avec les deux compagnies d'infanterie qu'on lui avait données « et cela sans voir Tennemi , chassé uniquement par de faux bruits. Le soir du sept Juin , je reçus une lettre du l général Ghlapowsld, qui m'annonça qu il se trouvait à Zyzmary et me demandait ce que nous voulions faire. Dans l'instant même , Gielgud, inquiet si j'allais obéir , m'envoya un aide-decamp Dobrowolski (si je ne me trompe) , avec ordre de ne pas me quitter , jusqu'à ce que \e me sois mis en marche pour le rejoindre.
.|e répondis donc à Chlapowski , que j'étais forcé de marcher à Raudany où nous passions le Niémen et en lui décrivant la faiblesse du corps de Sacken , et les avantages que nous avions remportés sur lui à Raygrod , je lui ajoutai y au nom du ciel ne laissez pas échapper Sacken. Près de Kowno , je pus me convaincre de la magie de ce qui est vraiment national ; la ville paraissait déserte , personne dans les rues, excepté quelques soldats ou Czerkass ; la terreur , qu'inspiraient les Russes , qui sont si brutalement cruels , contre ceux qu'ils appellent suspects , faisait que personne ne bougeait ; pour essayer , si l'on était encore polo-
nais à Kowno , je fis avancer la musique dim 4* léger aussi près que possible dans le jardin d'AIexotai , un espalier touffu la mettait à. labri des coups de feu ; je lui fis jouer Yair national , non la Pologne n'est pus perdue ; dans Tinstant même toutes les fenêtres furent ouvertes spontanément , des mouchoirs nous saluaient , on voyait une allégresse générale , Sacken fit répondre par la musique de ses régiments , toutes les fenêtres se fermèrent ; je fis cesser de jouer,, ne vouUnt pas que les sons de la musique nationale se niêlassent aux fifres de Thomme qui , muselant sa nation ^ comme le cornac , joue pour faire danser l'animal qu'il tient à sa chaîne.
Le neuf Juin , un brouillard épais favorisait ma retraite , ce n'est pas que j'aie eu quelque danger à courir de la part de Sacken dont le Niémen me séparait , mais je voulais qu'il ignorât aussi long-tems que possible , que je quittais pour avoir le tems de rejoindre Gielgud, avant que Sacken ait eu celui de faire un mouvement quelconque ; je sus plus tard que ma retraite avait effrayé Sacken au-delà de toute expression, il ne pouvait certes pas supposer, que je faisais par ordre de Gielgud un mouvement aussi inutile, et il s'attendait à me voir paraître sur un autre point. Les
Russes, qui aTaient tant de peccadilles sur la conscience pour les. cruautés exercées contre les suspects, faisaient leur testament. M/ An. jurait devant ceux qui voulaient l'entendre, que le major Schon était mort , quand il le fit pendre , ce qui est absolument faux , je ne sais ce qui en est des ducats , mais ce que je sais [bien positivement , c'est que les Juifs venaient insulter Schon pendant son jugement, ils lui crachaient au visage, sur ses décorations, tout cela en présence du colonel , qui , loin d'épargner son prisonnier, et un homme couvert de blessures , encourageait ces insultes de lâcheté, ne sentant pas que cela n'atteignait pas Schon , mais que cela retombait sur lui.
n est vrai , comme je l'ai dit , qu'il le faisait avant l'alîaire de Dembé Wielkie où nous fîmes 1 6,000 prisonniers russes et 600 à 700 officiers. Sentant combien ma présence était nécessaire près de Gielgud , je marchais aussi yîte que possible, le premier jour je fis douze grandes lieues en descendant le long du Niémen , ma troupe marchait lestement , je n'eus que dix-huit trainards , qui me rejoignirent la nuit ; le lendemain je fis quatre milles , et j'étais sur le pont , à midi , je devançais le corps au trot pour m'aboucher avec Gielgud , je le trouvais de sa personne au château de Rauda-
ny , tout glorieux d avoir *passé le Niémen , entouré de Lithuaniens, qui le recevaient copune un libérateur; il avait passé le matin le Nie* men , après avoir fait une lieue , et tout soh corps était placé dans un défilé que faisait le Niémen et les montagnes escarpées , qui forment ses bords dans utae position telle, que 4ooo hommes « l'attaquant .des hauteurs , pouvaient le jeter dans le Niémen , sans qu'il eût pu même leur tirer un coup de canon.
Le défilé a plus de trois milles de long (six lieues de France) ; je lui fis sentir le danger de cette position et surtout le besoin de marcher aussi rapidement que possible pour couper les corps qui parcouraient la Samogitie et sortir le jour même de ce défilé ; il me dit , que la troupe était fatiguée, mais lui dis-je : G)mment peut-elle être fatiguée , vous avez fait moins que la moitié du chemin que j'ai eu à faire et pourtant j'ai eu un jour de repos , j'ajoutai : Il y a des moments si urgens , qu'il n'y a pas de fatigues qui puissent être prises en considération , il faut atteindre aujourd'hui la Doubissa et se porter à Sredniki qui est sur son embouchure ; il s'entêta de n'en rien faire » , alors je lui dis, laissez-moi marcher avec mon corps, j'ai fait hier plus de six milles, aujourd'hui quatre. Mais, j'en ferai encore trois
tant je sens rimportance de ce mouvement.
Il ne le permit pas ; je m'emportai , et lui parlai aussi vertement que je Ta vais fait devant Lomza ; il prit feu , me menaça de me reprendre le commandement , il le fit même en quelque sorte pour le lendemain , car il fit commander Tavant-garde par le colonel Sierakowski et ne me donna aucun ordre; avec la plus grande partie de la cavalerie, qui m'était dévouée, et dont il ne fit pas mention dans l'ordre de la marche pour le lendemain , je flanquai la colonne par les hauteurs, n'en laissant que 25o chevaux de Kalisz au colonel iSerakowski, vu que le défilé les rendait moins nécessaires ; il me fit suivre par de l'infanterie. Ce n'est que pendant la marche que je reçus un ordre qui me disait, que nous nous rendrions le jour même à Czaykiszki , petite ville sur la Doubissa. Entre Sredniki et Czaykiszki et plus de deux lieues plus haut il n'y a pas de chemin praticable pour les canons.
