‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 49 sur 102 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

« Londres, le 5 juillet 1771.

€ Je n'ai eu le temps de parcourir que le nord de l'Angleterre et une partie de l'Ecosse. Deux raisons principales m'ont empêché de passer en Irlande, comme je me le proposais :

« r Parce que je nemesuispas trouvé assez d'argent;

« 2** Parce que j'ai vu en voyageant, par les papiers anglais, combien le public, jaloux ici de la liberté, était alarmé, et mes amis particuliers dans une grande affliction sur mon prétendu enlèvement, et qu'ils avaient fait mettre les scellés sur les portes de toutes les chambres de ma maison. Je suis promptement revenu, tant pour rassurer le public et mes amis, qu'afin de pourvoir à mes affaires domestiques. Quant aux chiffres et papiers du roi, j'y avais pourvu avant mon départ, ainsi que vous le saviez d"' avance, de façon qu'ils étaient introuvables, à moins de démolir la maison.

« Par la poste de mardi dernier, je vous ai envoyé le Public Advertiscr qui contient la déclaration sous serment, que j'ai faite devant le lord-maire, comme je ne suis pas intéressé pour un schilling, directement ni in-

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directement, dans les polices d'assurances qui ont été faites sur ma personne. Ce n'est pas ma faute si la fureur des paris sur toutes sortes d'objets est une maladie nationale parmi les Anglais, qui les porte souvent à risquer plus que leur fortune sur la seule course d'un cheval. Je me moque de toutes leurs polices d'assurances» de leurs discours, gazettes, estampes et d'eux aussi, et ils ne l'ignorent pas. Je leur ai prouvé et prouverai tant qu'ils voudront, que je suis non^seulement un homtne^ mais un capitaine de dragons, et les armes à la main. Ce n'est pas ma faute si la cour de Russie, et notamment la princesse (tAsioff^ pendant son séjour ici, a assuré la cour d'Angleterre que j'étais femme. Ce n'est pas ma faute si le duc de Praslin a dressé et fait dresser en France des informations secrètes et presque publiques pour le prouver, tandis que son ami Guerchy débitait sourdement à cette cour que j'étais hermaphrodite ! Enfin ce n'est pas ma faute si f existe tel que la nature m'a fait ; bien ou mal conformé, j'ai toujours, et de tout mon cœur et de toute mon àme, fidèlement servi le roi dans sa politique et à l'armée : je suis en état de le faire mieux que jamais, et serai toujours prêt à voler, pour son ser\'ice, partout où il m'enverra.

« D'Éoif. »

Les protestations énergiques de d'Éon et les arguments fort cavaliers dont il les avait accompagnées n'avaient point dissipé les doutes répandus dans le public. Us semblaient, au contraire, avoir piqué de plus en plus la curiosité. Des femmes, des jeunes filles même mettaient à la découverte de la vérité un naif empresse-

ment. Miss Wilkes, jeune et jolie fille du fameux Wilkes (qui, par parenthèse, de proscrit était devenu député à Westminster et lord-maire de Londres), écrivait sur joli petit papier , avec jolie petite écriture fraîche échappée de pension :

a M"*" Wilkes présente bien ses respects à M. le chevalier d'Éon, et voudrait bien ardemment savoir s'il est véritablement une femme, comme chacun l'assure, ou bien un homme. M. le chevalier dËon serait bien aimable d'apprendre la vérité à M^*^ Wilkes, qui l'en prie de tout son cœur; il sera plus aimable encore s'il veut venir dîner avec elle et son papa, aujourd'hui ou demain, enfin le plus tôt qu'il pourra. »

Sur ces entrefaites, le chevalier d'Éon reçut une lettre de Stanislas Poniatowski, l'ancien amant de la grande-duchesse Catherine, devenu roi de Pologne, qui lui offrait un asile et un emploi à sa cour. 11 fit aussitôt part de cette offre au comte de Broglie, en lui demandant l'autorisation de l'accepter. Mais Louis XV crut devoir refuser cette autorisation à celui que, pourtant, il délaissait et sacrifiait. Le comte de Broglie lui répondit :

« Vous devez sentir qu'il n'y a nul endroit oîi vous puissiez servir plus utilement le roi qu'à Londres, surtout dans les circonstances actuelles. De même, il n\ a point de lieu oii vous puissiez être plus en sûreté qu'à Londres contre les malices de vos ennemis. Continuez donc votre correspondance avec moi et Sa Majesté, c'est le vœu du roi, qui vous recommande de ne pas quitter TAngleterre sans ses ordres. » Au bas de cette lettre est écrit de la main de Louis XV : Approuvé.

