‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 60 sur 102 · Voir Pièce juiiifieative^n · texte numérisé non relu

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sa part dans les bénéfices des paris. « On m'avait déjà offert 15,000 guinées pour la même opération, en 1771, dit le chevalier d*Éon, et probablement Beaumarchais cherchait à gagner sur moi, en attendant qu'il gagnât par moi. Il prélevait ses frais de commission sur la proposition même. De la bouche de tout autre, je l'aurais reçue à coups de canne ; mais comment se ficher avec un homme qui riait et savait faire rire de tout. » Beaumarchais ne se doutait pas qu'il eût ^ ruiné, si la chevalière s'était prêtée à ce qu'il exigeait d'elle.

D'Éon va même plus loin dans ses allégations contre Beaumarchais. Il prétend que celui-ci lui 6t la cour, et lui fit entendre qu'il l'épouserait, si elle voulait se montrer bonne fille et lui faire gagner quelques millions.

Ce qui est certain, c'est que le bruit de ce mariage se répandit, comme le prouve une lettre de M** de Gourcelles, adressée de Paris à d'Ëon, pour lui faire part, en riant, de cette rumeur *. Ce qui n'est pas moins certain, c'est que d'Éon fit l'amoureuse de Beaumarchais, et que celui-ci crut à cette passion.

Elle lui donna son portrait et réclama, en échange, celui de son ami, qui s'était empressé de le lui promettre. Mais ce roman d'amour, dans lequel l'auteur du Barbier deSéville est la victime d'une mystification si curieuse, fut interrompu par la question mémo des paris, qui en était le fond et le but.

Peu de jours après le départ de Beaumarchais pour

Versailles, il avait paru dans le Moming-Post et le Daily advertiser de Londres, deux annonces ainsi conçues :

« Il est absolument certain que le chevalier d'Éon est rappelé dans sa patrie par ordre exprès du roi son maitre, qui se propose de combler d'honneurs ce militaire ou plutôt cette dame^ car il est actuellement démontré que ce prodige est du sexe féminin. Des personnes du premier rang, dans ce pays, sont, extrêmement curieuses de connaître les merveilleuses circonstances de cette affaire, et d'en savoir les motifs. Quoi qu'il en soit, il est certain que quelque chose i extraordinaire sera manifesté dans quelques jours, lorsque cette héroïne s'embarquera, la semaine prochaine, pour son pays natal, où toute la cour de France est impatiente de la recevoir.

« On prépare à la cité une nouvelle police sur le sexe du chevalier d'Éon. Les paris sont de sept à quatre pour femme contre homme, et un seigneur bien connu dans ces sortes de négoces s'est engagé à faire clairement décider cette question, avant l'expiration de quinze jours, v

A la lecture de ces paragraphes, le chevalier d*£on envoya au Moming-Post et autres périodiques, un avis au public, dans lequel, après avoir reconnu qu'en efifet le roi de France venait de rendre une justice éclatante à ses services et à sa position extraordinaire vis-à-vis du feu roi^ inconnue de tous ses ministres et ambassadeurs, il désavouait l'esprit et les termes de l'article du Morning- Postf qu'il ne pouvait attribuer qu'aux manœuvres

frauduleuses d'une immorale cupidité, ou bien à la malice de certains grands seigneurs qui cherchaient à exercer contre son repos un reste de vengeance impuissante. II déclarait enfin, qu'il ne manifesterait son sexe qu'autant qu'il ne se ferait plus de polices, et que si cela était impossible, il serait forcé de quitter furtivement un pays qu'il regardait comme une seconde patrie.