Ce que j'avais prévu la veille arriva. Le général russe Malinowski , venant de Rossienne , marchait à la tête de douze cents chevaux, un ou deux bataillons d'infanterie et six pièces de canon pour rejoindre Sacken à Kowno ; il n'avait d'autre route que celle qui longe le Niémen, d'autres points de passage sur la Doubissa que vis-à-vis Sredniki, dépassée cet endroit.
la route rentre de nouveau dans un défilé , qui longe le Niémen pendant quelques lieues. Si nous avions occupé ce point la veille, Malinow^ ki était défait indubitablement, la Doubtisa coule tellement encaissée entre des montagnes très-hautes et trës-escarpées , que ce n'est que les chevaux en main que je pus les descendre et les monter sur le cheknin de Gzaykiszki ; je sfiîvis avant d*y arriver ^ pendant deux lieues àpeu-prës, le chemin qu'avait passé la veille Malinowski en voulant atteindre Sredniki , partout j'en voyais les ti'aces et les paysans me racontaient les peines que les Russes se donnaient pour retirer leurs canons, qui s'embourbaient continuellement , malgré les hauteurs , le terrain y est très-gras et tellement marécageux que j'avais les plus grandes peines du monde à avancer avec la cavalerie , si Malinowski qui passa la Doubissa seulement une heure avant que notre avant-garde n'y fut arrivé nous avait trouvé à Sredniki , seul point où la route est praticable pour les canons , je croîs qu'il aurait été forcé de se rendre plutôt que de s'exposer à repasser encore une fois devant un ennemi tellement supérieur, les marais dont il sortait , dautant plus que les insurgés de la Samogîlie le suivaient. Mais Lierokmoski le trouvât hors du défilé en position avec ces pièces.
J'arrivais à Czaykiszki vers les cinq heures de Taprès-inidi , Gielgud y vint vers les sept heures en personne , ayant laissé le corps à la montée du Ravin de la Doubissa , qui , même sur la grande route , était si difficile qu'on attelait douze chevaux à chaque pièce de canon pour les faire monter , et encore fallait-il les pousser à force de bras ; il reconnut sa faute sans pourtant l'avouer autrement qu'en me rendant mon commandement de lavant-garde.
Le 12 Juin nous marchâmes à Keydony, le général Chlapowski m'ayant écrit qu'il remonterait la S.'-Rzeka jusque vers Wilkomierz , je crois que j'ai oublié cet incident dans ma relation allemande , mais si même il n'en avait pas eu l'intention, la jonction du corps de Malinowski avec Sacken ne lui permettait plus de faire autre chose; en quittant Czaykiszki le lendemain , je crois que toute l'artillerie n'était pas encore arrivée , tant la montée avait été difficile , avec cela le désordre , qui faisait que chacun faisait, passer sa voiture avant les pièces , peut donner une idée de la manière dont ce pauvre Gielgud faisait les choses ; cet entêtement de ne pas bouger après avoir passé le Niémen fut la première faute de notre campagne lithuanienne. Malinowski défait Sacken dont le corps n'avait pas de cavalerie et
un grand train de bagage et de canons avec 36oo hommes au plus , étaient tenus en respect par Chlapowski , au moins assez de tems pour être atteint par nous et se rendait indubitablement. Alors Wilna tombait de soi-même ou au moins étions-nous maîtres du pa^^s.
En arrivant à Keydani j'y rencontrai une patrouille ou plutôt un détachement , qui escortait un aide-de-camp de Ghlapowski , qui se trouvait à Zeymy ; je passai Keydani et pris position sur la rive gauche de la Niewiarza ; le général Gielgud arriva vers les trois heures et se logea sur la rive droite dans la maison seigneuriale.
Bientôt arriva un grand nombre de cheft lithuaniens, il nous arriva aussi des détachemens tout formés et même souvent en uniforme ; le comte Léon Potocki dont la bonne volonté ne s*est pas démenti tout le cours de la campagne , même quand vint le tems des adversités en amenait un , composé de cavalerie et d'infanterie , j'incorporai la cavalerie à mes troupes , par ordre de Gielgud , et l'infanterie fut mise à la disposition de Rohland. C'est là qu'on nous fit le récit de ce que la Lithuanie avait fait jusqu'alors , il y avait déjà eu près de 4o,ooo hommes sous les armes, mais pas de commandans capables , et tout était dispersé
mais prêt à reprendre les armes. Je ne me le rappelle pas , si ce fut le jour même ou]^le len*demain qu'arriva pour notre malheur le gériérafl Chlapowski , je dis pour notre malheur » puisqu'après les fautes faites et le tems perdu il engagea Gielgud à abandonner Topération commencée et à attaquer Wilna; j'entrai presque de forcé dans le cabinet où ils étaient à combiner ce mouvement , je fis voir la difficulte de la chose , et surtout que par là nous nous écartions de notre instruction et du plan que nous avions commencé à exécuter. Je veux paTler d'occuper Polangen , libérer et organiser la Samogitie , je fus appuyé en cela par Staniewicz , maréchal du district de Rosienne , homme d'un grand caractère et d'une rare énergie ; mais Chlapowski alors ne doutait de rien , on décida qu'on enverrait le colonel Szymanowski prendre Polangen et libérer la. Samogitie , et cela avec le 1 9"^® régiment , qui venait presque de s'armer avec les fusils pris sur les Russes à Raygrod et Lomza où ils avaient abandonné les faulx; qu'on lui donnerait deux pièces de canon et la cavalerie du vaillant Staniewicz, qui avait au-delà de 4oo chevaux samogitiens ; j'objectais que ce détachement était trop faible et ne ferait rien , je me rappelle comme alors Chlapowski mon-
trant la carte dit : Avec un détachement comme celui-là je prendrais Polangen et visiterais tous ces points , en montrant de la madn les frontières de la Courlande ; j'admirais la bonne Tolonté de Szymanowski qui , voyant lui-même la faiblesse de ce détachement , se chargea de la mission , et fit plus tard ce qu'il était possible de faire , mais le résultat fut tel que je Tavais prévu , je donnai deux officiers et huit sous-officiers de ma cavalerie pour instructeurs à la cavalerie samogitienne.
