‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 51 sur 102 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Comment Tinsairection des Américains fat envisagée à son début par la cour de France. — Document sur ce sujet. — Revirement opéré à Versailles par Beaumarchais. — Gomment il devint un négociateur politique et «secret. — Comment le chevalier d*Éon fit sa connaissance. — Affaire de Horande et de M"** Dubarry. — D'Éon déclare à Beaumar cbais qu'il est femme et qu'il a des papiers d'État de la plus haute importance. — Beaumarchais s'entremet en sa faveur à Versailles et reprend les négociations. — Beaumarchais, Gudin et Morande complètement dupes de d'Éon. — M. de Vergennes propose que d'Éon, étant femme, reprenne les habits de son sexe. — D'Aon s'y refuse d'abord, puis cède aux raisons de Beaumarchais. — Lettres de celui-ci à M. de Vergennes. — Transaction préparatoire par laquelle d'Éon se reconnaît femme. — Sa lettre au comte de Broglie pour lui apprendre que son officier de dragons était une dragonne.

La guerre de l'Angleterre avec ses colonies d'Amérique occupait alors vivement les esprits. La lutte, en se prolongeant, avait changé Yinsurrection en guerre, et la victoire commençait à faire des prétendus révoltés de véritables héros. Car telle est l'influence des événements sur le. vulgaire; pour les apprécier, son esprit, au rebours des esprits rationnels, se place, non pas au commencement, mais à la fin. De cette façon, le fait de-

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vient son propre juge, et par le mauvais ou le bon succès, prononce condamnation ou absolution sur luimême.

La cour de France allait donner un frappant exemple de cette indécision d'appréciation.

A sa naissance, Tinsurrection des Américains avait été condamnée à Versailles. En 1775, non-seulement on la désapprouvait encore, mais même on la craignait, et l'on prenait contre elle des précautions sanitaires, comme on en prend contre une peste morale. La pièce suivante est une preuve authentique de ce que nous avançons.

LEfra DU COMTE DE TERGENKES A M. LE COHTt DE fiUUfES, AMBASSADEUR A LONDRES '

K VemiUes, le 2SJuia «779.

c . . • . Vous voudrez bien, monsieur le comte, le négliger aucune occasion d'assurer Sa Majesté britannique dés sentiments du roi pour elle, et du désir qu'il a de voir régner la plus parfaite intelligence entre leiirs couronnes, sur le fondement de la paix et de lamitié qui existent si heureusement. Les principes de modératîMt et de justice qui aninient si constamment les consuls dià Foi, et q»i dirigent toutes ses résoIolîoMy doivent i assurer Sa Majesté britaonique contre les in* (|Métttdee que des esprits passionnés, et ennemis de fa tTMiqpiilIfté publique, voudraient hii faire concevoir è& BM vues. Um de chercher k profiter de l'raibarraB od

s. ANàires des aflWres étrangères.

SUR LA CHEVaLiÈIIE d'ÉON it6

TAnglelerre se trouve à Toccasion des affaires de l'Affiénque, nous désirerions plutôt pouvoir T aider h s'en âégùger. L'esprit de révolte, en quelque endroit qu'il éelate, est toujours d'un dangereux exemple. // en esi des maladies morales comme des maladies physiques, lei unes et les autres peuvent devenir contagieuses!... îions ne voudrions donc point excéder dans nos précautions an point d'inspirer des alarmés aux Anglais.

* Je vous prie, monsieur, de veiller exactement sur le' jilrogrès des révolutions auxquelles on peut s'attendre, et principalement sur celui que le lord Chatam pourra ftiire sur l'esprit du roi d'Angleterre, s'il se rend aux îïistattces que l'on prétend que ce prince a faites pour Fflfttirer auprès de lui. Peut-être M. d'Éon pourrait-îl v(ms procurer des connaissances intéressantes à ce STïJet. Si vous croyez pouvoir entretenir des relations indirectes avec lui, je sais qu'il n'est pas éloigné de vous être utile. Son cœur est toujours français, quoique ses malheurs et ses emportements aient paru l'éloigner quelquefois. H a des amis dans le i^arti de Poppositioiî, ^ œ n'est pas le plus mauvais cailal pour être bien lArstrùit. »

A cette dépêche était Jointe ude lettrée pour te cheveflîer d'Éon.

