CHAPITRE XV
Conditions pécuniaires de la transaction. — Gomment Beaumarchais les remplit. — Le coffre de fer et Tinventaire. — Les papiers cachés sous le plancher. ~ Beaumarchais arrive à .Versailles avec son coffre. — Il voudrait voir le roi et lui pose des questions. — Curieux auto- •graphe de ce dialogue. ~ Les paris recommencent sur le sexe de d'Éon. — Celui-ci accuse Beaumarchais et Morande d*y prendre part. ^ Propoaitiom de mariage que Beaunrarchais lui aurait fuites. — Comédie amoureuse qu'ils Jouent tous dp4U. — Ils se brouillent pour un avis sur les paris. — Correspondance. — Menaces et cajoleries. — Moraode se met de la partie et refu^ de se battre avec d*Éon, parce qu'il sait qu'elle est femme. — D'Éon lui intente un procès en diflà- SMition.
C'est ici le lieu de donner quelques explications sur les arrangements pécuniaires intervenus entre Beaumarchais et d'Éon. Le compte fourni par ce dernier, loin d'avoir diminué, s'était accru notablement, car au premier chiffre de 13,933 livres sterling présenté jadis 9 il avait ajouté une note de dettes s'élevant à 8,223 livres, en y comprenant la créance de 5,000 livres du comte Ferrers. Beaumarchais, tout en repoussant ces prétentions comme exagérées, n^avait voulu spéci-
fier aucun chiffre , et , comme on Ta vu dans la transaction du 5 octobre, il s'était engagé à remettre à d'Éon un contrat de 12,000 livres de rente viagère, irrévocable, et de pluH fortes sommes pour Tacquittement de ses dettes en Angleterre. Cette énonciation indéterminée laissait une porte de derrière aux deux contractants. Beaumarchais s'était réservé ainsi le droit de discuter les dettes de d'Éon, et de bataller avec lui, pour employer l'expression dont il s'était servi en demandant au roi la faculté de disposer d'un crédit allant de 100 à 150,000 francs. De son côté, le chevalier, non moins fin que lui, comptait sur les papiers qu'il avait retirés du coffre déposé chez le comte Ferrers, pour obtenir déplus fortes sommes^ dans le cas oii celles qui lui seraient données ne seraient pas assez fortes.
Au moment de prendre possession des papiers contenus dans le coffre de fer déposé chez le comte Ferrers, et dont il n'avait encore que la clé, Beaumarchais fit la réflexion qu'il n'était pas autorisé à visiter ces papiers. S'il donne l'argent « il peut, dit-il, recevoir en échange des comptes de blanchisseuse. » Il court à Paris et revient, muni de l'autorisation, pour faire l'inventaire en présence du chevalier d'Éon. Alors se passe une petite scène très- caractéristique que d'Éon rappelle à son contractant, « pour vous prouver, lui dit-il, que je n'ai jamais trouvé personne qui soit plus tenace à l'argent que vous. » El il continue ainsi :
« Mon dessein n'est certainement pas d'offenser l'ami de mon cœur et de ma personne en Angleterre, ni l'avocat de mes malheurs en France; ma seule intention est
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de lui parler avec vérité et franchise. Pour prouver ce que j'avance, permettez le petit détail de ce qui s'est passé entre vous, mi lord Ferrers et moi, sur l'article de l'argent.
« Au mois de juillet dernier, à votre premier départ de Londres pour mes affaires en France, et lorsque vous emportâtes la clé du grand coffre de fer qui contenait les papiers ministériaux de la cour , milord Ferrers vous assura que je lui devais au moins 5,000 livres sterling, sans compter les intérêts, suivant l'époque de mes divers billets ; que m'ayant , ainsi que son parent HumphtT/' Cotes, soutenu et désirant me soutenir encore dans la guerre injuste que l'on m'a suscitée en Angleterre, son intention n'était pas de me faire payer aujourd'hui l'intérêt de cet argent.
« Je vous donnai ensuite, par écrite la note détaillée de toutes mes dettes, tant en Angleterre qu'en France et en Hollande, montant ensemble à 8,223 livres sterling, compris la dette au lord Ferrers. Je vous ai aussi remis pour M. le comte de Vergennes les deux états de l'argent qui m'est légitimement dû par la cour, tels que je les avais envoyés, en 1772, à M. le duc d'Aiguillon, montant ensemble à liv. 13,933. 12 s. 7 1/2 sterl.