Le mouvement sur Wilna fut donc ordonné et nous marchâmes sur Zeymy , où nous trouvâmes les nouvelles levées dont Chlapowski avait commencé l'organisation ; il était muni d'instructeurs de choix , tant pour la cavalerie , que pour Tinfanterie et cela marchait assez bien ; j'y fis la revue de la brigade Soltan , composée du lo™ et ii™* régiment de'ca Valérie qui comptait 56o chevaux et beaucoup d'hommes de bonne volonté, qui attendaient des chevaux, il y avait aussi plus de iSoo hommes d'infanterie organisés en bataillons , de sorte que je suis persuadé , qu'après vingt jours de tranquille formation nous étions (une fois le pays derrière nous à découvert) en état de résister à 4o,ooo hommes , s'ils avaient paru , et à la long^ue nous de renions indubitablement
les pluâ forts. Là Clourlande nous attendait en frères , non sa noblesse qui, d'origine étrangère au sol , est devenue russe en grande partie , (par la facilité des premières charges de Tétat qui l'ont démoralisée ,) mais les braves habitans des campagnes, intrépides et fiers , plus ennemis des Russes qu'aucune province de l'empire , puisqu'elle en est la plus éclairée \ ils avaient envoyé des députations en demandant d'entrer en Courlande , cela peut servir comme une des meilleures preuves du sentiment qu'inspire le gouvernement russe à ses malheureux habitans ; il y a 70 ans , que la Courlande par suite de fraude fait partie de l'empire russe. Ce sont dpnc trois générations de vingt-quatre ans qui ont passé , eh bien ! cette province ^ sans parler polonais , est plus polonaise ou^ au moins plus ennemie de la Russie que toute autre ; les lois ne protégeaient certes pas avant la constitution du 3 mai 1791 l'habitant des campagnes , mais le moral , qui fait le fond du caractère polonais , quoiqu'en disent les calomnies intéressées de ses ennemis, fait que jusqu'aujourd'hui c'est le gouvernement après lequel toutes les anciennes provinces soupirent ; au lieu quç le système de corruption du gouvernement^jtusse , corruption pécuniaire , déçoratioii, titre, rang, presque toujours récom-
pense de la lâcheté » fait que ce gouvernement est abhorré par ses propres sujets ; la conspi-* ration de Pestel en est la preuve , puisque le but principal de cette conspiration était la réfprme morale des employés. Plus de 10,000 personnes bien russes , mais de sentiment plus élevé , ont été envoyé en Sibérie et le système a été maintenu dans toutes les branches de Tad-t ministration , tant civile , militaire que judi-» ciaire. Je reviens à mon récit; à mon arrivée à Zeymy , je n'y trouvais plus le général Chlapowski, qui en était parti pour Becza où il cons^ truisit un pont sur la S.*^ Rzeka , qui a cependant des gués fréquents dans ces parages , ce fut à Zeymy , que le gouvernement de la Lithuanie fut on ne peut pas dire organisé , car' il ne le fut Jamais , mais où les nomina-^.
tions émanées de Gielgud furent données. Le sénateur général Tysk**^ fut nommé président du gouvernement , choix qui convenait , quant à. sa réputation d'homme solide, d'honnête homme et de bon polonais , mais qui n'était rien moins que bon pour des circonstances aussi oppor^ tunes , où il fallait une capacité et surtout une activité que l'âge seul du comte Tysk*** empê" chait d'employer. Le prince Ogî**, qui avait donné les plus grandes preuves de dévouement , ne pouvait remédier au mal , on disait le
troisième ineinbre capable , mais son choix fit murmurer , puisqu'il était le propre frère de Gielgud ; enfin , je vis que les Lithuaniens n'étaient pas du tout çontens , beaucoup d'eux désiraient le comte Charles Z^luski et voulaient qu'on eniployât Komtrym , au moins comme secrétaire îgénéral , car malgré son âge , on le disait ferme et très-capable , et quand j'appris à connaître les Lithuaniens , je vis bien qu'on n'y manque pas d'hommes capables et surtout des plus beaux caractères , de ces hommes qui savent faire abnégation de tout, quand il s'agit du bien public. A Zeymy je vis M."^ la comtesse Plater , qui commandait une compagnie d'infanterie dans les bataillons qui s'y formaient , j'appris plus tard le courage qu'elle eut dans le commencement de la révolution.
C'est un usage qui date des confédération/s de la Pologne , que tout acte d'insurrectioiîi commence par une déc&ration par devant les actes territoriaux ou judiciaires du district, comme
quoi le district se met en insurrection ; ce fut donc elle , accompagnée d'un Lithuanien , que. je ne veux pas nommer, pour ne pas lui nuire vis-à-vis du gouvernement , qui alla dans le district faire et promulguer l'acte insurrectionnel , ce qui excita un grand enthousiasme dans le pays.