liais, quelques mois après, les sympathies du cabinet de Versailles se i^etoumaîent peu à peu du côté des Aittéricains, attirées par le merveilleux spectacle cfé leur héroïque résistance. Ce revirement, d'ailleurs, était plaque forcément occasionné en France, par le soufflé'

tout-puissant de Tesprit public dont les gouvernements habiles savent toujours prendre le vent. L'instinct populaire avait compris, chez nous, que la cause d'une nation opprimée, se levant au nom de ses droits naturels et imprescriptibles, était la sienne., Les libertés, comme les tyrannies, sont sœurs les unes des autres; et sur le nouveau, comme sur l'ancien hémisphère, toutes avaient besoin de se donner la main. En outre, la haine que nous portions aux Anglais devait naturellement augmenter notre bienveillance pour leurs ennemis. Nous avions une honte, celle du traité de 1763 à laver, et TAmérique nous tendait l'éponge... Retenu, d'un côté, par ses répugnances monarchiques, qui voyaient dans les Américains des sujets rebelles; incité de l'autre par son patriotisme qui sentait en eux des alliés à la vengeance du pays, Louis XVI hésita longtemps. Mais enfin il céda à l'impulsion du sentiment national : le peuple entraîna le roi.

L'intervention fut décidée ; mais les préparatifs devaient en être longs encore. La France était demeurée veuve de sa marine, qui avait presque entièrement succombé dans la dernière guerre. Il fallait la recréer, et sous les yeux mêmes de Tennemi contre lequel elle allait se relever. Il importait aussi de chercher des alliés pour faire contre-poids à la toute-puissance des Anglais sur les mers; il fallait enfin des ennemis de ceux-ci tâcher de faire autant d'amis pour les Américains. Gela demandait la plus haute prudence, le plus profond mystère, afin que la Grande-Bretagne avertie n'étouflFât pas notre marine à sa naissance. On devait donc éviter tout prétexte de mésintelligence prématurée avec elle, re-

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tenir et dérober tout ce qui pouvait lui ouvrir les yeux sur noire rancune que Louis XV avait su recouvrir des voiles d*une trompeuse amitié.

Il fallait un négociateur habile pour aller proposer une croisade secrète à desf puissances étrangères, présumées ennemies de la Grande-Bretagne, et s'arranger de façon qu'aucun indice révélateur ne pût parvenir à celle-ci!

Un homme se sentit à la hauteur de ces différentes missions, et entreprit de les remplir.

Cet homme fut Beaumarchais !

Un des premiers il avait embrassé la cause des Américains, l'avait épousée avec une sorte d'amour qui tenait de l'idolâtrie. Nous avons entre les mains une vingtaine de lettres adressées par lui aux ministres de Versailles, et qui sont autant d'admirables plaidoyers de chaque jour, de chaque heure, en faveur du peuple opprimé dont il s'était constitué le défenseur officieux*. Dans ces lettres qui forment une histoire presque entière de la guerre américaine, il en suit les phases avec un intérêt que rien ne décourage, ne cessant pas d'espérer au sein des revers, triomphant et battant des mains à chaque victoire. On eût dit que c'étaient ses frères qui se battaient loin de lui, et à cause de lui. Il atténue leurs fautes, exalte leurs vertus, plaidant pour eux, de toutes les facultés de son esprit et de son âme, devant ceux qu'il veut intéresser à leur sort. Et quand, à force de talent et de persévérance, il a obtenu la pro-

1. Voir à la fin de ce volume celles de ces lettres qui nous ont paru les plus intéressantes.

àl8 LA YÉUFtÉ

messe de secours tant désirés^ il en presse Texéeutioii trop lente au gré de ses vœux. « Au nom du ciel, des munitions, des ingénieurs, crie-t-il au comte de Vergennes! » Dans son impatience enfin^ lui-même achète, pour son propre compte, ces armes et ces munitions qu'il expédie à ses Américains... et que les Américains ne lui remboursèrent pas, ce qui le ruina presque entièrement !

Mais au moment dont il s'agit, il n'en était encore qu'à l'espérance! Ce fut donc avec enthousiasme qu'il se chargea de la négociation proposée.

McKs comment Beaumarchais était-il devenu d'homme d« lettres homme de politique, d'auteur sur les théâtres de Paris acteur sur le théâtre du monde? Le chevalier d'Éon notfs le raconte plaisamment dans un factum historique écrit par lui au comte de Vergennes, le i1 mai 1776^ et ayant pour titre :

CAîiPAGNES i\] SIEOR CARON DE BEAUMARCHAIS EK ANGLE- TERRE, PENDANT LES ANNÉES Ï774-1775-1776

Abrégé de ce qui a précédé et suivi la cùtidutte particulière qu'a tenue M. Coron de BeaumarchaiSy dans sa prétendue négociation à Londres avec le prétendu chevalier d'Éon de Beaumont *.

« 1^11 y avait, en 1773, et il existe encore en Angleterre, un aventurier libellîste nommé Théveneau de Morand€f second tome du sieur Goudard que j*ai

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