« Cependant, quand vous êtes revenu, en septembre dernier, à Londres , et qu'il s'est agi de payer les 5,000 pièces à milord Ferrers, vous avez fait le surpris en disant que vous n'aviez annoncé que 4,000 livres^ sterling au ministre. Milord vous a répondu : « J'en suis bien fâché, je vous ai cependant déclaré moi-même que c'était au moins 5,000 pièces pour ma dette. » De mon côté, je vous ai dit : « Je vous prie, monsieur, de relire
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Tétat de mes dettes, que je vous ai remis à votre (iépart pour Versailles. » Peu de jours après, vous dites à milord et à moi que vous vous étiez grossièrement trompé à Versailles, que vous veniez de relire chez vous cet élat; qu'effectivement milord Ferrei's y était le premier couché en tête pour 5,000 livres sterling, c Gomment faire, ajoutàtes-vous 7 le ministre à Versailles ne compte que sur 4,000 livres sterling. » Milord répondit: « Je n'en sais rien ; tout ce que je sais, c'est que je ne rendrai le coffre de fer aux papiers que lorsqu'on m'aura remboursé. » Cela vous embarrassa un peu ; mais un homme d'esprit est comme une jolie femme, il sait toujours bien se tirer d'affaire. Vous dites alors : « J'ai un crédit particulier chez le banquier ; je verrai avec lui comment nous pourrons arranger tout cela; je serai sûrement grondé par le ministre» mais que faire ? je lui dirai que c'est moi-même qui me suis trompé ! » Le lendemain, vous proposâtes à milord de le payer en billets, dont les uns étaient payables à six mois, d'autres à douse, et encore d'autres à quinze mois. U m'a donc fallu essuyer la perte de Vintérêl et de Vescompte de ces billets et celui du change sur l'argent.
« Milord était bien mécontent, et dans son étonnement il ne pouvait comprendre comment un envoyé d'une puissance aussi riche que la France osait foire une pareille proposition à un pair et amiral d'Angleterre, qui avait si longtemps et si généreusement soutenu m confident secret de Louis XV , un ancien ministre de h France persécuté si cruellement et si injustement pour être resté fidèle au service secret de son maître deirois plus de vingt-un ans ! Il ne voulait point que cette perte
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fut essuyée ni par lui ni par moi, et ne consultant que rhoimeur de son nng et le mien propre, il voulait me faire rompre une pareille négociation. Après une mûre délibération entre nous, je lui conseillai de prendre toujours cet argent, sans vous donner une quittance finale ; que je trouverais bien le moyen de me faire payer de tout ce qui m'était légitimement dû ; que d'une mauvaise paie il fallait d'abord en tirer ce que l'on pouvait ; que lorsque vous auriez payé un fort à-compte, il vous serait plus facile de payer le restant. Je le déterminai donc à passer par tout ce que vous voudriez, plutôt que de voir manquer le fruit désiré de la négociation de la lemise des papiers du roi, et des bonnes intentions de M» le comte de Vergennes à mon égard. Alors vous fites vos arrangements particuliers avec le banquier; et quoique milord vous eût annoncé, cinq jours d' avance j son départ pour sa terre , et son désir particulier de terminer promptement cette affaire , parce qu'il avait besoin de cet argent pour finir des travaux à Stauntmj TOUS ne pûtes malheureusement pas être prêt avant son départ Cela vous obligea à faire le voyage de Staunton avec M. le comte de Bourbon et votre ami M. Gudin. Je ae sais si vous avez été content de la bonne réception que milord et mîlady Ferrers ont tâché de vous ftdre ; mms je sais bien que tous deux ont été si enchantés die votre bonne compagnie, qu'ils ne cessent de me dire* qu'ils n'ont jamais rencontré un si agréable compagnon que vous. Toutes les fois qu'ils me répètent cette phrase, eHe* m'enfle le coeur de plaisir et de vanité, tant je me trouve flatté moi-même de votre propre mérite.