Je partis de Zeymy le« 1 3 Juin , ici Gielgnd , en me remettant Tordre de marcher par le Nord pour faire une démonstration vers le pont vert sur la Wilia , me dit : Mais si Ton se défend, que ferons-nous alors, — nous attaquerons ; une fois que nous faisons le mouvement, il faut attaquer ferme ou ne pas le faire du tout -«- j'arrivai le soir à Becza , aprw avoir fait halte pour le midi à Janow ; le lendemain j'envoyai mon petit corps dans la direction de Szyrwinty et sachant qu'il n'y rencontrerait pas d'ennemis , je me rendis de ma personne à Czahiszki où Chlapowski me mandait qu'il passait laV^^iliai, je rencontrais sur mon chemin des détachemens nombreux , qui venaient des parties les plus éloignées de la Lithuanie rejoindre le général Chlapowski. Ce fut une des causes principales du manque de notre réussite en Lithuanie , que l'énorme faute que fit ce général d'attirer par des ordres précis à lui tous les partisans qui couvraient le pays ; il leur envoyait l'ordre à trente lieues de venir le rejoindre , de sorte que nous fûmes moins maîtres du pays, après notre entrée en Lithuanie , que ne l'était l'insurrection avant notre arrivée ; il ne comprit pas le but de notre mission , ou ne s'aperçut pas de ce qu'il y avait à faire. Notre objet devait être
premièrement , de Mre diversion aux armées russes , p ourles empêcher d'envoyer des secours contre notre armée en Pologne , il fallait donc avant tout ne pas viser aux grands résultats , mais occuper Tennemi ; notre second objet était d'organiser une force imposante, mais pour cela il fallait procéder à une levée formelle d'hommes et de chevaux (ce que nou$ commençâmes et ce qui allait déjà très-bien quand vînt la débâcle ,) et pour cela il fallait être maître du pays et le tenir à Tabri des cosaques , ce , à quoi les partisans étaient utiles au-delà de toute expression ; en les appelant à soi , par loo hommes qu'on recevait , ils nous privaient quelque fois de plus de looo ou 2000 hommes ; en outre , ces partisans établis dans des forêts , dont chaque sentier leur était connu , étaient invincibles , une fois hors d'elles et mis en ligne , ils n'étaient bons à rien , surtout quand ils étaient jeunes et virent le désordre de la division. Je rencontrai ce jour cinq à six détachemens , qui allaient rejoindre Chlapowski , ce qui découvrit certainement une quarantaine à soixantaine de lieues de pays et c'était tous les jours la même chose ; j'en fis plus tard par écrit la remontrance à Gielgud et Chlapowski , quand ils furent réunis ; on me répondit que j'avais raison , et on
Toulut renvoyer les partisans chez eux ; mais les hommes étaient partagés entre la troupe , et dispersés par Tattaque sur Wilna ; et les chefs s'étant une fois accrochés à une troupe où ils voyaient du canon, ne voulaient plus les quitter. Je trouvai Ghlapowski , entouré d'un nom-breux état-major , tranchant du grand homme , près duquel il avait servi , mais malheureusement il ne l'imitait que dans sa chambre , je ne dis pas même dans son cabinet; il ne dînait pas avec tout le monde , quoique la société fût très-agréable , surtout pour un homme qdi fait la guerre. Des dames gaies , aimables , et qui faisaient les honneurs à cœur ouvert , les Lithuaniens et ses propres aidesde-camp iie l'approchaient qu'avec les marques du plus profond respect ; c'est bon jusqu'à un certain point , surtout avec des nouvelles le-» vées, mais ici je le trouvai outré*
Je lui dis encore une fois , que notre mouvement sur Wilna ne valait rien , il reçut cet avis comme , d'un homme qui a peur ; mais mon cher Dembinski , dit-il , ils fuiront , il s'agît de leur couper le chemin ; alors je repris : Je suis venu chez vous , pour vous dire mon avis et encore pour vous dire , qu'il faut que vous preniez le commandement de l'armée , car Gielgud nous perdra ; il fit une exclamation ,
comme si )e prononçais un blasphème ; je lui dis : Je suis plus ancien que tous , et je ne veux pas prendre le commandement, parce quon pourrait croire que c'est par ambition , mais je servirai sous vous , pourvu que Gielgud ne commande pas , car il nous perdra ; il ne voulut rien entendre., Alors , dis-je , recevez au moins le conseil que je vous donne , votre corps est en ordre , ne le joignez pas à la division de Gielgud pour un seul jour , car le désordre^ le gagnera et il vous sera impossible de le remettre. — Après quoi je lui proposai de pren- • dre la direction qu'il prenait, celle vers Ponari , puisque j'avais plus d'infanterie et du ^os canon et qu'ayant le point de Niempnczyn où je désirais toucher son corps , composé principalement de cavalerie ^l^'artillerie à cheval , pouvait passer dans cette contrée sablonneuse , vu qu'il était plus léger , tandis qu'elle était et trop éloignée et trop difficile pour* mon infanterie nouvelle, car j'ai oublié de le dire , que quoique je fusse très-content du 4"^* léger, je l'avais pourtant rendu à Gielgud , et je lui avais demandé de me rendre les troupes que le général en chef m'avait données, malgré qu'elles étaient absolument nouvelles levées; car en changeant de troupes, Gielgud abîmait toujours celles qu'il commandait, je n'ai vu personne ne savoir
pas marcher comme lui , sa troupe était tou^ jours harassée sans ayaucer , cela proyenait de son indécision ; jamais , en s'arrêtant , il ne savait combien de tems il devait rester en place. Le soldat n'était pas averti s'il pouvait faire la soupe ou dormir , ce qui le fatiguait sans utilité. Ghlapowski convint , que son corps était peut-être plus convenable pour la marche que j'avais à faire ; mais il dit qu'il avait commencé son mouvement , ainsi qu'il ne fallait plus y penser. Je partis donc pour re- * joindre mon corps , que je trouvai , prenant position à Szyrwinty sur la grande route de Wilkomîrz à Wilna. Je vis en arrivant à Szyrwinty le pont , au passage- duquel le général Bezobrazow capitula avec le malheureux et trop confiant I^onowsky , qu'il fit prisonnier , de prisonnier qu'il était lui-même , et qu'il fit si traitrement fusiller à Wilna.
Le lendemain , je marchai à Meyszagota.
Je n'osai pas marcher à Niemenczyn , car que pouvais-je y faire avec 25oo hommes. Je ne pouvais me séparer de Ghlapowski , déjà la Wilîa était entre nous , si j'avais ajouté à cela la route de Wilna à Wilkomirz j'étais perdu.
Le i5 Juin j'arrivai jusque sur les hauteurs qui environnent Wilna, c'est-à-dire, laissant le corps près du village de Kauszagola , j'y fis une
reconnaissance avec un escadron de cavalerie ,' en poussant un assez fort détachement de Czerkass devant moi jusque sur les hauteurs ; après avoir vu à mon aise Wilna, et voyant que la cavalerie régulière ennemie avançait sur moi , je me retirai , et fus reconduit par elle jusque sur le côté de la montagne , qui avait vue sur mon camp , adossé à un petit village sur la gauche de la route , et se liant , par la droite en arrière , au bois qui rejoignait et dépassait la route , par laquelle j '(étais venu de Meyszagota.
Le lendemain , vers les huit heures du ma« tin , je pris un détachement de partisans , quij^ par ordre de Chlapowski , avait quitté sa position accoutumée , pour remonter le long de la Wilia , entre moi et ce fleuve , et faciliter la communication entre nous; ici, le mal de le faire marcher était moindre , puisqu'il quittait un bois , que j'avais dépassé ; nous verrons pourtant quel en fut le résultat. Je pris donc ce détachement , qui avait près de loo hommes , autant que je me le rappelle une compagnie ou deux d'infanterie et deux escadrons de cavalerie 9 pour reconnaître les environs du pont verf .
