‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 52 sur 102 · Archi?e8 des affaires étrangères · texte numérisé non relu

Archi?e8 des affaires étrangères

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dépeint dans une autre occasion. H avait établi un jourfltll appelé le Gazetier cuirassé^ espèce d'officine à dîffëCMition, dans laquelle il élaborait Tinjure et commerçait sur la calomnie. Avant de faire imprimer ce Otnetier eutrassé, il avait écrit à toutes les personnes (y compris M. de Voltaire) sur lesquelles il avait inventé des infamies, pour leur demander telle ou telle somme, M elles ûe voulaient pas voir ces horreurs rendues publiques. M. le marquis de ?illette, un de ceux à qui il tvaît écrit, lui répondit : « Monsieur le gueux, vous nte demandez 50 louis pour ne pas publier certaines anecdotes qui me concernent ; si vous voulez m'en donfler 109, je vous fournirai beaucoup d'autres anecdotes encore plus curieuses et secrètes, que tous pourrez joindre à votre manuscrit. J'attends la réponse. »

€ 2** Louis XV et son ministre secret, M. le comte de Broglie, par une lettre au chevalier d'Éon, du 6 juillet 1775, le chargent de s'informer si le sieur de Morande travaille réellement aux Mémoires sur la vie de madame la comtesse Dubarry, et quelle somme d'argent on pourrait donner au sieur de Morande pour le déterdrtner à faire lé sacrifice de son manuscrit ou de son imprimé. Le chevalier d'Éon fait la réponse suivante à H« le comte de Broglie.

« Londres, les 13 et 18 Juillet 1773.

« Monsieur,

« Vous ne pouviez guère vous adresser ici à personne pk» en état de seconder et même terminer au gré de vos désirs Taffaire dont vous me parlez, parce que

M. Morande est de mon pays, qu'il se fait gloire d* avoir été lié avec une partie de ma famille, en Bourgogne; et dès son arrivée à Londres, il y a trois ans, son premier soin fut de m'écrire qu'il était mon compatriote, qu'il désirait me voir et se lier avec moi. Je refusai pendant deux mois sa connaissance, et pour cause. Depuis, il a si souvent frappé à ma porte, que je l'ai laissé entrer chez moi, de temps en temps, pour ne point me mettre à dos un jeune homme dont Pesprit est des plus turbulents et des plus, impétueux, qui ne connaît ni bornes ni mesures, ne respecte ni le sacré ni le profane. Voilà quel est l'individu... Fenum habet in corwu, tu^ Romane, caveto. C'est pour cela que je le tiens à une certaine distance.

a II a épousé la fille de son hôtesse, qui faisait et défaisait son lit avec lui. Il en a deux enfants, et vit bien avec elle.

<c C'est un homme qui met à composition plusieurs personnes riches de Paris par la crainte de sa plume. U a composé le libelle le plus sanglant qui se puisse lire contre le comte de Lauraguais, avec lequel il s'est pris de querelle. A ce sujet, le roi d'Angleterre (si souvent attaqué lui-même dans les journaux) demandait, la semaine dernière, au comte de Lauraguais comment il se trouvait de la liberté anglaise. « Je n'ai pas à m'en plaindre, sire, répondit le comte; elle me traite en roi! »

« Je ne suis pas instruit que de Morande travaille à l'histoire scandaleuse de la famille Dubarry ; mais j'en ai de violents soupçons. Si l'ouvrage est réellement entrepris, personne n'est plus en état que moi de négo* cier sa remise avec le sieur de Morande... Il aime beau-

coup sa femme, et je me charge de faire faire à celle-ci tout ce que je voudrai. Je pourrais même lui faire enlever le manuscrit, mais cela pourrait faire tapage entre eux; je serais compromis, et il en résulterait un autre tapage plus terrible.

« Je pense que si on lui offrait 800 guinées, il serait fort content. Je sais qu'il a besoin d'argent à présent; je ferai tous mes effort pour négocier à une moindre somme. Mais à vous dire vrai, monsieur, je serais charmé que l'argent lui fût remis par une autre main que la mienne, afin que, d'un côté ou d'un autre, on n'imagine pas que j'ai gagné une seule guinée sur un pareil marché. »

« 3** M. d'Éon est sur le point de .conclure toute cette affaire moyennant une somme de 800 livres sterling une fois payées au sieur de Morande, qui devait faire sa soumission en justice de payer 1,000 livres sterling aux pauvres de la paroisse, si, par la suite, il était convaincu dans un tribunal d'avoir fait imprimer quelque ouvrage contre le feu roi, ses maîtresses ou ses ministres.

