BILLET DU ROI A M. TERCIER
tt Ce 12 décembre 1763.
« J'ai enfiD reçu des nouvelles du comte de Guerchy ! avec un billet de Monin qui y était joint, que je vous envoie, ainsi que les lettres du général Mones. Prenez garde au sieur de La Rozière, ou pour mieux dire, à ses papiers, car Ton sait qu'il est ici, et si l'on faisait une visite chez lui, Ton pourrait tout découvrir ! !...
« Louis. »
Existe-t-il, sur le règne de Louis XV et sur les tripotages de son gouvernement et de sa cour, des documents historiques plus caractéristiques, plus parlants,
que les pièces authentiques que nous venons de faire passer sous les yeux du lecteur ? La pensée s'arrête en présence de pareils faits; on relit avec stupéfaction cette comédie politique, qu'on pourrait appeler ruse contre ruse^ espèce de pièce à cache-cache, où roi, ministres et maîtresses ont chacun leur rôle, et s'en vont ,se dupant et se jouant les uns les autres 1
Exaspérée par les obstacles et par la conviction de son impuissance même, Tinimitié de la Pompadour et du duc de Praslin n'eut plus de bornes. La persécution la plus furieuse et la plus brutale fut dirigée contre le chevalier d'Éon et ce qui l'entourait; car elle ne s'arrêta pas à lui : dans son emportement aveugle, elle alla frapper ses parents, ses amis et même de simples serviteurs.
Le chevalier d'Éon fut déclaré traître et rebelle à l'État, coupable de lèse-majesté, déchu de ses grades et privé de ses appointements, dont une grande partie, qui lui était due, fut confisquée. Soumis au rôle de résignation muette, que lui avait imposé Louis XV, il supporta toutes ces persécutions sans que son secret lui échappât. Victime volontaire d'une obéissance occulte, sans éclat, et d'un dévouement sans exemple, peut-être, aux ordres de son roi, il se vit accusé, condamné et abandonné de ses amis mêmes, sans dire tout bas à l'oreille d'aucun d'eux le mot d'ordre dont il s'était fait l'esclave. Nul, en effet, ne comprenait cette résistance opiniâtre, que les plus indulgents taxaient d'entêtement aveugle, et les moins bienveillants de trahison.
SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 155
Sa mère elle-même douta de lui. Il lui répondit de Londres, le 30 décembre 1763 :
. « J'ai reçu, ma chère mère, toutes les lettres lamentables et pitoyables que vous avez pris la peine de m'écrire. Pourquoi pleurez-vous, femme de peu de foi^ comme il est dit dans rÉcriture. Souvenez-vous que Notre-Seigneur, dans le fameux temple de Jérusalem^ dit à sa mère : Femme^ qu'y a-t-U de commun entre voiâs . et moi ? Cependant la mère était plus vieille que le fils. Comme ce mot femme a fait rire les scribes et les pharisiens et a choqué tous les docteurs de la nouvelle loi, même ceux de Sorbonne I Je vous dirai plus tendrement :^ Ma mère , qu'y a-t-il de commun entre vos affaires tonnerroises et mes affaires politiques à Londres? Plantez donc vos choux tranquillement, faites arracher les herbes de votre jardin, mangez les fruits de votre potager, buvez le lait de vos vaches et le vin de vos vignes, et laissez-moi tranquille avec les sots discours de Paris et de Versailles ; séchez vos pleurs qui me dé^ soient sans me consoler. Mais je n'ai pas besoin de consolation, puisque je ne suis nullement triste, et que mon cœur joue du violon ainsi que de la basse, comme je TOUS l'ai déjà écrit, attendu que je fais mon devoir, et que mes adversaires, qui se disent de grands seigneurs, ne font pas le leur... Qu'ils fassent donc comme ils voudront, je ferai comme je l'entendrai, et je l'entendrai bien. Je ne crains ni de loin ni de près les foudres de ces petits Jupiters. Voilà tout ce que je puis vous dire; restez tranquille comme je le suis, et si vous venez à Londres me voir, j'çn serai cl^aripé,. parce que j(e vous garderai avec les dépêches de la cour. M. le
comte de Guerchy n'aura celles-ci qu'à bonnes enseignes, étendard déployé, mèche allumée, balle en bouche et tambour battant. Il n* aura pas même les enveloppes des lettres, je vous le jure sur mes grands dieux, à moins qu'il ne m'apporte un ordre du roi mon maître et le sien, en bonne forme; ce qu'il n'a pu faire jusqu'à prisent.
