Voir Pièce juilificative^ n
SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 279
devez me remettre de plus fortes $<mmes pour Tacquittement de mes dettes, je ne suis tenue à aucun des points de la transaction. Vous êtes la puissance contractante et moi Texécutrice, c'est donc vous qui devez agir et marcher le premier, puis moi exécuter et suivre.. • Quand vous aurez comme moi, monsieur, vieilli et blanchi dans Tarmée et dans la politique, vous saurez que lorsqu'une puissance de troisième ordre contracte, ou fait la paix avec une puissance de premief ordre, cette troisième puissance prend toujours pour garants des conditions du traité deux autres puissances du second ordre... Or, comme je regarde ma puissance comme la plus faible et la plus petite qu'il y ait sur la terre, en comparaison de. celle avec qui j'ai eu l'honneur de contracter, et que je ne puis avoir la garantie d'aucune puissance grande, moyenne ou petite, j'ai pris ma prudence et mon expérience pour être les fidèles garants de mon traité. Consultez tous les bons politiques de Versailles et de l'Europe pour savoir si* j'ai tort et si je suis auàsi sotte que vous le croyez. »
Après cette casuistique, destinée à justifier, en apparence, un tort qu'il n'avait pas, d'Éon reprend le ton d'une demoiselle, et dit à son ingrat :
tt J'avoue, monsieur qu'une femme se trouve quelquefois dans des situations si malheureuses, que la nécessité des circonstances la force à profiter des services dont elle sent la première tout le ridicule, parce qu'elle en pénètre l'objet. Plus l'homme qui la veut obliger est adroit et délicat, plus le danger est grand pour elle. . •
280 LA TÉRITÉ
Mais quel souvenir me rappellent ces réflexions I U me dit seulement que par une confiance aveugle en vous, en vos promesses, je vous ai découvert le mystère de mon sexe ; que par reconnaissance, je vous ai donné mon portrait, et que, par estime, vous m'avez plromis le vôtre. 11 n'y a jamais eu d'autres engagements entre nous. Tout ce que vous avez avancé au delà sur notre mariage prochain, suivant ce que Ton m'a écrit de Paris, ne peut être regardé par moi que comme un véritable persiflage de votre part. Si vous avez pris au sérieux ce simple gage de souvenir et de gratitude, votre conduite est aussi pitoyable que votre maladie; c'est là un véritable mépris et une infidélité qu'une femme de Paris, si apprivoisée qu'elle soit avec les mœurs à la mode des maris, ne pourrait pardonner; à plus forte raison, une fille dont la vertu est aussi sauvage que la mienne, et dont l'esprit est si altier, lorsqu'on blesse la bonne foi et la sensibilité de son c<Bur. Pourquoi ne me suis-je pas rappelé, en ce moment, que les hommes ne sont bons sur la terre que pour tromper la crédulité des filles et des femmes... Je ne croyais encore que rendre justice à votre mérite, qu'admirer vos talents, votre générosité, je vous aimais sans doute déjà! Mais cette situation était si neuve pour moi, que j'étais bien éloignée de croire que l'amour pût naître au milieu du trouble et de la douleur. Jamais une âme sensible ne deviendrait sensible à l'amour, si l'amour ne se servait pas de la vertu même pour la toucher. »
Le persiflage est si complet qu'il semble avoir été retracé tout exprès pour l'amusement de la postérité, à
SUR LA GBStALlÈBE D*ÉON 281
laquelle d'Ëon a tenu à démontrer combien il avait su Jouer rhomme qui passait alors pour le plus fin de France.
Beaumarchais s'y laissa si bien prendre qu'il écrivit è H. de Yergennes :
« Tout le monde me dit que cette fille est folle de moi. Elle croit que je l'ai méprisée, et les femmes ne pardonnent pas une pareille offense. Je suis loin de la mépriser; mais qui diable aussi se fût imaginé que, pour bien servir le roi dans cette affaire, il me fallût devenir galant chevalier autour d'un capitaine de dragons? L'aventure me paraît si bouffonne que j'ai toutes les peines du monde à reprendre mon sérieux pour achever convenablement ce mémoire. »
Convaincu, après réflexion, que d'Éon n'a conservé aucun papier important, que sa déclaration spontanée à cet égard est un piège ou une fanfaronnade, il se borne à fermer sa bourse à sa dragonne, pour l'amener à reprendre ses habits de femme, que celui-ci ne peut 86 décider à revêtir. « Quel service puis- je rendre au roi, écrit-il à Beaumarchais, sous mes habits de fille? Sous mon uniforme, au contraire, je puis le servir en guerre et en paix, comme j'ai toujours eu le courage et le bonheur de le faire depuis vingt-deux ans? Si cependant Sa Majesté et ses ministres persistent toujours dans l'exécution de notre transaction, je la remplirai par obéissance; mais vous êtes tenu, de votre côté, d'exécuter le quatrième article, et de me faire accorder toutes mes justes demandes contenues dans ma dernière lettre. »
Beaumarchais n'accorda rien. Exaspéré, d'Éon se décida à s'adresser au comte de Vergennes, et à lui raconter tout ce qui s'était passé entre son envoyé et elle. Sa lettre est remplie de détails violents, mais curieux, sur Tauteur du Mariage- de Figaro qu'il compare à Olivier le Daim y barbier, non de Séville , mais de Louis XL Elle raconte ses petites glorioles d'ambassadeur et ses grands airs de diplomate parvenu. Après avoir dévoilé, avec une vertueuse indignation, les mystères, tant soit peu licencieux, de sa vie privée à Londres, elle termine en demandant l'envoi d'un négociateur plus honnête^ qui ne compromette pas la reputalion d'une fille vertueuse^ dont la conduite et les mœurs ont été^ en tout temps et en tous lieux^ au-dessus du soupçon^.