« 4** M. d'Éon reçoit une autre lettre du comte de Broglie, en date du 26 août 1773, approuvée par le roi, et par laquelle on lui mande de suspendre sa négociation avec Morande , attendu que le fameux comte Dubarry avait pris d'autres mesures ; mais de veiller sur la conduite et sur l'imprimerie de Morande.

c S"" Des émissaires secretsde laconnétablie arrivent à Londres pour lâcher d'enlever Morande. Cela ne réussit pas, et les émissaires épouvantés fuient promptement à Paris.

822 lA VÉRITÉ

n 6"* Le sieur Caron de Beaumarchais, blâmé an Parlement de Paris, sur le point d'être appréhendé au corps pour Texécution de Tarrét, se réfugie dans la garderobe du roi, asile digne d'un tel personnage.

« 7» M. de La Borde^ valet de chambre du feu roî, confie au sieur de Beaumarchais, dans les ténèbres de la garde-robe, que le cœur du roi est attristé par uh vilain libelle que compose à Londres le vilain Morande, sur les amours de la charmante Dubarry.

« 8** Aussitôt le cœur romanesque et gigantesque du sieur Caron s'enfle et se remplit des idées les plus chimériques ; son ambition s'élève aussi haut que les flots delà mer qu'il doit traverser ; il conçoit Tespérance de réussir dans le dessein de flatter les amours de son maître; d'abaisser ses ennemis et d'élever sa fortune. Il communique à La Borde son projet d'aller à Londres secrètement corrompre par or le corrompu Morande : le projet est communiqué par La Borde à Louis XV, qui daigné l'approuver.

« 9"* En conséquence, le sieur Caron de Beaumar* chais arrive à Londres incognito, esccrtê du comte de Lauraguais in publico.

« lO"" Le jour de leur arrivée, le sieur de Morande vint chez H. d'Éon lui dire que deux seigneurs firancais sont arrivés le matin chez lui, les poches pleines d'or, pour l'engager à supprimer ses mémoires contre W^"" la comtesse Dubarry ; mais que, ne voulant rien conclure sans avoir l'avis de M. d'Éon, puisque le pre^ mier il avait négocié cette affaire, ces deux seigneurs étaient dans leur carrosse au coin de la rue où demeu*

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rait H. d'ÉoD, et désiraient conférer avec lui, avant de rien cçnclure avec Morande.

« 1 1* M. d*Éon demaïuie à Morande les noms de ces seigneurs français qui attendaient en leur carrosse daaa la rue, et s*ils avaieut des lettres de personnes en place à Versailles ou à Paris, pour lui.

« Le sieur de Morande déclare que ces seigneurs veulent garder le plus parfait incognito.

c IS"" Alors M. d*Éon répond qu*il ne veut point conférer avec des seigneurs ou personnes inconnues ; que ce pouvait être des émissaires de la police qui lui feraient dire ce qu'il ne voulait ni dire, ni penser ; que la matière des amours des rois était fort délicate pour tout le monde ; que d'ailleurs le public se moquerait de lui, d'Éon^ si, après avoir été longtemps secrétaire d'ambassade, puis ministre plénipotentiaire, il négociait avec des inconnus, qui pouvaient être des espions ou des aventuriers ; que le seul conseil qu'il pouvait donner au sieur Morande, sachant qu'il était chargé d'une femme, d'eufanls, de domestiques et de dettes dans un pays aussi cher que Londres, et connaissant le danger de son métier qu'il compara à celui d'un voleur de grand chemin, il fallait faire contribuer la voiture la plus dorée qu'il trouverait sur la route; que la voiture de lui, d'Êon, ne portait que 800 livres sterling pour le sacrifice de son libelle ; que si la voiture des seigneurs inconnus, attendant dans la rue, était pl^s chargée d'or, il pouvait faire ce que bon lui semhleri^it dans un pays libre, pourvu qu'il ne viol&t point publiquement la loi de ce pays.

