‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 25 sur 102 · Archives des affkircs étrangères · texte numérisé non relu

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€ s'aUéiier le cœur des Moscovites. II ne cache point

< son éloignementpour les Russes, son amour pour les

< Prussiens; et ses inclinations ne sont soutenues d'au-

< cun mérite personnel. Quant & la grande-duchesse,

» elle a plus d'esprit et est plus capable de conduite. '

€ Elle aime la lecture ; elle est romanesque et se pique

« de courage. Elle me disait dernièrement en pleine

« table, et devant tous les ministres, à propos de son

< goût pour monter à cheval : « Il n'y a pas de femme a plus hardie que moi, je suis d'une témérité effré- « née. » Poniatowski était vis-à-vis d'elle... L'impéra- « trice Elisabeth, qui vieillit, veut régner tranquille- « ment, et si elle venait à mourir, on verrait alors des

< révolutions subites. Jamais on ne laisserait le grand-* « duc sur le trône, et on s'en déferait assurément. »

Ces paroles u'étaient-elles pas véritablement pro|Aétiques?

La défection de la Russie fut un coup de mort pour la cause franco-autrichienne, depuis longtemps agonisante. En vain Louis XV avait appelé ses frères d'Espagne et des Deux-Siciles au secours de sa détresse ; en vain ceux-ci , répondant à cette voix du sang, avaient-ils noblement osé se déclarer pour les vaincus ; en vain avait été conclu entre eux ce pacte de famille, grande pensée de Louis XIV, exécutée par le maréchal de Belle-Isle, qui reliait entre elles les diverses branches de la maison de Bourbon, et réunissait en faisceau les tiges éparses de ce grand arbre dont le feuillage ombrageait la moitié de l'Europe ; cette sainte et fraternelle association n'avait été que l'occasion de nou*

88 LA TERITÉ

veaux désastres pour oous, et pour nos ennemis la matière de nouveaux triomphes ! La France avait perdu tout ce qu'elle possédait de colonies, d'établissements aux Indes, en Afrique, en Amérique ; les Anglais nous avaient tout enlevé, nous n'avions plus rien à leur laisser prendre. L'Espagne se présente ; ils la dépouillent en im instant de File de Cuba et des îles Philippines, aussi grandes à elles seules que l'Angleterre et l'Irlande. On a calculé que l'Espagne perdit en deux années plus quelle ne produ'isait en vingt ans!... La France était plus malheureuse encore peut-être. Criblée de plaies, son noble corps saignait par cent blessures. Elle était épuisée. Tous les principaux citoyens et le roi lui-même avaient envoyé leur vaisselle à la monnaie. Les grandes villes et les riches communautés fournissaient des vaisseaux de guerre à leurs frais; mais ces vaisseaux, à peine en mer, étaient capturés, ou bien les matelots manquaient pour les équiper ; les malheurs passés en faisaient craindre de nouveaux. Plus d'argent, plus de crédit, plus d'hommes, plus de secours ! Sept années d'alliance avec FAutriche nous avaient été plus funestes que deux cents années de guerre contre elle. De même déjà, sous Louis XTV, les secours prêtés par nous à TEspagne nous avaient plus coûté que tous nos combats contre elle depuis Louis XII ! ...

L'Allemagne était devenue un gouffre où s'étaient engloutis le sang et les trésors de la France. Ainsi se vérifiaient les prédictions de ceux qui avaient crié anaihème à la cour de Versailles, lorsqu'elle se rapprocha de la cour de Vienne, et avaient proclamé cette union monstrueuse.

SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 89

Chacun désirait la paix. Louis .XV résistait seul, à ce vcBu général par amour-propre blessé; et le chevalier d'Éon écrit plus tard (le 7 janvier 1771) que, « par Tordre secret de son maître, à l'insu du grand Choiseul, il avait fait durer trois ans de plus la guerre ^ » Mais enfin le duc de Choiseul obtint du roi l'autorisation d'entamer des négociations de paix. La tâche était difficile.

Que pouvait-on espérer d'un ennemi victorieux, et auquel la victoire n'était plus même disputée ? Quel accord ou quel partage attendre de celui qui a tout en son pouvoir? Obtenir une transaction, en de pareilles conjonctures, était un tour de force à réaliser. Aussi choisit-on pour le tenter le diplomate qui avait alors le plus d'esprit, le plus de tact, le plus de finesse subtile et délicate de toute la France.

J'ai nommé le duc de Nivernais. On l'appelait le Sylphe politique. Le chevalier d'Éon en a fait le portrait suivant :

« La franchise et la gaieté sont le caractère princi- « pal de ce ministre qui, dans toutes les places et am- « bassades qu'il a eues, y a toujours paru comme Ana- « créon, couronné de roses et chantant les plaisirs au « sein des plus pénibles travaux. Il aime naturellement « à se livrer à l'oisiveté, néanmoins il travaille comme « s'il ne pouvait vivre dans le repos, et il se rend à cette « vie aisée et désœuvrée aussitôt qu'il se sent libre. Sa «ï facilité naturelle et son heureux enjouement, sa saga- « cité et son activité dans les grandes affaires, ne lui

« permettent pas d'avoir jamais aucune inquiétude dans

« la tête. Ht rides sur le front ; et quoiqu'il faille avoir

c vécu longtemps avec un ministre pour peindre son

€ caractère, pour dire quel degré de courage et de fai-

« blesse il a dans Tesprit ; à quel point il est pn^eai

« ou fourboi je puis dire à présent que M. **" est fin ei

a pénétrant, sans ruses et sans astuce. Il est peu seo-

« sible à la haine et à Tamitié, quoiqu'en diverses occa-

« sions, il paraisse entièrement possédé de Tune et de

« Tautre. Car d'un côté, il est séparé de sa femme, il

a la hait et ne lui fait aucun mal ; de l'autre, il a une

« maîtresse, il la chérit et ne lui fait pas grand bien*

« En tout, c'est certainement un des plus enjoués et

« des plus aimables ministres de l'Europe. •

Le duc de Nivernais choisit pour aide le chevalier d'Éon ; — le succès merveilleux de ses voyages en Russie lui avait acquis une fort grande réputation diplomatique. Tous deux partirent au mois de septembre de l'année 1762. Citons ici, comme pièce curieuse, une lettre écrite par un vieil et noble gentilhomme, au duc de Nivernais, pour le complimenter sur l'insigne et honorable mission dont il était chargé. Cette lettre est du duc de Cossé-Brissac, que le chevalier d'Éon appelle un preux delà vieille roche, et dont le fils avait épousé une des filles de l'ambassadeur.

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