« Pendant notre séjour d'environ une semaine à*
Staunton, milord Ferrers me disait tous les soirs : a Gela est étonnant; M. de Beaumarchais ne me parle jamais de nos comptes. » Je lui répondais seulement : « Soyez tranquille, milord; soyez sûr qu'il vous paiera; je connais un peu son faible, il n'aime pas à se séparer de son argent; il ne vous paiera qu'au dernier moment ! » Effectivement, les chevaux et le carrosse nous attendaient à la porte, lorsque, comme dans une auberge, vous dites : « Maintenant, milord, il nous reste un petit compte à arranger, il fkut que je vous paie. » Vous passâtes tous deux dans la bibliothèque ; je fus appelé ensuite, le compte fut réglé. Il se trouva monter à la somme de livres 5,333. 9 s. 4 d. sterling. Vous fîtes toujours Vétonné sur le montant de ce compte, et non content de m'avoir fait supporter la triple perle annoncée ci-dessus, vous dites à milord que vous n*aviez pas apporté assez d'argent avec vous pour solder ce compte en entier. Vous laissâtes en arrière deux billets, l'un de 150 livres, et l'autre de 83, total 233 livres sterling que vous deviez payer au banquier aussitôt votre retour à Londres... Milord vous dit qu'il s'en rapportait à votre parole de gentilhomme, et plein de cette confiance, ainsi que moi, il vous donna l'ordre par écrit, à son portier, de vous laisser emporter le coffre de fer aux papiers, déposé en son hôtel à Londres. A votre re* tour en cette ville, vous fîtes retirer ce coffre sans m'en prévenir... et vous êtes tranquillement parti pour Paris sans retirer vos billets. »
L'inventaire terminé, Beaumartbais trouva les papiers du coffre si peu importants qu'il manifesta un certain désappointement. Le chevalier d'Ëon lui fit
observer que ces papiers n'étaient pas si insignifiants qu'il le disait, puisqu'ils contenaient les imtructiom de la cour au duc de Nivernais allant à Londres, les premières dépêches de cet ambassadeur* contenant les secrets de la négociation de cette paix, le pacte de, famiUe de la maison de Bourbon avec la convention seerèt€y enfin quatre cartons de dépêches secrètes. « Il faut avoir, dit-il, la légèreté d'esprit de M. de Beaumarchais, qui ne s'est amusé qu'à faire des drames, pour juger de tout d'un coup d'oeil, sans connaître et sans lire. »
Cependant, d'Éon avoua que les papiers les plus précieux étaient hors de ce cofire.
« EUe me conduisit chez elle, écrit Beaumarchais au ministre, et tira de dessous son plancher cinq cartons bien cachetés, étiquetés : Papiers secrets à remettre au roi seul, qu'elle m'assura contenir toute la correspondance secrète et la masse entière des papiers qu'elle avait en sa possession. Je commençai par en faire l'inventaire et les parapher tous, afin qu'on n'en pût soustraire aucun ; mais pour m'assurer encore mieux que la suite entière y était contenue, pendant qu'elle écrivait rinventaire, je les parcourais rapidement. >»
Beaumarchais crut jouer plus tard un bon tour à la chevalière, avec laquelle il était brouillé à mort, en révélant au comte Ferrers que son coffre ne contenait qu'une petite portion des papiers. « Alors, lui dit-îl, je pus conclure de deux choses l'une, ou que votre
créance était illusoire, ou qu'elle avait abusé de votre confiance en elle, pour vous soutirer des sommes cou* sidérableSy sous Tapp&t de vous donner, pour sûreté de cette créance, le dépôt de papiers importants qu'elle ne vous déposait pas réellement. Elle m'avoua qu'ai effet elle vous avait fait cette supercherie ^» et me conduisit chez elle, où elle me montra les papiers dont vous vous croyiez dépositaire pour sûreté de votre créance. Cette conduite à votre égard, milord, a di me faire faire de sérieuses réflexions sur les précautions que j'avais à prendre moi-même contre une pe^ sonne aussi dégourdie. »
Cette petite trahison n'eut pas le succès qu'en attendait l'auteur du Barbier de SévilUf comme on le verra
1. M. de Beaumarchais, de son autorité prÎTée, me fait awtier ici ee que je n'ai jamais ni pensé, ni dit. Lorsque j*ai déposé mon coffre et fer chez milord, il ne m*a jamais demandé à Toir même Ul cou9erfmn des papiers. Il s'en est totalement rapporté à ma parole, lorsque je lei ai déclaré qu'il contenait les papiers de la cour ; et l'inventaire d^kaillé et signé par M. de Beaumarchais a prouvé à noilord que j'avais dit la vérité... Mais je sais me conduire chez l'étranger, et surtout cbei rennemi naturel de la France, avec la prudence et la politique qu'une longoe expérience des affaires» et vingt-deux ans de a^our chez rétriiip.t, m'ont données. Aussi ai-je fait un acte nécessaire de sagesae et de prudence en ne révélant pas à un amiral, à un pair d'Angleterre, allié à la famille royale, que j'avais une correspondance secrète avec le roi, et que cette volumineuse correspondance était cachée sous le plancher àe ma chambre à coucher. Moi seul savais et devais savoir celii, et ^«e ladite correspondance était près d'une mine de poudre pour tout £aire sauter ea l'air, en cas qu'on eût voulu me forcer dans nx>n dernier retranchement. M. de Beaumarchais peut-il appeler supercherie la réticence nécessaire que j'ai ftdte à tout le monde, et que je n'ai pas cm pour lui qui venait de la part du roi et de son ministre? Ne devrait-fl pas être honteux de déclarer à un seigneur anglais, par un moaveawDt de vengeance particulière, mon secret, qui éuit celui do feu roi, ^ m'avait ordonné de ne m'ouvrir là-dessus à âme çui vive ? Mais M. de Beaumarchais croit que tous les secrets, même les plus importants d^Ml Êtatf sont des secreu de coulisse! {Note du ekevaiier â'Éùm.)