f la"" Pevt cle jours après, M. d'Éon apprit que ces

deux seigneurs inconnus étaient le seigneur inconnu Garon de Beaumarchais et le seigneur très-illustre et très-connu Louis-François Brancas, comte de Laura* guais ; et qu'au nom de Louis XV ils avaient conclu un traité avec le sieur Charles Théveneau de Morande pour la suppression de son libelle, moyennant une somme de 1 ,500 louis comptant, 4,000 francs de pension sur la' vie de Morande, et, en cas de sa mort, deux mille Uvres de pension sur la vie de sa femme. M. d'Ëon loua beaucoup la Providence et M. de Morande sur cette bonne aventure, et lui dit, en badinant, qu'il était une béte de n'avoir pas exigé une pension sur la vie de ses enfants légitimes et bâtards, de son chien et de son chat.

« 14* M. de Mdrande ne cessant d'obséder M. d'Éon de ses visites importunes, porta ce dernier à lui dire qu'il serait curieux de connaître un homme tel que M. de Beaumarchais, parce que les mémoires qu'il avait publiés lui faisaient soupçonner, à en juger par la hardiesse du style et des pensées, qu'il y avait encore un homme à Paris.

« 1 5"" Je ne pus faire sa connaissance pendant ce voyage ; mais M. de Morande l'amena chez moi dans le troisième voyage qu'il fit à Londres, et nous nous vîmes ainsi tous deux, conduits sans doute par une eu-riosité naturelle aux animaux extraordinaires de se rencontrer.

« 16* En mai 1775, je le vis, ce libertin, que je pourrais même appeler, sans calomnie, du nom de cet animal qui, les yeux en l'air et le grouin en terre, cherche les truffes de mon pays. Après quelques visites et coq-

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férenceSy il eut connaissance d'une partie de ma position politique et physique.

« l?"" 11 me fit les plus grandes offres de services à Versailles, je les acceptai. Semblable à un noyé que le feu roi et son ministre secret, par des raisons d'une sublime politique, ont, pour ainsi dire, abandonné au torrent d*un fleuve empoisonné, je me suis accroché un instant à la barque de Garon comme à une barre de fer rouge. Quoique j'aie pris la précaution d'armer ma main de gantelets, je n'ai pas laissé que d'avoir par la suite les doigts brûlés ; ainsi que je pourrais avoir les ineds brûlés, si par hasard on m'avait porté sur le mont Vésuve ou le mont Etna, tandis que la lave en descend à gros bouillons. »

Quoique d'Éon dise, dans ce factum, que Beaumarchais et lui ont été poussés à se voir « par une curiosité naturelle aux animaux extraordinaires de se rencontrer, > il est probable que de la part de d'Éon il y avait autre chose que de la curiosité. 11 songea vraisemblablement à se servir de Beaumarchais, qu'il voyait en faveur à Versailles, pour s'en faire un avocat auprès de M. de Vergennes, ei faire présenter à ce ministre sa situation sous un nouveau jour. Pour intéresser Beaumarchais à sa cause et lui donner une marque de confiance, il lui avoua, en pleurant^ qu'il était une femme ^, et cet aveu fut fait avec tant d'art que Beaumarchais ne conçut pas le moindre doute.

1. Voir les Pièces ju$lificalive$ n»* 4 et 6, dans lesque1If>s d*Éon écrit à Beaumarchais : « Je confesse avec plaisir, quoique avec douleur, la bonté et les larmes que Taveu et la déclaration de ma propr« faibUjsse m*ont arrachées, etc. i^ Et : « Je vous ai découvert le mystère de moD sexe et d^nné moD portrait. »

D*Éoii lui raconta Thistoire des papiers d*État dont il était dépositaire, les offres auxquelles il avait résisté, et Beaumarchais comprit aussitôt le danger auquel sçs négociations secrètes, en faveur des Américains, pourraient être exposées, si d'Êon venait à livrer à des Anglais des papiers qu'il disait si graves. La cause de d'Éon se trouvait donc rattachée tout à coup à celle de Beaumarchais lui-même. Charmé d'obliger une fille aussi intéressante par ses malheurs, son courage, son esprit, et d'écarter, en même temps, un danger de son propre chemin, Beaumardiais adresse aussitôt à Louis XVI les lettres les plus touchantes en faveur de sa nouvelle amie : « Quand on pense, écrit-il au roi, que cette créature tant persécutée est d'un sexe à qui l'on pardonne tout, le cœur s'émeut d'une douce compassion!.. • J'ose vous assurer, Sire, écrit-il une autre fois, qu'en prenant cette étonnante créature avec adresse et douceur, quoique aigrie par douze années de malheurs, on l'amèhera facilement à rentrer sous le joug, et à remettre tous les papiers relatifs au feu roi à des conditions raisonnables. »