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Le chevalier d'Éon obéit, mais on ,ne tarda pas à l'oublier encore et à le laisser sans ressources, et dixhuit mois après, le 24 septembre 1773, il était obligé d'écrire au comte de Brojjlie : « Je suis dans le besoin !» et de manifester de nouveau le désir de quitter l'Angleterre. Il terminait cette requête par ces mots : « J'ose dire que si, de mon naturel, je fusse né aussi faible et timide que Je parais Vêtre par le sort de la nature^ il en serait résulté de grands maux. Je ne regretterai jamais de m'être sacrifié pour éviter des chagrins à V avocat (le roi), et des malheurs à votre maison *. »

Mais celui qu il appelait l'avocat venait de descendre du haut tribunal de Versailles dans les caveaux de Saint-Denis. Sa mort entraîna la chute du duc d'Aiguillon, qui avait hérité de l'inimitié du duc de Praslin contre d'Éon*. Celui-ci espéra donc que justice pourrait lui être enfin rendue, et il adressa au comte de Broglie une lettre, datée de Londres, le 7 juillet 1774, dans laquelle, après avoir rappelé les approbations données par Louis XV à ses diverses missions, il ajoutait :

> Je me contenterai de vous dire qu'il est temps, après la cruelle perte que nous avons faite de notre avocat général à Versailles, qui, au milieu de sa propre cour, avait moins de pouvoir qu'un avocat du roi au Châtelet; qui, par une faiblesse incroyable, a toujours

1. Ce que d*Éon dit de la faiblesse et de la timidité qui auraient pu résulter de sa nature, s'explique par ce qu'il a dit précédemment du calme et de la froideur de cette nature.

2. Voir aux Pièces justificatives, n^ il, une curieuse lettre du fameux Jean Dubarry, sur Tinaction h, Inquelle il se trouve condamné par la cbutp de sa belle-sœur. Nous avons trouvé cette lettre dans les papiers de d'Éon.

laissé ses serviteurs infidèles triompher sur ses fidèles serviteurs secrets, et a toujours fait plus de bien à ses ennemis déclarés qu'à ses véritables amis ; il est temps, dis-je, que vous instruisiez le nouveau roi, qui aime la vérité et qu'on m'a dit avoir autant de fermeté d'esprit que son illustre aïeul en avait peu ; il est temps, et pour vous et pour moi, que vous instruisiez ce jeune monarque que, depuis plus de vingt ans, vous étiez le ministre secret de Louis XV, et moi le sous-ministre sous ses ordres et les vôtres ; que, depuis douze ans, j'ai sacrifié en Angleterre toute ma fortune, mon avancement et mon bonheur, pour avoir voulu obéir strictement à son ordre secret du 3 juin 1763, et aux instructions secrètes y relatives ; que par des raisons particulières, connues uniquement du feu roi, il a cru devoir me sacrifier en public à la fureur de son ambassadeur Guerchy, à celle de ses ministres, et aux vapeurs histériques de la Pompadour ; mais que sa justice et son bon cœur ne lui ont jamais permis de m*abandonner, dans le secret, et qu il m*a donné, au contraire, par écrit, de sa propre main, sa promesse royale de me récompenser et de me justifier un jour à venir.

« Quant à vous, monsieur le comte, vous saurez mieux peindre que moi par quelle jalousie, quelle perfidie, quelle bassesse et quelle noire vengeance du duc d'Aiguillon, vous vous trouvez encore en exil à Buffee^ sans avoir cessé d'être l'ami et le ministre secret du feu roi jusqu'à sa mort. Jamais la postérité ne poum croire de tels faits^ si vous et moi n'avions pas toutes les pièces nécessaires pour les constater j et de plus incroyables encore!

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« Si ce bon roi n'eût pas chassé les Jésuites de 8on royaume, et qu'il eût eu quelque Caramonel-Saa, ou quelque Malagrida pour confesseur, cela ne surprendrait personne ; mais, grâce à Dieu... j'espère que le nouveau roi nous tirera bientôt du cruel embarras ou vous et moi sommes encore plongés.

« J'espère qu'il n'aura pour confesseur, ni pour ami, ni pour ministre, aucun jésuite, soit en habit de prêtre, soit en habit de chancelier, soit en habit de duc et pair, soit en habit de courtisan, soit en habit de courtisane.

« Je suis avec respect, etc...,

« Le chevalier d'Éon. »

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