Comme depuis mon camp , jusqu'à la crête des montagnes , il y avait près d'une lieue de
terrain uni et dëcoiivert , et que je craignais que l'ennemi , très-supérieur en cavalerie , ne culbutât ma jeune infanterie par line chargé à fond , je fis prendre les chariots charges de foin , livres et fourrage , qui se mon« taient à près de 1 5o ; (tant on courait au-devant de nos besoins partout) je les fis placer le long de la route en forme d'ëchîquier , et les fis dételer , pour que , en cas que je fusse forcé à la retraite , ma jeune infanterie trouvât un appui entre ces chariots , qui , placés loin l'un de l'autre , rendaient la position tant soit peu fourrée ; outre cela , il y avait entre le village où je campais et la crête de la montagne , une auberge et une cabane.
Arrivé sur les hauteurs, dont je délogeais une centaine de Czerkass, je vis la cavalerie régulière ennemie dans la plaine, au bas de la montagne. Comme il y avait encore quatre verstes , plus d'une lieue de là jusqu'à Wilna , et que je croyais que Chiapowsld attaquerait ce jour là, puisqu'il avait eu beaucoup moins de chemin à faire que moi, je voulus me rapprocher de Wilna , pour être à même d'attaquer sitôt que j'entendrais son canon; j'envoyai donc au colonel Sierakowski l'ordre de laisser les bagages sous la garde d'une com- ^
pâgnie d'infanterie , et d'avancer avec le reste du corps , pour me rejoindre.
L'ennemi fit différentes manœuvres pour avancer sur moi , mais ne pouvant savoir quelles étaient mes forces , vu que j'occupais sur la crête de la montagne, un défilé, (chemin creux) par où son canon devait passer à toute force, et que mon infanterie était placée dans un enclos entouré d'une espèce de mur champêtre d'où la cavalerie ne pouvait la débusquer, il se contenta de harceler mes éclaireurs.
Bientôt mon canon arrivé; j'avançai alors avec l'infanterie ; la cavalerie ennemie se retira , après un peu de résistance et je m'emparai d'ifn village au bas de la montagne , que je garnis d'infanterie , ce qui me doublait de l'assurance pour une attaque de nuit , en cas que l'ennemi l'eût tentée.
J'oubliais de dire, qu'avant d'occuper le village , la cavalerie régulière de l'ennemi se trouvant à portée de mon canon , (que j'avais fait avancer dans le chemin creux , à force de bras , à couvert par un peloton d'infanterie pour que l'ennemi ne s'en aperçût pas ,) j'appelais à moi les officiers supérieurs et leur dis : Vous voyez cette cavaleriie ; je pourrais tirer dessus , mais je ne veux pas le faire ,
avant d'avoir votre avis ; le général Ghiapowski devrait selon toutes les probabilités se trouver aujourd'hui devant Wilna , peut-être attend-il , que mon canon se fasse entendre « je pourrais donc lui donner le signal en tirant sur cette cavalerie ; mais je dois vous prévenir , que le général Ghlapowski m'a dit , qu'il avait des intelligences à Wilna , et qu'on devait attaquer l'ennemi à dos , quand nous l'attaquerions de front ; si donc je tire le canon , je puis compromettre les habitans , puisque vous voyez bien , qu'avec ce que j'ai , je ne puis songer à attaquer , sans que Ghlapowski attaque de son côté , et outre cela , au pis aller pour lui , l'ennemi peut brûler le pont et je serai séparé de la ville • Tous furent d'avis de ne point tirer , et me témoignèrent même , ^ que je m'étais trop hasardé , en m'approchant avec si peu de force ; quant à cela j'étais tranquille , car j'avais reconnu
la position et je savais que dans respa(:e d'une
lieue à gauche et à droite , on ne pouvait passer avec du canon et difficilement avec la cavalerie ; et quant à la position de front , elle était presqu'inattaqnable ^ ou au moins don-nait le tems de se retirer en ordre.
Tout avant le soir , je reçus une lettre du général Ghlapowski , qui portait la date du
camp près de Wilha ; )p demandai au porteur , où le général était ; il me dit , près de BlalaifiAkflb^ trois verstes plus loiki que la dernière station de post6, c est -à -dire, à $ix lieues de Wilna. Je lui demandai si le généra! se portait en ayant , au moment où il partait, il me dit, qu'il n'en était pas question, et quon attendait du renfort.
J'avais déjà écrit au général Qilapowsfci > qu'en faisant passer un rapport au générjd Gielgud , je lui avais dit que je le croya^^ lui Chlapowski trop faible pour attaquer, qull fallait donc lui donner une brigade pour le scmtenir ; Chlapowski me répondit : La brigafe ne sera pas de trop. B me d&sait que Knoring approchait avec 5ooo homn^es et quon avait envoyé à la rencontre dé cette colonne 2600 hofamm de Wilna vers Troki« Dans la lettre, qu'il a publiée, il dit, que ce n^était qu'un, bataillon ; mais alors , il m'écrivit qw c'étaient 2000 hommes , ce qui prouvait , qu'il croyait l'ennemi très en force, puisqu'il le voyait détacher 2000 hommes et qu'il avouait que la brigade ne serait pas de trop ; pourquoi alors ne suivîtil pas favis pusillanime , il est vrai de Gielgud qui , revenant à son indécision, ne voulut pas attaquer, comme Chlapowski le dit (dans
sa lettre sur la Pologne ,) que celui-ci le lui écrivit à Czabiszki. Si , au lieu de cette démonstration sur Wilna , Gielgud avait pris ^e seul parti raisonnable , c'est-à-dire , de me placer à Wilkomirz , de porter les forces destinées à Kowno , à Betza , Janow et Wieprze et au moins un ancien régiment et quatre pièces de canon à Kowno , en plaçant le canon sur la rive droite de la Wilia dans une redoute, pour défendre le pont, et y laisser Roland, alors il pouvait se tenir à Kaydany avec le gros de l'artillerie , y faire notre grande place d'armes et envoyer Qilapowski nettoyer la Samogitie et prendre Polangen ; c'était l'avis de tous les généraux et colonels entendus ; mais le malheureux avis de Chlapowski prévalut , -et après que l'attaque sur Wilna eût manqué , on prit à la vérité cette ligne de la S.^^ Rzeka et de la Wilia ; mais on la garnit si faiblement , qu'à peine attaquée elle fut rompue, Gielgud prit avec lui Chlapowski , Roland , Szymanowski , et enfm tous les commandans de brigade , et au lieu de s'arrêter à Keydany , il marcha avec 27 canons à Rossienne , mais en revint » au premier bruit du passage de la Wilia par l'ennemi , pour se retirer encore sans le voir. Enfin il fut toujours où il n'aurait pas dû être , et ne fut jamais là où il aurait dû se trouver.