Cet avis fut publié deux jours de suite, les 13 et 14 novembre 1775. m Dès le matin du premier jour, dit le chevalier d'Éon, Morande, tout en émoi et tout consterné, courut chez mon avocat de Vignoles, puis revint avec lui chez moi pour me déclarer que Beaumarchais serait furieux contre moi à causé de cette annonce ; qu'elle romprait tous les bons projets qu'il avait sur moi; que je n'étais l'ami de personne, et que j'élab l'ennemi de moi-même, etc. »

Beaumarchais avait lieu d'être mécontent, en dehors des motifs que lui prête d'Éon, parce que, comme il le reprocha lui-même à ce dernier, son avis faisait allusion à d'anciennes quei^elles dont il avait promis de ne plus réveiller le souvenir, et parce qu'il était rédigé de façon à animer les paris plutôt qu'à les décourager.

Cependant, si Beaumarchais soupçonna d'Éon, comme il était soupçonné par celui-ci, d'avoir la main dans cet agiotage, l'accusation ne saurait être admise à l'égard de d'Éon, qui ne pouvait gagner sans fournir la preuve qu'il avait joué le gouvernement français, sans s'exposer à perdre les 12,000 livres de rente stipulés dans son contrat, et sans arrêter court le roman dont il s'était constitué l'héroïne. Aussi le verrons-nous plus tard former, devant le grand juge de

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Londres, une demande en annulation juridique des paris dont son sexe était le but.

Voici comment d'Éon raconte sa première entrevue avec Beaumarchais, après le retour de celui-ci à Londres, et comment le premier orage éclata entre eux.

« Le 29 décembre, dit le chevalier d'Éon, dans son récit des Campagnes^ adressé au comte de Vergennes, M. de Beaumarchais arrive à Londres sans me rien dire ; il passe la journée chez son confident Morande. Le lendemain 30, il envoie son valet de chambre, sur les onze heures du matin, me dire que monseigneur Garon de Beaumarchais est arrivé fort fatigué de ses courses. Moi qui, depuis deux mois, par maladie, n'étais pas sorti réellement deux fois de ma chambre, je m'habille pour l'aller trouver chez lui, et lui envoie l'hôte de ma maison, pour savoir s'il vient dtner chez moi. n me fait faire réponse que non, qu'il dînait chez son ami Morande, et qu'il fallait que je fusse de ce dîner. Je l'accepte par complaisance. J'arrive chez Beaumarchais, je le trouve riant, folâtrant avec les deux frères Morande ; je le félicite sur son bon visage de Paris, en comparaison de celui qu'il avait emporté de Londres, en novembre. Il me répond que son mal n était pas au visage, et quHl était peu dangereux pour les hommes. Je fais semblant de ne pas comprendre l'impolitesse de son discours dans ma position. Un instant après, son valet de chambre, ainsi que le frère cadet du sieur de Morande, sortent : Talné reste seul avec M. Caron et moi.

« Aussitôt le sieur de Beaumarchais me chante une chanson qu'il a composée, dit-il, à Paris, tout exprès sur lui et moi , dans laquelle , lui , joue le rôle de femme, et moi, celui d'homme ; rôles qui, par parenthèse, nous convenaient parfaitement.

a Peu de temps après, il fit tomber la conversation sur Y avis au public que j'avais fait insérer dans le Mor^ ning-Post des 13 et 14 novembre dernier. Je lui dis que je n'aurais jamais donné au public cet avis, si des personnes qu'il connaissait bien^ n'avaient pas, par des paragraphes précédents, cherché à allumer de nouveau le feu des polices sur mon sexe, feu qui ne tendait qu'à me faire mourir de chagrin.

a Aussitôt le fameux Beaumarchais, avec une colère et une dignité d'ambassadeur très^xtraordinaire, s'est levé, chapeau sur la tète, pour me dire, avec on ton de colère et d'emportement capable d'intimider toutes les personnes de mon sexe, que mon avis inséré dans leMoming-Post du 13 novembre dernier était mal éorît, sans esprit, sans tournure, béte, sot et imperiinail depuis le commencement jusqu'à la fin ; que d'ailleurs j'avais manqué à ma parole d'honneur. Aussitôt je me suis levé de ma chaise, en colère, ai mis mon chapean sur la tête, et ai déclaré, en bon français, au sieur de Beaumarchais, que la négociation et des négociateurs tels que lui pouvaient s'aller faire /*..., et lui ai demandé si Garon avait quelque chose à répondre à cela. Gomme il est resté interdit et n'a répondu que par des bêtises, je l'ai laissé chez lui, et, le lendemain matin, j'ai pris une chaise de poste pour me rendre au château dn lord Ferrers, dans le comté de Leicester, oii je suis

