‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 23 sur 102 · Nous ignorons le sens de ces mots · texte numérisé non relu

Nous ignorons le sens de ces mots

sorti des mains de la petite vérole et de la politique, ennuyé de son oisiveté, il lui prit envie de visiter les champs de bataille. L'Europe entière se battait. Au bruit du canon qui gronde, au cliquetis des armes qui se heurtent de toutes parts, le chevalier d'Éon a senti se réveiller en lui cet amour de la lutte et du combat, qui fut la vocation de son premier âge et la passion de toute sa vie. II demande au roi des lettres qui le transfèrent des dragons du colonel général, dans les dragons du marquis d'Autîchamp, neveu du maréchal de Broglie; et le voilà devenu aide de camp du maréchal et du comte son frère. Les relations politiques qui déjà l'attachent à la puissante maison de Broglie, vont s'augmenter dès lors de toute la force de ce nouveau lien. L'intimité du champ d'honneur va cimenter l'intimité du cabinet. Je dis intimité, eu égard toutefois aux différences des positions sociales et de la gradation hiérarchique. — Initié aux mêmes secrets d'État que le frère du maréchal, admis par le souverain à la même confiance, exposé par le sort aux mêmes périls, le chevalier d'Éon scellera cette triple fraternité, du sceau d'un dévouement sans bornes; et l'empreinte en sera si durable et si profonde en son cœur, que ni les temps, ni les revers ne pourront l'effacer. Aussi le verronsnous plus tard suivre dans toutes ses phases et dans toutes ses vicissitudes, la fortune du comte de Broglie; il tournera dans son orbite comme la petite planète qui se meut autour de la grande, et deviendra le satellite, en un mot, de cet astre sur la clarté duquel Louis XV régla si longtemps sa marche errante et incertaine.

Sa carrière militaire s'illustra en peu de temps de différents traits de valeur qui lui acquirent un renom de brave au milieu de tant de braves. En arrivant, il avait un titre acquis à mériter, des épaulettes à se faire pardonner; officier de faveur, il portait au front la tache de la protection. Mais le baptême du feu le lava bientôt de cette tache, et l'homme et l'insigne, éprouvés par le fer et le sang, sortirent sanctifiés de cette double épreuve.

A Hoëxter, il entreprend, avec quelques hommes d'élite, l'évacuation des poudres de toute l'armée, qui sont restées sur la rive droite du Weser ; opération périlleuse, dit le rapport du maréchal de Broglie, qu'il exécute en passant et repassant deux fois le fleuve sous les yeux et le canon de l'ennemi.

A la reconnaissance et au combat d'Ultropp, emporté par son ardeur, il est blessé coup sur coup à la main droite et à la tête. Malgré ces deux blessures, il charge les montagnards écossais avec un seul régiment des Suisses et des grenadiers de Champagne dans la gorge des montagnes du camp d'Eimbeck, près du village de Meinloss, et les culbute sur le camp des Anglais.

A Osterwick, le maréchal de Broglie a besoin de communiquer avec le prince Xavier de Saxe occupé au siège de Wolfembuttell, et dont il est séparé par les* Prussiens qui interceptent la communication entre les deux armées. Le chevalier d'Éon se chargé de cette mission hasardeuse et difTicile; il prend avec lui quatrevingts dragons choisis, braves déterminés, se jette sur l'ennemi à l'improviste et fait prisonnier de guerre tout le bataillon franc prussien de Rhées. Il arrive jusqu'au

prince de Saxe, lui remet Tordre de donner 1 assaut à la ville assiégée, et grâce à cette expédition incroyable d'audace et de succès, Wolfembuttell est prise.

Cependant, Elisabeth Petrowna, impératrice de Russie, était morte le 29 décembre 1761, et sa mort avait été suivie d'une trêve momentanée à la guerre qui durait déjà depuis sept ans.

Quelques jours avant d'apprendre cette grande nouvelle, le marquis de L'Hospital écrivait au chevalier d'Éon :

« A Vor&hilles, ce 24 décembre 1761.

<c II vaut mieux tard que jamais, mon cher d'Éon. Votre lettre et mon inclination pour vous ont éteint mes reproches. Je suis charmé que vous ayez connu M. de Lostanges et que vous ayez fait la guerre avec lui et Berlin; vous étiez là en bonne et brave compagnie.

« Vous m'aviez promis une de vos prouesses contre quelques Anglais, et que les sabres que vous avez achetés auraient été éprouvés sur une de leurs têtes. Ce sera pour la prochaine campagne, car il n'est plus question de paix. Notre alliance avec TEspagne* va ranimer nos forces par terre et par mer, et vraisemblablement je guerroierai aussi. Je rougirais (si ma santé se soutient) d'être oisif, quand tous mes semblables travaillent.

« Je serai fort aise de vous revoir, mon cher d'Éon;

1. Le 15 août, il avait été conclu, par le duc de Choiseul, un traité d*alliancc perpétuelle, appelé pacte de famille^ entre les Bourbons de France, d*Espagne et des Deux-Siciles.

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laissons le passé et les tracasseries , et partoos d'un point invariable entre nous, qui est Teslime et Tamitié. — Le pauvre Bonnet, votre camarade, n*a rien obtenu. Optimam partem elegistl Le voilà redevenu gros Jean comme devant, ainsi que son maître. Je verrai à me retourner pour lui. Le ministre est inflexible, et le comte de Choiseul suit tous les errements de son cousin. Je n'aurai rien non plus, et je m'en console !

« Adieu, mon cher d'Éon, je m'attends à vous revoir le teint basané et l'air d'un grenadier : mais la Tena Gamba n'en sera pas meilleure ! !

« Sur ce, je vous embrasse tendrement.

ce L'HOSPITAL. »

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