« Né croyez pas que je sois fou, parce qu'on Ta écrit à Paris. Je vous promets que les actions de ma prétendue folie seraient des actes de sagesse pour certains ambassadeurs. Je suis et je serai bon serviteur du rai...
« Ceux qui vous diront que votre fils est un anmal sauvage élevé dans les forêts de la Bourgogne ou de la Champagne, ainsi que Ta déjà dit M. de Guerchy, répondez-leur avec moi et mon ami Jean-Jacques, que la nature traite tous les animaux abandonnés à ses soins avec une prédilection qui semble montrer combien eUe . est jalouse de ce droit. Le cheval, le chat, le taureau et l'àne même, quand ils deviendraient ambassadeurs, ont la plupart une taille plus haute, ont une constitution plus robuste, plus de vigueur, de force, de courage dans les forêts que dans nos maisons; ils perdent la moitié de ces avantages en devenant domestiques, et l'on dirait que tous nos soins à bien traiter et nourrir ces animaux n'aboutissent qu'à les ab&tardir. Il en est ainsi de l'homme même : en devenant social et esclave des grands ou des singes de la grandeur, il devient faible, craintif, rampant, et sa manière de vitre, folle et eflTéminée, achève d'énerver sa force et son cou* rage
« Occupez-vous surtout, chère mère, à arranger vos
SUR LA CHEYALIËRE d'ÉON 157
affaires en Bourgogne. Je serai peu attaché à Tonnerre, si ses habitants s'avisent d'avoir peu d'attachement pour moi y et pour la mémoire de mon père, de mon grand-père, etc. ..Je ferai encore comme Notre-Seigneur, je secouerai à leur porte la poussière de mes pieds, je me choisirai une meilleure patrie, et ils s'en repentiront un jour ! mais il ne sera plus temps
« Je iinis> ma bonne mère, en vous disant que si vous voulez faire pour le mieux, vous resterez tranquille dans votre charmante solitude à la porte de Tonnerre, et vous ne retournerez à Paris qu'autant que la cour vous paiera vos courses mieux quà moi, et songez que, soit que les hommes ou les femmes vous louent ou vous blâment, vous n'en serez ni meilleure ni plus mauvaise. La gloire des bons est dans leur conscience^ et non dans la bouche des nommes.
« Embrassez pour moi tous mes parents et amis, surtout W^ la comtesse de Caudale et toute sa maison, que j'aimerai plus que tout Tonnerre ensemble, si l'esprit de cabale, qui règne de tout temps dans cette petite ville, se fait sentir à mon égard. Un beau jour ils feront vendange, et j'irai baptiser leur vin pétulant. Mais c'est en vain qu'on prêcherait cette morale à ses habitants; ils ressembleront toujours aux pierres à fusil qui se trouvent dans leurs vignes, et qui, plus on les bat, plus elles font feu.
« Je vous embrasse bien tendrement. Attendez l'avenir ; vous devez savoir que je ne suis pas embarrassé de mon existence. Laissez passer la petite tempête; le vent impétueux qu'il fait en ce moment n'est qu'une pétarade, et si vous continuez à pleurer, je serai obligé de
158 LA VÉRITÉ SUR LA CnEYALIÈRE d'ÉON
VOUS envoyer des mouchoirs de la Compagnie des Indes anglaises. Allons, riez comme moi ; vous ne seriez plus ma mère, si vous n'êtes pas la femme forte dont parle Salomon, et que, par parenthèse, je n'ai trouvée nuUe part...
K Je me porte si bien que je compte enterrer tous mes ennemis morts ou vifs. Soyez tranquille : ces ennemis-là sont doux comme des moutons, ils sont plus méchants que dangereux. >
Cette assurance rieuse et goguenarde, cette sérénité badine et folle s'évanouiront plus tard, et feront place au découragement et à la plainte. Le chevalier d'Éon était comme ces joueurs qui rient de leur première perte, parce qu'ils comptent sur leur revanche; il jouait avec le présent, parce qu'il croyait l'avenir de son côté. Hais, comme le présent, l'avenir devait lui faire faute...