A cette lettre était jointe une déclaration, avec attestation de trois témoins, portant que Morande avait reconnu avoir eu, avec Beaumarchais, l'intention de prendre part aux paris faits sur le sexe de d'Éon, mais que les avocats anglais, consultés par eux, ayant été d'avis que la loi ne permettrait pas de forcer les perdants à payer leurs engagements, ils avaient du renoncer à cette spéculation *.
M. de Vergennes communiqua cette bordée dinjures et d'accusations à Beaumarchais, qui la reçut avec le calme d'un homme habitué à d'autres bourrasques. Il se borna à répondre à M. de Vergennes : « Elle eU femme, et si affreusement entourée, que je lui pardonne de tout mon cœur; elle est femme, ce mot dit tout. »
i. Pièce justificative^ n» 22.
a. Voir Pièce justificative, n* 23.
SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 283
Cependant sa philosophie et sa galanterie Tabandonnent quelquefois, et le 29 août 1776, il écrit à M. de Vergennes : « Cette cruelle folle de d'Éon fait encore des siennes à Londres. »
Pendant qu'on dirigeait de Londres tous ces coups contre le pauvre Beaumarchais, à Paris on lui en portait d'autres, qui, venus de mains diflFérentes, offraient entre eux une curieuse conformité. Un docteur Dut^ourg, son associé dans Tentreprise de secours qu'il envoyait, tant pour son propre compte que pour celui du cabinet de Versailles, aux Américains unis^ exprime ainsi au comte de Vei^ennes ses défiances sur le chef de Tassociation patriotico-mercantile :
« rai vu, ce matin, M. de Beaumarchais, et j'ai conféré volontiers avec lui sans réserve. Tout le monde connaît son esprit, et personne ne rend plus justice que moi à son honnêteté, sa discrétion, son zèle pour tout ce qui est grand et bon; je le crois un des hommes du monde les plus propres aux négociations politiques, mais peut-être en même temps un des moins propres aux négociations commerciales. Il aime le faste; on assure qu'il entretient des demoiselles ; il passe enfin pour un bourreau d'argent, et il n'y a en France ni marchand, ni fabricant, qui n'en ait cette idée, et qui n'hésitât beaucoup à faire la moindre affaire de commerce avec lui. Aussi, m'étonna-t-il bien lorsqu'il m'apprit que vous l'aviez chargé, non-seulement de nous aider de ses lumières, mais de concentrer en lui seul l'ensemble et les détails de toutes les opérations de com-
284 LÀ ViRITt
merce, tant en envois qu'en retours, soit des munitions de guerre, soit des marchandises ordinaires» de la France aux colonies unies, et des colonies en France, la direction de toutes les affaires, le règlement des prix, la conclusion des marchés, les engagements à prendre, les recouvrements à faire, les dettes à acquitter, etc. Peut-être est-il cent, peut«étre mille personnes en France, qui, avec des talents fort inférieurs h ceux de M. de Beaumarchais, pourraient mieux reoplir vos vues, en inspirant plus de confiance à tous ceux avec lesquels ils auraient à traiter, etc.. »
Mais Beaumarchais était homme à faire tête à Torage, et si les difficultés surgissaient de toutes parts autour de lui, il y avait dans sa tête plus d'expédients et plus de ressources que la fortune n'avait de tours à lui jooer. C'est ce qu il exprimait plaisamment à son ami Gudin, quand il lui disait : « Gomprends-tu rien à mon amphigouri de destinée?... Un autre se pendrait ; mais comme cette ressource ne me manquera pas, je la garde pour la fin ; et en attendant que je dise mon dernier m<4 làdessus, je m'occupe à voir lequel du diable ou de moi mettra le plus d'obstination : lui à me faire choir, et moi à me ramasser; c'est à quoi j'emploie ma tèie carrée. »
Beaumarchais était aimé du comte de Yergennes. Par une flatterie délicate, constante, et d'autant plus adroite qu'elle empruntait toujours les franchises apparentes d'une entière indépendance, il avait exercé sur le ministre cette séduction de l'esprit qui soumet toujours le plus faible au plus fort, et sait faire tourner à son
SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 285
profit jusqu'à itos défauts mêmes. L'esprit qui nous a une fois imposé son empire, est un enfant gâté qu'on excuse jusque dans ses écarts, un despote qu'on révère jusqu'en ses tyrannies; il ressemble à la maîtresse dont on est épris, et qu'on aime pour ses vices autant» si ce n'est plus, que pour ses vertus.. . Le comte de Vergennes ne manqua pas de communiquer à Beaumarchais l'épitre du docteur Dubourg.
Beaumarchais ne perdit pas de temps, et adressa à son docteur accusateur une réponse pleine d^esprit, de malice et pourtant de retenue, qu il envoya en même temps au ministre, son défenseur, sous le titre de :
MA LETTRE.au docteur DUBOURG
« Ce mardi 16 juillet 1776 *.
« Jusqu'à ce que M. le comte de Vergennes m'ait montré votre lettre, monsieur, il m'a été impossible de saisir le vrai sens de celle dont vous m'avez honoré. Ge monsieur, qui ne veut ni ne peut rien pi^endre sur lui avec moi^ était une chose inexplicable.
€ J'entends fort bien maintenant que vous avez voulu TOUS donner le temps d'écrire au ministre à mt)n sujet; mais pour en recevoir des notions vraies, était-il bien nécessaire de lui en offrir de fausses? Eh! que fait à nos affaires que je sois un homme répandu, fastueux et qui entretient des filles, etc. ?
« Les filles que j'entretiens depuis vingt ans, monsieur, sont bien vos très-humbles servantes. Elles