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ci-dessous par la réponse du comte Ferrers^; mais nous n'en sommes pas encore à cette époque. Beaumarchais et d'Éon sont encore bons amis, quoique ce dernier commence à trouver que les plu$ fortes sommes promises par son co-traitant tardent bien à arriver.
J'assurai, écrit Beaumarchais à M. de Vergennes, cette demoiselle que, si elle était sage, modeste, silen-*' cieuse, et si elle se conduisait bien, je rendrais un si bon compte d'elle au ministre du roi, même à Sa Majesté, que j'espérais lui obtenir encore quelques nouveaux avantages. Je fis d'autant plus volontiers cette promesse, que j'avais encore dans mes mains 41,000 li* vres tournois sur lesquelles je comptais récompenser chaque acte de soumission et de sagesse par des générosités censées obtenues successivement du roi et de TOUS, monsieur le comte, mais seulement à titre dd
J. « Je suis fâché, monsieur, de voir tob tentatives de me fkire brouU- J«r a^ec mon ami le dievalier d*Éon Je ne me soucie guère de quel sexe il ou elle est, Jti n*ai Jamais considéré que sbn cœur, son &me et ses aiction8.,Étant sûr qu*il n'y en a pas de meUleurs au monde, nulle perscmne me fera ImraiUer avec lui.
« Je n*ai trouvé nulle supercherie^ comme tous le dites, dans le dépôt des papiers du coffre de fer, qu'il m'a dit être les papiers de la cour. Et, à présent, Je suis plus convaincu que Jamais de «Ofi bonté de cœur et de la réiité de ce qu'il m'a dit, ayant fu de mes propres yeux l'iiiyentaire desdits papiers, signé de votre main, et qui était tout ce que je désirais pour ma sûreté, sachant que si mon ami venait à mourir (et si Je le voulais), la cour de France, et, à son refus, la cour d'Angletem, m'aurait donné dix fois la iomme qu*U me devait pour empêeker im publication !
« Il me parait bien surprenant et trës-désfaonorable poir la cour de France, Je vous l'avoue, que ses ministres ne mettent pas une fin honorable ao paiement et au traitement d'une personne si extraordinaire <|ae le chevalier d'Éon, qui a rendu tant de services à sa patrie, et qui a été si maltraité depuis si longtemps.
c rnuBs.»
gr&ce et non d'acquittement; c'était avec ce secret que j'espérais encore dominer, maîtriser cette créature fougueuse et rusée. »
Mais cette promesse, reconnue de Beaumarchais, ne fut pas tenue par lui, comme nous le verrons plus tard.
Arrivé à Versailles avec son cofifre, Beaumarchais est complimenté par M. de Vergennes, qui lui envoie un beau certificat portant « que Sa Majesté a été trèssatisfaite du zèle qu'il a marqué dans cette occasion, ainsi que de Tintelligence et de la dextérité avec lesquelles il s'est acquitté de la commission que Sa Majesté lui avait confiée. >
Ce témoignage de la satisfaction royale enfla Tambition de Beaumarchais, qui résolut de profiter de si faveur pour se mettre en communication directe avec Louis XVI, en supprimant, s'il était possible, les intermédiaires ministériels. Il s'agissait Senkver une résolution définitive du roi, relativement à certaines avances d'argent et de munitions sollicitées par les Américains.