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resté pendant les mois de janvier et février de cette année. »

A peine le chevalier d'Ëon avait-il quitté Morande et Beaumarchais que celui-ci, comprenant qu'il avait été un peu trop loin vis-à-vis de sa cliente, lui écrivit une lettre dans laquelle il se disait encore tout ému de la vive et féminine colère qu'elle avait montrée, et du mâle compliment qu'elle lui avait lancé en le quittant. Il cherchait à la ramener, en lui disant « qu'elle Tavait trouvé facile et gai dans la société, et qu'elle avait éprouvé que ses procédés sont francs et généreux en affaires, v Huit jours s'étant écoulés sans qu'il reçut une réponse, il écrivit une seconde lettre dont l'importance principale était dans le dernier paragraphe.

€ Londres, le JtnTler 1776.

c En quelque endroit de l'Angleterre que vous soyez, vous avez eu plus de temps qu'il n'en fallait pour répondre à ma lettre du 31 décembre dernier. Puisque vous ne l'avez pas fait, je juge qu'il vous convient que nous redevenions étrangers l'un pour l'autre, comme par le passé. Je suis trop galant pour avoir en ceci un autre avis que le vôtre. Ainsi, après vous avoir écrit amicalement dans ma dernière lettre : Cherchez, mon enfant^ qui vous flagorne et dissimule avec vous par fai-blesse ou par intérêt; aujourd'hui je vous écris :je n'en ainile temps ni la volonté.

« Seulement je vous invite à vous conduire sagement, si vous voulez être heureuse. La clémence, la bonté, la générosité du roi, gr&ce à mes soins, ont passé votre

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espoir. Que votre ingratitude pour moi, mon enfluit, ne s'étende pas jusqu'à ce bon maître ! C'est le meilleur avis que je puisse vous donner.

« Souvenez-vous que je vous ai imposé de sa part le plus profond silence sur vos anciens démêlés avec ceux que vous nommez vos ennemis. J'ai promis pour vous que vous y seriez fidèle ; gardez-vous de le rompre légèrement ! Que la rage d'imprimer ne vous entraîne pas en quelque désobéissance ! Et surtout ne manquez à ancune des conditions auxquelles vous vous êtes soumise en contractant avec moi! Vous seriez inexcusable aujourd'hui. Ce tort affreux répandrait sur le passé la plus triste lumière; et de ce moment» votre bonheur et votre honneur seraient détruits.

« Ne manquez pas de me faire parvenir, le plus promptement possible, les pièces suivantes qui, à la vérification des papiers entre les pièces et les inventaires, se sont trouvées à vide dans les portefeuilles, M. de Vergennes collationnant avec moi.

« Je vous salue,

<K Garon de Beaumarchais. »

11 écrivit en même temps au lord comte Ferrers.

a Londr«6, le 8 janvier 1776.

« Milord,

« Je suis bien désolé que les affaires qui me retiennent à Londres, et le peu de séjour que je dois encore y faire, me privent de l'espoir d'aller à Staunton- Tlarold me rappeler à votre bienveillance.