Je répondis à Chlapowski , que j'étais en mesure d attaquer et cela, depuis 24 heures.
Peu ayant le soir on prît deux espions de Fennemi , et un troisième , bien connu des chasseurs partisans, que J'avais avec moi, s'échappa après avoir reconnu , que je n'étais soutenu par. aucun corps; car il avait fait le tour de mon corps; cela me mit en garde, et je prévis que l'ennemi , qui devait me supposer des forces considérables, puisque j'avançais si hardiment , après avoir reconnu la faiblesse de ma troupe, m'attaquerait le lendemain. Je ne voulais pas me retirer , tant pour soutenir Chlapowski , que parce que difficilement je pouvais trouver une plus forte position ; mais je pris mes précautions , et envoyai tout avant le soir le major Kossobudzki avec deux compagnies d'infanterie et 5o chevaux à Calvaria , situé sur ma gauche , à une bonne lieue de ma position , et par ojli une route assez large permettait de passer commodément avec le capon. A droite de ma position , j'envoyai le J)artisan E^* avec son commandement et 20 chevaux de cavalerie , avec ordre de se porter dans un village , dont je ne me rappelle plus le nom , par où passait la seule route , qu'il y eût entre moi et la Wilîa. Ce détachement s'éloignât par là un peu
plus d'une demi-lieuc de moi ; je pouvais donc être à l'abri de toute attaque ; mais pour plus grande sûreté , j'amenai mes deux pièces de 6 avec le lieutenant Fr%hse , au-delà du ravin , et je les fis monter à force de bras sur ua mamelon , d'où elles pouvaient faire un feu de flanc sur Tennemi , en cas qu'ils tentât d approcher. En bas du mamelon je fis camper, devant les pièces, une compagnie d'in£ainterie, car elles étaient là comme vedette. Je pris après cela quelques heures de repos ; mais sachant ma troupe fatiguée , surtout par Tex-^ ces de la chaleur , je me levai avant le jour , et me rendis près du canon de Fraehse; y étant resté près d'une heure , je vis une colonne d'iifiianterie , qui se dirigeait le long de la Wilia vers ma droite ; comme il commençait à faire jour , je pus la compter assez facilement : en tête marchaient six escadrons de ca'^lerîe , ensuite venaient sept compagnies d'infanterie et cinq pièces de canon ; ils marchaient en bon ordre , je pus donc les voir bien distinctement. Comme iCossobudski et £••• avaient l'ordre de venir me rejoindre , sitôt qu'il ferait jour , j'étais sûr que ce dernier ne serait point surpris , malgré cela , j'en* voyai à Calvaria et à E**** l'ordre de se retirer en toute hâte , d'autant plus qu'une autre
colonne d^ quatre escadrons de cavalerie régulière , quatre pièces de canon et un détachement considérable d'infanterie avança bientôt directement sur moi ; cette colonne était précédée des mêmes Czerkass , qui étaient tou-< jours vis-à-vis de moi. L'officier , que j'envoyai vers Kossobudski , revint bientôt me dire , quil n'avait pu passer , vu que la cavalerie ennemie avait envoyé de nombreux ëclai-
reurs , qui interceptaient la communication ; je lui donnai quinze chevaux pour escorte , et l'ordre de passer à tout prix; je le fis suivre par un autre officier avec quinze, chevaux pour être sûr de mon fait. Quant à E*** il fut attaqué avant que J'officier , que j'avais envoyé ^ fut parvenu jusqu^à lui;^ un feu de mousqueterie très- vif me l'annonça , et je vis alors qu'il fallait avant tout contenir la colonne du centre ; j'ordionnaî donc au lieutenant Bochenek , qui avec mes pièces de 12,^ tenait le ravin même , de faire feu ; , le premier coup de cet excellent artilleur démonta une pièce ennemie et comme c'était un obus , son éclat jeta le désordre dans la cavalerie ennemie , qui avançait en colonne. Cette cavalerie si belle , qui , au premier coup de canon , se mit en désordre , donna du courage à nos troupes , quelques coups tirés promptement l'un après
Tautre arrêtèrent tout-à-£ait cette colonne; alors je donnai Tordre au brave lieutenant Fraehse , qui s'était préparé un chemin à tra* vers les broussailles de se retirer avec les pièces de 6 , pour prendre une position derrière moi , et se mettre en batterie , pour tenir l'ennemi en respect , quand je commencerais ma retraite. A peine avait*il exécuté son mouvement , que je reçus le rapport de mes ailes.
Kosobudsld se retirait , quand mon officier le joignit ; il avait aussi été attaqué par deux escadrons de cavalerie , deux pièces d'artillerie à cheval , et un bataillon d'infanterie ; j'en-* voyai alors l'ordre au colonel Sierakowski , en réserve avec le i8™' régiment à quelques cents pas en arrière , de prendre ce régiment et toute ma cavalerie, à l'exception de celle que j'avais en avant des pièces , et de marcher pour faire tête à la colonne d'à droite , qui , comme je venais de l'apprendre , (pour cause de trop de bravoure du lieutenant Andrzeiewicz , commandant les vingt chevaux) avait détruit mon détachement. Cet officier voulut mettre les partisans en bataillon et se retirer en tacticien ; mais que pouvaient cent hommes armés de petits fusils de chasse , sans bayonnettes , et qui voyaient une attaque en plaine pour la première fois ? Ils furent presque tous sabrés ,
OU percés par les lances ennemies. Une jeune fille , d'une grande beauté /qui était avec eux , se battit enhéroïne et mourut percée de trcMS coups de lance.
Je donnai la première direction à cette colonne dé Sierakowski , qui fit front à droite , en arrière de ma position , vers l'endroit où le feu se faisait entendre ; bientôt parut la colonne ennemie d*à gauche , venant de Cal- Taria ; j'avais , pour faire face à ces deux colonnes , le 4™* bataillon du 3™* d'infanterie légère, 200 chevaux de la cavalerie de Plock et 160 chevaux Samogitiens du capitaine Strawinski , qui , officiers et soldats , voyaient le feu pour la première fois ; encore sur ce nombre de chevaux, faut-il retrancher tous les détachemens faits la veille et aujourd'hui , qui ne me rejoignirent que pendant le combat.