Beaumarchais ne fut pas seul dupe des aveux de d'Éon. Son ami Gudin, qui l'accompagnait, fut dupe comme lui. Dans ses Mémoires inédits sur Beaumarehait^ il raconte qu'il rencontra cette femme intéressante à un diner chez le lord-maire Wilkes. « Elle m'avoua, dit-iU en pleurant (il parait, dit M. de Loménie, que c'était la manière de d'Éon), qu'elle était femme et me montra ses jambes couvertes de cicatrices, restes de blessures qu'elle avait reçues, lorsque, renversée de son cheval

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tué SOUS elle, un escadron lui passa sur le corps, et la laissa mourante dans la plaine. »

Enfin, Morande lui-même, ce rusé coquin dont « l'amitié et la correspondance étaient un opprobre pour Fauteur du Mariage de Figaro, » a dit Mirabeau, Morande tomba aussi dans le piège.

Comment trois hommes aussi fins, aussi expérimentés en pareille matière, ont-ils pu prendre un ancien dragon pour une fille, c'est une des mystifications les plus étonnantes que nous ofire Thistoire du dix-huitième siè* cle, si féconde en drôleries. Nous verrons Morande expliquer sa crédulité personnelle, en prétendant que la chevalière d'Ëon lui avait donné une preuve irrécusable de son sexe. Mais comme il fait cette assertion pour justifier son refus de se battre avec elle, elle est probablement un faux-fuyant de sa couardise.

Ce qui est certain, c'est que dans toilft les papiers de Beaumarchais lus par M. de Loménie, comme par nous, il n'y a pas une seule ligne qui ne prouve qu'il a été complètement trompé sur le sexe du chevalier, et, ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que M. de Vergennes paraît l'avoir été de même. La révélation faite par d'Éon à Beaumarchais, et la conviction avec laquelle ce dernier l'avait transmise au roi, furent ac* cueillies d'autant plus facilement par le ministre que cela venait confirmer les bruits répandus jadis par le comte de Guerchy et sur lesquels le duc de Praslin avait ouvert une enquête. Sans cette bonne foi de Louis XVI et de M. de Vergennes, on comprendrait difficilement qu'un grand gouvernement se fût prêté à une masca-

rade qui devait être, infailliblement, découverte un jour. C'eût été faire de la politique de carnaval.

SousTimpression des cajoleries de d'Éon qui lui avait donné ses œuvres complètes en quatorze volumes, Beaumarchais revient à Versailles, plaide sa cause a\ec chaleur, demande la permission de renouer avec eUe les négociations rompues, et l'obtient par la lettre suivante de M. de Vergennes * :

« J'ai sous les yeux, monsieur, le rapport que vous avez fait à M. de Sartines de notre conversation touchant M. d'Éon ; il est de la plus grande exactitude ; j'ai pris en conséquence les ordres du roi. Sa Majesté vous autorise à convenir de toutes les sûretés raisonnables que M. d'Éon pourra demander pour le paiement régulier de sa pension de 12,000 livres, bien entendu qu'il ne prétendra pas qu'on lui constitue une annuité de cette somme hors de France ; le fonds capital qui devrait être employé à cette création n'est pas en mon pouvoir, et je rencontrerais les plus grands obstacles à me le procurer ; mais il est aisé de convertir la susdite pension en une rente viagère dont on délivrerait le titre.

K L'article du paiement des dettes fera plus de di£Sculté ; les prétentions de M. d'Ëon sont bien hautes à cet égard ; il faut qu'il se réduise, et considérablement, pour que nous puissions nous arranger. Gomme vous ne devez pas, monsieur, paraître avoir aucune mission auprès de lui, vous aurez l'avantage de le voir venir, et par conséquent de le combattre avec supériorité.

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