‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 63 sur 102 · AnsfaiveB des affaires étrangères · texte numérisé non relu

AnsfaiveB des affaires étrangères

286 LA TÉRITÉ

étaient cinq, dent quaU^e sœurs et ma mère à moi. Depuis trois ans, deux de ces filles entretenues sont mortes, à mon grand regret. Je n'en entretiens plus que trois, deux sœurs et ma mère, ce qui ne laisse pas d'être encore assez fastueux pour un particulier comme moi. Mais qu'auriez-vous donc pensé si, me connaissant mieux, vous aviez su que je poussais le scandale jusqu'à entretenir aussi des hommes? deux neveux fort jeunes, assez jolis, et même le trop malheureux père qui a mis au monde un aussi scandaleux entreteneor? Pour mon faste, c'est encore bien pis. Depuis trois ans, trouvant les dentelles et les habits brodés trop mesquins pour ma vanité, n'ai-je pas affecté l'orgueil d'avoir toujours mes poignets garnis de la plus belle mousseline unie ! Le plus superbe drap noir n'est pas trop beau pour moi ; quelquefois même on m'a vu pousser la faquinerie jusqu'à la soie, quand il fait très-chaud. Mais je vous supplie, monsieur, de ne pas aller écrire ces choses à M. le comte de Vergennes; vous finiriez par me perdre entièrement dans son esprit.

c Vous avez eu vos raisons pour lui écrire du mal de moi que vous ne connaissiez pas; j'ai les miennes pour ne pas en être offensé, quoique j'aie l'honneur de vous connaître. Vous êtes, monsieur, un honnête homme, tellement enflammé du désir de faire un grand bien, que vous avez cru pouvoir vous permettre un petit mal pour y parvenir.

« Cette morale n'est pas tout à fait celle de l'Évangile; mais j'ai vu beaucoup de gens s'en accommoder. C'est même en^ce sens que, pour opérer la conversion des païens, les Pères de l'Église se permettaient quel-

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quefois des citations hasardées, de saintes calomnies qu'ils nommaient entre eux des fraudes pieuses. Cessons de plaisanter. Je n'ai point d'humeur, parce que M. de Vergennes n'est pas un petit homme, et je m'en tiens à sa réponse. Que ceux à qui je demanderai des avances en aflfaires se défient de moi, j'y consens ; mais que ceux qui seront animés d'un vrai zèle pour les amis communs dont il s'agit, y regardept à deux fois, avant que de s'éloigner d'un homme honorable qui offre de rendre tous les services et de faire toutes les avances utiles à ces mêmes amis! M'entendez-vous maintenant, monsieur?

« J'aurai l'honneur de vous voir cette après-midi d'assez bonne heure pour vous trouver encore assemblés.

« J'ai celui d'être, avec la plus haute considération, monsieiu*,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, bien connu sous le nom de

c RODERIGUE HORTALEZ CtC'**. »

A l'égard du chevalier d'Éon, Beaumarchais, occupé à se défendre dans Paris contre des ennemis qui ne lui

1. Nous avons mis en lamiëre cette charmante épttre de Beaumarchais vingt-trois ans avant M. de Loménie qui la donne comme inédite, ainsi qn*une ou deux autres lettres publiées dans nos Mémoires. M. de Loménie nous apprend que la réponse de Beaumarchais au docteur Dubourg avait en du succès dans sa famille, et que Tune de ses sœurs lui écrivit à cette occasion : « Monsieur Ventreteneur, Je me sens forcée de tous dire que votre lettre à M. le docteur a fait fortune parmi nous; les filles que vous entretenez sont bien voi trèê-humbUê êervantes, mais pourvu que vous les augmentiez. Je suis en attendant ce moment désiré, monsieur Tentreteneur, votre, etc., Jolie B. »

288 LA VÉRITÉ SUR LÀ CHEVALIÈRE d'ÉON

laissaient ni repos ni trêve, chargea Morande, son lien* tenant à Londres, de rendre guerre pour guerre à celui qûll ne pouvait aller combattre lui-même.

Morande fit un pamphlet de trente-huit pages in-folio contre d'Éon, auquel il eut Timpudence d'en adresser une épreuve, en lui demandant une entrevue afin de lui faire connaître k quelles conditions ils pourraient rester en paix. Mais d'Éon n'était point un Louis XV, et il répondit à Morande que « son amitié était regardée par lui comme un fardeau cent fois plus onéreux que la haine dont il menace, » et que mademoisfUe d'Éon ne pouvait lui accorder d'audience qu'à Hyde Purk (lieu ordinaire des rencontres à main armée). En même temps, d'Eon envoya son beau-frère O'gorman et son ami le chevalier de Piennes, pour demander à Morande quels seraient son jour, son heure et ses armes. Mais le libelliste refusa de se battre, en dédararit <( qu'il n'aurait pas la main assez vile, ni le cœur assez bas, y> pour se mesurer contre une femme qui lui avait donné la preuve irrécusable de son sexe.

Furieux de voir son ennemi lui échapper par cette porte, qu'il n'était plus en son pouvoir de lui fermer, d'Éon exhala sa colère en imprécations d'un caractère si dragon qu'il est impossible de les reproduire. Ne pouvant avoir satisfaction de son diffamateur par les armes, il résolut de la demander aux tribunaux. Morande eut peur de la prison. Quelques mois après, il envoya sa femme à son terrible adversaire, qui, à la prière de cette malheureuse, consentit à arrêter le procès commencé.

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