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« J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint la note exacte deà effets que je vous ai remboursés à la décharge de M"® d'Éon ; je vous prie de vouloir bien signer le reçu général que j'ai écrit au bas du bordereau ci-joint, et me le renvoyer tout de suite. Les reçus particuliers que vous avez mis au bas de chaque billet payé, ne disent pas que vous l'avez été par moi, ce qui est nécessaire à spécifier pour l'exactitude de mes aflRaîres.

a Mon intention était de vous faire faire cette prière par M. d'Éon; mais à l'instant de mon arrivée à Londres, sur quelques reproches d'indiscrétion et de lô** gèreté que je me suis cru en droit de lui faire, il s'est envolé comme un étourneau, sans que je sache où il est allé se nicher. Que Dieu l'y tienne gaillard, et ses projets! Il m'a glissé comme une anguille entre les doigts; je souhaite bien fort pour lui que ce ne soit pas comme une couleuvre d'ingratitude. Je dis que je le souhaite pour lui, car pour moi, milord, j'ai trop vécu et connais trop les hommes pour compter sur la reconnaissance de personne, et prendre aucun souci d'y voir manquer ceux que j'ai le plus obligés. J'ai l'honneur de présenter mes hommages à milady, et je vous prie de me croire, avec l'attachement le plus respectueux, milord,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, •

« Beaumarchais. « Le lord Ferrers, lui répondit :

« SUnnton-Harold, le 13 JaoTÎer 17M.

« Monsieur,

« Je reçois votre lettre à l'instant que la poste va partir; je vous ferai réponse lundi prochain. Tput ce que je puis vous dire à présent, est que M. d'Éon est arrivé le 2 de ce mois à Staunton, fort incommodé, et qu'il Test encore. Malgré cela, je le vois fort occupé à vous envoyer une longue épttre lundi prochain. Je ne mV perçois pas qu'il manque de reconnaissance envers vous; je trouve seulement qu'il manque d^ argent pour me payer le reste de ce qui m'est dû. Il m'a seulement dit qu'il avait eu quelques difficultés avec vous, par rapport à un paragraphe dans la Gazette^ sur l'article des polices sur son sexe^ et j'espère qu'il n'y aura aucune brouillerie entre vous sur une pareille chose. Je suis, avec sincérité, votre serviteur,

c Ferrers. »

L'argent qui restait dû au comte Ferrers se composait des deux billets de 233 livres sterling que Beaumarchais n'avait pas payés naguère, sous prétexte qu'il n'avait pas assez d'argent sur lui, et qu'il parut avmr complètement oubliés.

Quant aux papiers qui s'étaient trouvés à vide dans les portefeuilles, ils ne se trouvaient point en la possession de d'Éon. Mais il feignit aussitôt de les avoir conservés, comme une dernière garantie, saisissant ainsi l'arme inattendue que lui tendait son adversaire, pour forcer celui-ci à exécuter complètement ses engagements.

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La lettre du chevalier d'Éon avait trente-huit pages *. Nous n en extrairons ici que les points principaux, c Je puis jurer avec vérité, disait-il, que dans tout le cours de ma vie et celui de mes divers voyages d'un pôle à Fautre, je n'ai jamais trouvé un homme plus gai, plus varié, plus instruit et plus charmant que M. de Beaumarchais dans la société. Quant à vos procédés généreux en affaires, si vous entendez par là les rapports favorables que vous avez bien voulu faire de moi auprès de notre jeune monarque et de son digne ministre ; si vous entendez par là la composition noble et énergique, la tournure agréable, frappante et honorable que vous avez donnée à notre transaction préparatoire du 5 octobre dernier, je confesse avec plaisir, quoique avec la douleur, la honte et les larmes que Taveu et la déclaration de ma propre faiblesse m'ont arrachées, que vous seul étiez capable de composer cette pièce telle qu'elle est. En cela vous m'avez rendu un service dont je désire que le dernier de mes neveux soit aussi reconnaissant que moi. Mais si, par ces mots, vous entendez les procédés généreux en argent, comme le sens naturel de la phrase parait l'annoncer, je vous avouerai, mon cher et trèscher de Beaumarchais, qu'après le duc de Praslin et son ami feu le comte de Guerchy, je n'ai trouvé personne qui soit plus tenace à l'argent que vous. »

Après avoir retracé la manière dont il a réglé ses comptes avec lord Ferrers, « Vous parlez de générosité, ajoute-t-il, et cependant, lorsqu'il s'agit de solder avec

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