Il écrit, dans ce but, au comte de Vergennes :
c Versailles, ce samedi 24 norembre 177^
« Monsieur le comte,
« Au lieu d'attendre la réponse du roi, qui doit porter une résolution arrêtée, approuveriez-vous de lui écrire de nouveau que je suis ici, que vous m'avez vu tremblant, qu'en une affaire aussi facile que nécessaire, et peut-être la plus importante que le roi puisse avoir
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jamais à décider, Sa Majesté ne choisisse la négative?
« Que, quels que soient ses motifs, je la supplie en grâce de ne prendre aucun parti sans m'avoir, avant, entendu plaider un quart d'heure^ et lui démontrer res* pectueusement la nécessité d'entreprendre, la facilité de faire, la sécurité de réussir, et la récolte immense de gloire et de repos que doit donner à son règne la plus chétive semaille avancée aussi à propos.
« Puisse l'ange gardien de cet État tourner favorablement le cœur du roi, et nous donner un succès aussi désirable !
« En cas d'un ordre de vous, je suis à Thôtel de Jouy, rue des Récollets. »
L'audience d'un quart d'heure^ si vivement sollicitée par Beaumarchais, ne lui fut probablement pas accordée, car nous le voyons revenir à la charge et se rabattre sur une correspondance qu'il voudrait engager avec le roi personnellement. Avant de repartir pour Londres, il adresse à Louis XVI une série de questions en le priant de vouloir bien répondre lui-même en marge, et le roi répond docilement de sa main à Beaumarchais. Ce singulier questionnaire, dont l'autographe est entre les mains du petit-fils de l'auteur du Mariage de Figaro, avec les réponses de la main du roi, démontre la familiarité hardie et pénétrante de Beaumarchais, et la bonhomie de Louis XVI, dont l'écriture est fine, mais inégale, indécise et molle comme son caractère ^
i . BeaumarchaU et son temps.
POINTS ESSENTIELS QUE JE SUPPUE MONSIEUR LE COIITE DB VEBGENNES DE PRÉSENTER A LA DÉCISION DU ROI AYANT MON DÉPART POUR LONDRES, CE 13 DÉCEMBRE 1775, POCI ETRE RÉPONDUS En MARGE :
Le roi^ accorde-t-il à la demoiselle d'Éon la permission de porter la croix de Saint- Louis sur ses habits de femme?
Sa Majesté approuve-t-elle la gratification de 2,000 écus que j'ai passée à cette demoiselle pour son trousseau de fille?
En provmct seulement.
Oui.
Lui laisse-t-ellc la disposition entière, dans llfautquelk
ce cas, de tous ses habillements yirils?
Comme ces grâces doivent être subordonnées à de certaines dispositions d'esprit auxquelles je désire soumettre pour toujours la demoiselle d'Éon, Sa Majesté veut-elle bien me laisser encore le maître d'accorder ou de refuser, selon que je le croirai utile au bien de son service?
Le roi ne pouvant refuser de me faire donner par son ministre des aflaires étrangères une reconnaissance en bonne forme de tous les papiers que je lui ai rapportés d'Angleterre, j'ai prié M. le comte de Vergennes de supplier Sa Majesté de vouloir bien ajouter au bas de cette reconnaissance, de sa main^ quelques mots de contentement sur la manière dont j'ai rempli ma mission. Cette récompense, la plus chère à mon cœur, peut en outre me devenir un jour d'une grande utilité. Si quelque ennemi puissant prétendait jamais me demander compte de ma conduite en cette affaire, d'une main je montrerais l'ordre du roi, de l'autre j*ofl*rirais l'attestation de mon maître que j'ai rempli ses ordres à son gré. Toutes les opérations intermédiaires alors deviendront un fossé profond que chacun comblera selon
les vende.
Oui.
Bon.
Que vous n'en avez pas trouvé.
SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 263
soQ désir, sans que je sois obligé de parler, ni que je m'embarrasse jamais de tout ce qu'on en pourra dire.
Ck)mme la première personne que je verrai en Angleterre est milord Rochford, et comme je ne doute pas que ce lord ne me demande en secret la réponse du roi de France à la prière que le roi d'Angleterre lui a fait faire par moi, que lui répondrai-je de la part du roi?
Si ce lord, qui certainement a conservé beaucoup de relations avec le roi d'Angleterre, veut secrètement encore m'engager à voir ce monarque, accepterai-je ou non?
