‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 24 sur 102 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

La Russie abandonne Talliance franco-autrichienne. — Mort de Pierre III. — Lettre du marquis de L*Hospital sur ravénement de Catherine II. Le pacte de famille, — Le duc de Nivernais envoyé à Londres avec le chevalier d'Éon. — Portrait du duc de Nivernais. — Moyens secrets par lesquels on obtient la paix. — M. Wood et son portefeuille. — Compliment du marquis de L'IIospita] au chevalier d'Éoo sur les préliminaires de la paix, — Traité de Paris et de Londres. — Insarrection À Londres. — Le docteur Wilkes et le docteur Mulgrare. — Le chevalier d'f on appelé en témoigriage. — Il apporte à Versailles la ratification du traité. — Étonnement du duc de Praslin, et billet do duc de Nivernais à ce sujet. — La croix de Saint-Louis. — Lettre du duc de Choiseul. — Grand projet de Louis XV sur TAngleterre. — Ordre secret donné au chevalier d*Éon. — Le duc de Nivernais s*ennuie à Londres. — Le comte de Guerchy est nommé ambassadeur de France en Angleterre. — Craintes du duc de Prasiin sur le nouvel ambassadeur. — Le chevalier d*Éon est nommé résident^ puis ministre plénipotentiaire à Londres. — Lettre du duc de Nivernais. — Le sylphe et Tœuf tondu. — Les seigneurs français dégraissés. — Dernier compliment et dernière épigramme du marquis de L'Hospital.

A peine Elisabeth avait-elle quitté le trône avec la vie, que Pierre III et Catherine, montant avec empressement à la place qu'elle laissait vide, donnèrent une libre carrière, celui-là à Tidolâtrie fanatique qui le portait vers la Prusse, celle-ci à la sympathie intéressée qui la portait vers les Anglais.

LA VÉRITÉ SUR LA CHETALIÈRE d'ÉON 83

Au mépris de l'engagement signé, de Targent reçu, le couple impérial déchira le traité qui le Hait à F Autriche et à la France. La tzarine et le tzar firent banqueroute à la foi du grand-duc et de la grande-duchesse. Non-seulement ils abandonnèrent la cause qu'ils s'étaient engagés à servir, mais encore ils signèrent avec Frédéric un traité d'union contre ceux-là même dont la veille ils étaient les alliés contre lui. Cette péripétie fut comme la répétition et la contre-partie de la scène déjà jouée au début de la guerre. On avait vu, en 1756, les Russes marcher tout à coup contre les Prussiens, leurs amis, pour lesquels ils avaient été rassemblés; on vit, en 1762, ces mêmes Russes retourner à ceux qu'ils avaient abandonnés, et attaquer avec eux les Autrichiens et les Français, dont ils étaient les auxiliaires et les compagnons d'armes quelques semaines auparavant.

Un nouvel incident vint déranger cette situation nouvelle, aussi promptement qu'elle avait été formée, et changer encore une fois la face des choses, déjà si changeante et si variable. Pierre fut renversé subitement du trône par Catherine, sa femme, qui l'envoya au château de Robschak, où un frère de son amant, Orloff, se chargea de l'empoisonner et de l'étrangler. Le marquis de L'Hospital annonce en ces termes cet événement et ses suites au chevalier d*Éon :

« A Plombières, ce 15 août 1763.

« J'ai reçu, mon cher d'Éon, votre aimable lettre ; son style enjoué m'assure de votre bonne santé.

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« Voilà doDc le matamore éteint. Le beau rôle qu'il va jouer dans Fhistoire ! Voyons à présent celui de la nouvelle Catherine. Elle a tout le courage et les qualités qu'il faut pour faire une grande impératrice, et je me ressouviens avec plaisir de vous l'avoir toujours entendu dire ; sa fermeté, dans certaines occasions, a toujours été de votre goût. Vous avez aussi eu, il faut l'avouer, le tact du germe des vertus de la princesse d'Askoff; il est vrai que vous l'avez connue et cultivée dès sa plus tendre jeunesse, et que vous et le chevalier Douglass nourrissiez son esprit de romans. Mais qui aurait cru, cher d'Éon, qu'elle eût été l'héroïne de celuici *î M. le baron de Breteuil a rebroussé chemin pour

