‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 48 sur 102 · A M. LE COMTE DE BROGLIE, SUBSTITUT SECRET DU ROI · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE BROGLIE, SUBSTITUT SECRET DU ROI

En chiffres. « Londres, le 25 mars 1771.

« Monsieur,

« Je ne puis toujours vous remercier de toutes les bontés que vous avez eues pour moi, et de l'intérêt vif que vous prenez à mon sort qui est à plaindre depuis si longtemps.

a Les nouvelles grâces que le roi vous a accordées, ainsi qu'à M. le maréchal, votre frère, sont seules capables de soutenir mon espoir. Plût à Dieu que tous les seigneurs de la cour de Versailles fussent de la

]. Ces lettres portent pour adresse extérieure : A M. Koppfing^ ban* quier, rue Quincampoix, à Paris, Bt se trou?ent aux ardiives des afiaires étrangères.

trempe des de Broglie! Le roi serait servi comme il le mérite personnellement.

« Depuis la disgrâce du duc de Praslin, j'ai le chagrin d'entendre et de lire même, jusque dans les papiers anglais, tous les rapports extraordinaires qui viennent de Paris, de Londres et même de Saint- Pétersbourg, sur Y incertitude de mon sexe, et qui se confirment dans un pays d'enthousiastes tel que celui^ ci, à tel point que l'on a ouvert publiquement à la cour et à la cité des polices d'assurances sur une matière aussi indécente, pour des sommes considérables.

« J'ai été longtemps sans rien dire. Mon silence ne faisant qu'augmenter les soupçons et les assurances, j'ai à la fin été, samedi dernier, à la Bourse et aux différents cafés voisins, oii l'on fait les assurances et les agiotages de toutes les couleurs ; et là, en uniforme, avec ma canne, je me suis fait demander pardon par le banquier Bird, qui, le premier, a levé une assurance aussi impertinente. J'ai défié le plus incrédule, ou le plus brave, ou le plus insolent de toute l'assemblée, qui allait à plusieurs mille personnes, de combattre contre moi avec telle arme qu'il voudrait choisir. Tout le monde m'a fait de grandes politesses, et dans l'étonnement pas un seul de ces adversaires mâles de cette grande ville n'a osé ni parier contre ma canne, ni combattre contre moi, quoique je sois resté depuis midi jusqu'à deux heures à leur assemblée, pour leur donner tout le temps de se déterminer entre eux. J'ai fini par leur laisser publiquement mon adresse, en cas qu'ils se ravisassent.

« Voilà comment il faut absolument mener ces gens-

ci pour les faire taire. Ils se permellent toutes sortes d'insolences envers les plus grands de la cour; à plus forte raison contre moi, simple particulier, qu'ils voient exilé de la France et isolé ici. Le banquier Bird m'a déclaré, malgré ses excuses, que lui et ses confrères pouvaient faire des assurances ou paris les plus extraordinaires, même sur la Camille royale, excepté seulement sur la vie du roi, de la reine et de leurs enfants, suivant un acte du Parlement ; et qu il était autorisé par une grande dame^ qu'il n'a jamais voulu nommer, à faire une telle assurance sur mon sexe.

« d'Éon. »

AU MÊME En chiffrée, « Londres, le 1(J avril 1771. ' *

« Je vous prie, monsieur, de n'élre pas fâché contre votre ancien aide de camp, si vous apprenez par la Gazelle^ ou autrement, que le 7 de ce mois j'ai cassé ma canne sur le corps de deux Anglais insolents à mon égard. J'ai été approuvé par tous les militaires et les gens sensibles à l'honneur. <

a Depuis mon expédition de la cité et celle-ci, personne, ni à la ville ni à la cour, n'ose plus faire de paris publics sur Vincertitude de mon sexe, que j'ai imprimé d'une façon très-mâle sur la face de mes deux impertinents. i>

SUR IK CHEVALIÈRE d'ÉOîC 193

AU MÊME En diiffres, « Londres, le 7 mai 1771.

« Monsieur,

« Pour que vous n'ayez pas d'inquiétude à mon sujet, j'ai l'honneur de vous prévenir que des amis prudents m'ont conseillé de quitter, sans rien dire à personne, le séjour de Londres, pour un ou deux mois, et d'aller voyager en Irlande sous un autre nom , et où je ne serais pas connu. Malgré les menaces et les coups que j'ai distribués, et tout ce que jai fait dans ma vie, une fureur inconcevable vient de se renouveler dans la Cité^ pour faire des assurances considérables sur Tincertitude de mon sexe, et je suis averti de toutes parts que bien des gens riches ont conçu le projet de me faire saisir par ruse , force ou adresse , pour me visiter malgré moi, ce que je ne veux pas souflFrir, et ce qui pourrait me mettre dans la cruelle nécessité de tuer quelqu'un dans un pareil cas.

« Ma disparition de cette capitale remédiera à tout, et fera tomber à rien leurs assurances et leurs projets contre moi. Je puis vous protester, monsieur, sur mon honneur, que je ne suis pas intéressé pour un sou dans ces paris et assurances ; je puis en faire le serment dans tous les tribunaux de l'Europe. Je suis assez mortifié d'être encore tel que la nature m'a faitj et que le calme de mon tempérament naturel ne m' ayant jamais porté aux plaisirs^ cela a donné lieu à Vinnocence de mes amis dimaginer, tant en France qu'en Russie et en Angleterre que fêtais du genre féminin. La malice de mes ennemis a fortifié

le tout, depuis mes malheurs que je n'ai nullement mérités, et dont je devrais être quitte depuis longtemps.

< J'abandonne Iç tout à la bonté naturelle du cœur du roi, à la vôtre et à la Providence; et je prie Dieu, tous les jours, de me délivrer de cette vie et des méchants.

« d'Éon. »

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