€ette question n'est pas oiseuse et mérite bien d'être pesée avant que de me donner des. ordres. Cela se peut.
Dans le dessein où ce ministre était de m'engager dans les secrets d'une politique particulière avec lui*, s'il voulait aujourd'hui me lier avec d'autres ministres, ou si, de quelque façon que ce soit, l'occasion m'en est offerte, accepterai-je ou non? C'est inutile.
Dans le cas de l'affirmative, je ne pourrai me passer d'un chiffre. M. le comte de Vergennes m'en donnera-t-il un?
J'ai l'honneur de prévenir le roi que M. le comte de Guines a cherché à me rendre suspect aux ministres anglais; me sera-t-il permis de lui en dire quelques mots, ou Sa Majesté souhaite-t-elle qu'en continuant à la servir, j'aie l'air d'ignorer toutes les menées sourdes qu'on a employées pour nuire à ma personne, à mes opérations et par consé- // doit Fiquent au bien de son service *. gnorer.
t. Voir à la fin du yolume une curieuse lettre de Beaumarchais tor ses entretiens secrets avec ce lord Rochford.
S. M. de Guines représenuit la France à Londres. Le secret gardé à son égard sur la mission de Beaumarchais est une nouvelle singularité de la diplomatie française à cette époque.
Enfin, je demande, avant de partir, la réponse positive à mon dernier mémoire (sur les affaires d'Amérique), mais si jamais question a été importante, il faut convenir que c'est celle-là. Je réponds, sur ma tête, après y avoir bien réfléchi, du plus glorieux succès de cette opération pour le règne entier de mon maître, sans que jamais sa personne, celle de ses ministres, ni ses intérêts, y soient en rien compropfiis. Aucun de ceux qui en éloignent Sa Majesté osera-t-il de son côté répondre également sur sa tôte, au roi, de tout le mal qui doit arriver infailliblement à la France de Tavoir fait rejeter?
« Dans le cas où nous serions assez malheureux pour
que le roi refus&t constamment d'adopter un plan si
simple et si sage^ je supplie au moins Sa Majesté de me
permettre de prendre date auprès d'elle de répoqueoii
je lui ai ménagé cette superbe ressource, afin qu elle
rende un jour justice à la bonté de mes vues, lorsqu*ii
n'y aura plus qu'à regretter amèrement de ne les avoir
pas suivies,
« Garon de Beaumarchais. »
Mais le roi n'osait point encore prêter aux Américains les secours secrets que demandait pour eux si ardemment Beaumarchais, et il ne fit aucune réponse à ce qui était précisément la partie la plus grave de la lettre.
Beaumarchais repartit donc pour TAngleterre en sachant seulement que la chevalière d'Éon devait vendre ses habits d'homme, et pouvait porter sa croix de Saint- Louis en province.
Depuis qu'il avait quitté Londres, les paris sur le sexe du chevalier d'Ëon avaient pris une extension plus grande que jamais; la curiosité publique ayant ejj vent qu^un traité avait été signé entre Beaumarchais et d*Éon, avait puisé un nouvel aliment dans Tespérance d'une certitude prochaine. On allait donc savoir enfin à quoi s'en tenir! Les anciens paris, éteints par la lassitude d'une attente indéfinie, reprirent feu avec une étonnante intensité, et le principal chauffeur j comme dit d'Éon, était le fameux Morande, qui croyait savoir, avec Beaumarchais, le fin mot de Ténigme. Ce qu'il sa* vait avec certitude, c'est que la transaction contenait cette phrase : « Moi, Geneviève-Louise, etc., je mesou* mets à déclarer publiquement mon sexe, et à laisser mon état hors de toute équivoque, » phrase rédigée par Beaumarchais, et qui, intentionnellement ou non, semblait faite pour amorcer les joueurs.
D'Ëon n'hésite pas à dire que Beaumarchais était complice et associé de Morande dans les paris. Il a même fait constater par trois témoins^ que Morande lui avait fait, en leur présence, l'aveu de cette association, n aflSrme avoir fait prier Beaumarchais, par son ami Gudin, de renoncer à une spéculation « qui me désolait, dit-il, et m'arrachait des larmes de douleur. » Mais, loin de céder à ses prières, Beaumarchais aurait entrepris de faire consentir son amazone à donner la preuve palpable de son sexe à un jury choisi et délégué ad hoc par les joueurs. Pour cette simple complaisance, il lui aurait offert huit miUe louis, indépendamment de