1. Singulier roman que celui qui commence par un détrônement et finit par un assassinat l C*est bien une tragédie, et une tragédie horrible. La princesse d*Askoff ne prit part qu*aux préliminaires, Alexis Orioff se chargea seul du dénouement. La princesse d*Askoff était fille du sénateur Woronzow, parent du chancelier. M** d*Abrantës raconte que le père de cette princesse la destinait à Vemploi de maltresse de Pierre; pour la préparer à ce rôle, il la conduisit À Oraniembaum^ palais du grand-duc et le théâtre de ses orgies. La jeune Russe recula de dégoût à l'entrée de ce lupanar, espèce de bouge, au milieu duquel des femmes, et des plus hautes, ivres et débraillées, s'emplissaient de bière anglaise et de fumée de tabac. Moins difficile que sa sœur, Roinanowena, seconde fille du sénateur Woronzow, accepta l'emploi rejeté par la princesse d'Askoff; celle-ci devint l'amie intime et dévouée de la grande-ducbesae, qu'elle aima de toute l'horreur que lui avait inspirée son mari. Au milieu de la dramatique révolution qui débarrassa Catherine d'un époux dangereux, et la fit seule maîtresse du trône, la princesse d'Askoff se montra l'un des agents les plus actifs et l'un des conspirateurs les plus intrépides. Elle fut un véritable héros d'audace masculine et de bar^ diesse chevaleresque... Pour récompense, Catherine lui envoya l'ordre de voyager... Mais un peu plus tard, la tzarine eut de nouveau besoin d'elle. La croyant initiée à une conspiration dont elle voulait lui arracher l'important secret, elle lui écrivit une lettre pateline dans laquelle elle lui parla des obligations qu^ellt avait tnéconnues et qu'elle brûlait de réparer. La princesse répondit en quatre lignes aux quatre pages do Tautocratrice :

ce Madame, je n'ai rien entendu ; mais si je savais quelque chose, je me tairais. Que voulez-vous de moi? que je meure sur l'échafaud? Je suis prête à y monter. »

arriver plus tôt selon ses instructions. Son second tome sera plus agréable que le premier, il connaîtra mieux le terrain ; mais vous, mon cher petit dragon, qu'allezvous devenir à présent? A vous dire le vrai, j'aime mieux que vous alliez ailleurs. Vous savez que l'on dit que les seconds voyages en Russie sont scabreux, et vous qui y avez déjà été deux ou trois fois, vous devez être bien plus sur vos gardes.

« On débite ici que le comte de KaunHz et Laudon sont disgraciés ; je n'en crois rien, quoique je sache qu'il y avait de quoi, par le crédit de la maréchale D... Et les préliminaires sont-ils signés? Voilà nos nouvelles de Plombières. — Comptez, cher d'Éon, toujours sur la vérité et la constance de mon amitié. Adieu, je vous embrasse tendrement et je m'intéresse toujours à vos succès.

« Je pense que l'Ethman Panin et le chancelier conseilleront à l'impératrice Catherine de rappeler les troupes en Livonie et Ingrie et autour d'elle ; qu'elle, doit veiller à se maintenir sur un trône qu'elle a eu par son courage et la folie de son mari ; qu'elle doit n'avoir que des traités de commerce avec toutes les puissances de l'Europe, et veiller à l'intérieur de la Russie. Si elle est bien conseillée, elle associera son fils à son empire, en le mariant, s'il a les qualités qui conviennent à captiver sa mère ; mais, en attendant, elle l'élèvera dans cette intention, et elle le dira hautement, le déclarant, dès à présent, grand-duc de Russie et son seul et unique héritier. Si elle est au-dessus de ses passions, elle ne rappellera jamais Poniatowski! Voilà, mon cher d'Éon, ce qu'elle doit faire. Qu'elle fasse la guerre aux Chinois

pour avoir de l'argent ; qu elle aUle à Moscow et qu'dle affermisse un trône qu elle ne doit qu'au hasard et aux pitoyables qualités de son indigne époux ; — qu'eUe s'arrange avec le Danemarck, jusqu'à ce que son fils puisse ratifier ce qu'elle aura fait ; — qu'elle nous rapproche des Anglais ; qu'elle soit avec nous, et menace les cours de Vienne et de Berlin, si elles ne veulent pas faire la paix. Voilà vos instructions, en cas que vous alliez en Russie au retour de Breteuil, car je ne crois pas qu'il y reste longtemps.

« J'ai écrit à l'Ethman Rasomowski et & la Frede d'Asloff^. — On dit que Bestucheff reviendra végéter el s'enivrer à Pétersbourg ; mais s'il est consulté, adieu Woronzow 1

€ L'HOSPITAL

Cette lettre est remarquable de prévoyance politique. Catherine éloigna son amant Poniatowski; rarmée russe fut rappelée à Saint-Pétersbourg autour de la tzarine qui laissa l'Autriche et la France se battre avec la Prusse et l'Angleterre, jusqu'au jour où elle intervint pour recommander la paix. A ces prévisions du marquis de L'Hospital, confirmées par les événements, ajoatons-en une autre tirée d'une dépêche adressée par lui au cardinal de Demis le 1" novembre 1757 •.

• Le grand-duc, disait-il, se conduit de manière à

1. FreiUy Tieax mot, tiré de rallomtnd /r«v, et synonyme de éim moiulle.

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