Comme je tenais en respect la colonne du centre et que Sierakowski avait les deux tiers de mes forces , après que Kossobudski l'eût rejoint , pour occuper la colonne d'à droite , je vis qu'avant tout il fallait arrêter celle qui avançait au grand trot , du côté de Calvaria , je me portai donc contre elle avec toute ma cavalerie et une pièce du brave Fraehse. L'ennemi s'arrêta et commença à nous canonner vivement. Les Samçgitiens reçurent les pre-
miers coups; je passais au pas âe^rant leur front , pour leur montrer du calme , et ils soutinrent le feu admirablement ; il est ^rai , qu'ils avaient pour exemple mes braves de la cavalerie de Plock , qui ne se sont pas démentis une seule fois , et le lieutenant-colonel Izewsld t calme et ardent , quand il le fallait , et très-sévère pour la discipline •
Je laissai donc le commandement à avec ordre de se tenir toujours à la hauteur de Tennemi , et je courus chez Bochenek -, pour lui faire quitter le ravin , que Tennemi commença à canonner fortement. Je masquai ^ comme je pus, la retraite des pièces, en faisant avancer Tinfanterie une centaine de pas , et les envoyai tout de suite rejoindre la colonne de Sierakowski. L'ennemi aperçut bientôt le mouvement , et s'avança assez hardiment; mon infanterie tira quelques coups î mais comme je ne pouvais la disséminer en tirailleurs, cela fut de courte durée. Je partageai le bataillon en deux , fis marcher une colonne de deux compagnies pour rejoindre la pièce légère vers la colonne de Kalvaria et je gardai l'autre moitié avec l'autre pièce contre la colonne , qui suivait la grande route. L& colonne ennemie, venant de Galvaria, quitta sa position pour se porter sur ma gauche
derrière mm , et recommença à nie canonnër dé là , ce qui pouvait troubler ma troupe , mais il ii^en fut rien , et cela me permit dé me retirer en lui faisant face , et l'empêcher d'agir de concert avec la colonne sur la grande route ; je repris même 200 chevaux à Jzewsld pour les opposer à la colonne ennemie , venant du centre. Bientôt cependant cette colonne gagna la crête de la montagne , et voyant le peu de mes forces (Sierakowski étant déjà loin ,) la cavalerie me chargea avec de grands cris , mais la mienne reçut la charge de sang froid et ils n'osèrent l'aborder , d'autant plus que le demi-bataillon, et la pièce tiraient sitôt qu'ils approchaient. Cette infanterie était si jeune , qu'elle ne savait pas former le carré ; de sorte que c étaient deis colonnes d'attaque par demi-compagnies , que j'avais formées , et je me retirai de cette manière, une pièce tirant contre la colonne d'à-gauche, l'autre contre celle sur la grande route. Le combat avait duré plus de cinq heures, avant que j'eusse atteint le cabaret. Mes deux, petites colonnes s'y joignirent et je fis halte; j'étais fatigué physiquement et moralement; car outre l'attention, dont j'avais besoin pour ne pas laisser mettre la confusion dans ma jeune troupe , les rapports de gens qui n'avaient jamais vu
de combat et se voyaient assaillis de tous côtés , ne me laissaient pas une minute de repos : Général , me rapportait-on , une colonne se montre par ici ; Tinstant d'après : Général , une colonne se trouve derrière nous« Chaque escadron ennemi était une colonne , pour des jeunes gens , qui voyaient Tennemi pour la première fois* Je fus obligé de défendre les rapports , car donnés tout haut , ils troublaient ma troupe et me rompaient la tête. Près du cabaret , un feu croisé très-vif , mit un instant le trouble et le désordre dans un des demi-bataillons ; je l'arrêtai , malgré que tout fût déjà mis en mouvement , jusqu'à ce qu'il eût regagné l'ordre et le silence , en le menaçant de le tenir au feu jusqu'au dernier homme, si je, le voyais tant soit peu incertain. — Je fus fâché de voir que Sierakowski s'était retiré précipitamment , sans même garnir le village , où j'avais campé (qui , touchant au bois lié à la grande route , était de toute conséquence,) je le lui envoyai dire sur l'heure, Si j'avais pu prévoir que la colonne qui marchait à ma droite ne paraîtrait pas j'aurais pu retenir ma cavalerie et alors j'aurais pu enlever la colonne d'à gauche ou au moins ses pièces , et après cela me jeter sur la colonne du centre ; j'aurais dû même envoyer en ar-
rière , pendant le combat , pour faire revenir cette cavalerie; j'avoue que je n'y pensais pas, j'étais content de me tirer si honorablement d'afi&ire contre des forces triples , avec de? soldats si novices; plus d'expérience m'aurait appris à vaincre en me retirant. Mais voyant Sierakowski si loin de moi , je dus croire qu'il marchait pour se /tenir à hauteurj de la co-» lonne , qu'il avait Tordre d'observer.
C'est seulement en quittant le cabaret , que j'envoyai au colonel Brzezanski ; qui comman* dait la cavalerie donnée à Sierakowski , l'ordre d'avancer en ordre de bataille pour couvrir ma retraite ; mais l'ennemi avançait déjà prudemment , inquiet comme moi de ce qu'était devenu sa principale colonne envoyée vers ma droite. J'atteignis vers les ii heures la position , que tenait Sierakowski , près du cabaret de Klonuwka ; il avait placé les pièces sur des monticules près de la grande route , et avait garni la lisière du bois d'infanterie; j'y reçus les félicitations de mes braves officiers sur Tissue du combat exécuté avec une précision telle que sur la place d'exercice. Malgré cela , je grondai le demi-bataillon ; qui s'était mis un peu en désordre , ce qui produisît un tel effet, que depuis ce jour, ce ne furent pas seulement les meilleurs soldats de mon petit
corps, mais les meilleurs du monde. Jeunes gens , mais vieux soldats , si le nombre de combats le constitue , jamais ils ne se sont démentis dans leur intrépidité. De 600 hommes qu'ils étaient , 1 90 revinrent à Varsovie comme infanterie à cheval , le reste fut tué ou grièvement blessé; ils couraient au feu avec une gaieté , un dévouement inimitable.
CJpmme la colonne de droite ne paraissait pas, que le bois n'avait qu'une demi-lieue de pronfondeur, et qu'en outre je reçus un avis par écrit (qui se montra faux) qu'une colonne ennemie venant de Niemenczyn était arrivée à Czerwonydwur , grand village en arriëre de ma position (il y avait dix cosaques) , je donnai au colonel Sierakowski six compagnies, c.-à-d. la moitié de mon infanterie , les deux pièces de 6 et toute ma cavalerie ^ ne m*en laissant que 60 chevaux , (puisque le bois la rendait inutile) et lui donnai l'ordre de prendre position à un mille derrière moi , pour être en mesure de me soutenir en cas de retraite , et ne pas me laisser surprendre , soit par la colonne d à-droite, soit par celle de Niemenczyn. Je pris position avec le reste et fis même avancer une partie de mon infanterie le long de la lisière du bois à gauche et à droite , pour faire croire à Tennemi > que je ne songeais pas à céder facilement.
Bientôt après le départ de Sîerakowski , la colonne ennemie de la droite rejoignit devant mon front celle, que j'avais combattue; mais au lieu de venir m'attaquer ils se mirent à camper , vu que la chaleur était étouf&nte • Je pus alors les compter à mon aise , ils avaient onze pièces de canon , deux nombreux régimens, à-peu-près dix à onze escadrons de très-belle cavalerie , et ce que je pus bien distinguer , c'étaient quatre bataillons d'infanterie. Les Lithuaniens me dirent plus tard , par les nouvelles reçues de Wilna, qu*onze mille hommes m'avaient attaqué, ce que je ne crois pas , mais je dis ce que j'ai vu.
Je restais donc dans cette position jusqu'à cinq heures de l'après-midi , n'ayant pas de fourrage pour les chevaux , surtout pour ceux de l'artillerie. Enfin voyant que mes gens ne pouvaient quitter les armes devant un ennemi si supérieur et qu'ils étaient d'ailleurs abîmés par la chaleur, je me retirai sans être suivi autrement que par une reconnaissance -de Czerkass. Je trouvai iSierakowski près du village de Powidoki , où je m*arrêtai pour passer la nuîl ; là je trouvai mes bagages, mes fourrages et toutes mes voitures postées sur le terrain , ayant fui au premier coup de canon , par la
faute ou même par l'ordre du fourrier en chef.
J'envoyai un rapport à Gielgud et voulus &ire reposer mes troupes quelques jours à Powîdoki ; mais je reçus un ordre de lui (que je conserve encore) où il me dit en date du i8 Juin. Vous ferez demain avec votre aile gauche un mouvement vers Nieraenczyn et le 20 vous attaquerez , avec toutes vos forces , Wilna par le pont vert. Il m annonça qu'il passait avec toute la division la Wilia, vis-à-vis de Rykonty , pour attaquer Wilna. Cet ordre seul peint Gielgud ; il me parle d aile gauche , à moi qui avais en tout 2400 à 25oo hommes , et m'ordonne de faire un mouvement vers Niemenczyn à quatorze lieues de l'endroit où j'étais , et d'où j'en avais encore quatorze pour revenir au pont-verl. Mes soldats exténués , trois jours sous les armes , et exposés au soleil le plus ardent , souf&aient beaucoup des yeux; mais enfin il fallut obéir. Je demande à tout militaire , It quoi bon ce mouvement sur Niemenczyn , où je ne pouvais même arriver la veîUe de l'attaque sur Wilna, où il fallait avoir des troupes fraîches et bien nourries. Mais, c'est un calcul qu'on fait rarement , et qui était tout-à-fait étranger à Gielgud. Pour satisfaire à Tordre, sans exposer un détachement aussi loin de moi, je me portai vers Niemenczyn avec tout le corps ,
pour tourner après à droite^ et arriver au pont-vert, par la route de Calvaria, route nommée Gedroicki Tràkt. La chaleur fatiguait la troupe hors de toute expression ; mal conduit par le guide que je pris , j'eus à traverser* un pays de montagnes et à passer de mauvais " ponts; raiais Tenvîe d'être présent à Tattaque nous donna des forces; je voulus m'approcher ce jour même aussi près que possible de Wilna et résolus d'atteindre le même bois qui, en se prolongeant à droite , touche et dépasse la route de Meyszagola.
Je marchai la nuit , et vers 'les onze heures un aide-de-camp de Gielgud , le lieutenant Dobrowolski m'atteignit en me disant , que Gielgud avait attaqué Wilna, que l'attaque avait été repoussée , qu'il se retirait , et m'ordonnait d'en faire autant; je fus au désespoir et tout hors de moi. Il me donne l'ordre d'attaquer le 20 , attaque le 1 9 et âprè& un simulacre d'attaque , comme pour vouloir seulement se déconsidérer , il se retire . L'aidede-camp arriva sur une mauvaise charrette de paysan et avait fait le jour même plus de 20 lieues ; ainsi on peut juger à quelle heure Gielgud cessa le combat. Sans avoir été fortement repoussé, il se- retira et oublia cependant d'envoyer à Zaliwski , qui attaquait avec
9« 1 5oo hommes sar la droite , Tordre de se retirer. • Ce qui prouve la faiblesse des Russes , c'est que Zalîwski « abandonné à Itti-même , put se retirer sans déroute ; mais cela fit que Gielgud passa la Wilia ; Zaliwski se retira rers Grodno et moi , j'étais alors vers Niemenczyn; heureusement que l'ennemi n était pas plus fin que lui , quoique les généraux , quant au nombre , ne manquassent pas , vu qu'il y en avait 44 9 ^ ^^ qu'on m'a assuré , quand nous attaquâmes Wilna. ^ Malgré la fatigue des troupes je me vis forcé d'atteindre au plutôt Meyszagola , pour èlre à même de me rapprocher de Gielgud , je fis donc donner de leau-de-vie à la troupe et marchai toute la nuit ; j'arriirai à la pointe du jour à Meyssagola où je reçus Tordre de me retirer à Wilkomirz. Après avoir reposé jusqu'à trois heures de l'aprèsmidi , je marchai et occupai le jour même SzyrWinty où je restai deux jours , vi^ que la troupe en avait grand besoin et que l'endroit était très-agréable de toute manièî e ; une rivière qui y coule permettant aux soldats de s'y r»' fraîchir; le 22 j'arrivai à Wilkomirz.