‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 84 sur 102 · Archives des affaires étrangèren · texte numérisé non relu

Archives des affaires étrangèren

« Ce qui ne vous étonnera pas peu, c'est que les ministres actuels, pour Ucber de se rendre populaires, ont agi contre l'opinion, la volonté et les ordres du roi, pour faire révoquer dans la Chambre des communes les actes du Parlement (qui ont établi de nouveaux impôts en Amérique dont les habitants sont révoltés d'une façon qu*il n'y a pas d'exemple) ; et ils ont poussé l'impudence jusqu'à employer l'argent et les faveurs de la cour pour gngner des voix I Dans cette grande affaire, ils font jouer un aussi triste personnage à Sa Majesté britannique

Sue Virgile en a fait jouer un au roi Latintu dans son Enéide. s traitent, en vérité, le jeune roi comme un enfant imbécile, qui n'est pa;« en état de discerner ce qui est avantageux à rEtat, et ils ne cachent guère leurs sentiments là-dessus... Le roi en est outré avec sa mère (la princesse de Galles) et son favori (lord Bute) ; mais ils ne savent comment composer un nouveau ministère qui soit respectable et durable.

« Le roi né veut pas de M. Pitt à présent, et est môme fort f&ché contre lui, d'après ce qu'il a osé dire et prouver dans la Chambre des communes : que les Américains n'étaient point rebelles, attendu que le roi ou l'ancien ministère et le Parlement avaient rompu le contrat social avec eux ; qu'il était de toute justice de rappeler les actes du Parlement; qu'il ne pouvait en conscience les regarder que comme des actes de péculat sur les Américains. Ce sentiment révolta d'abord tout le monde dans la Chambre des communes, de façon qu'on regardait sa popularité comme perdue ; et dès lors, n'étant plus à craindre, il n'était plus nécessHire. 11 n'eut que quatre ou cinq voix pour lui, et ses adversaires débitèrent en pleine Chambre des communes que M. Pitt mériterait d'aller à la Tour, Il se retira à la campagne pendant huit jours ; puis il revint tout de nouveau haranguer plus fortement que jamais la Chatiibre des communes, et y soutenir son opinion avec toutes sortes de raisons tirées des lois naturelles, civiles et politiques, employant môme fréquemment jusqu'à la majesté des Ecritures saintes pour mieux imiter le grand prophète, c'està-dire Cromwel. Il feignit aussi d'être tourmenté de la goutte, pour avoir le privilège d'assister aux délibérations pour ainsi dire eil robe de chambre, en pantoufles et en bonnet de nuit;

Sais il harangua, tantôt assis, tantôt debout, emmailloté 'une couverture ; ensuite il tomba en défaillance, ou dans de profondes méditations. Pendant ce temps, ses amis et un erand nombre de marchands de la cité qui ont des biens dans r Amérique, ou qui sont intéressés dans son commerce, ont entraîné une foule de partisans parmi le peuple, sont venus entourer le Parlement et célébrer à haute voix les louanges de M. Pitt.

m Cette goutte politique et périodique, et toute cette charlatuneriê qui ne manque guère d'émouvoir la multitude, a fait un si grand effet sur la Chambre des communes que presque tous les membres en sont maintenant réunis à M. Pitt ;

de sorte que le rappel de Tacte est déjà arrêté dans laCbambre des communes. Voilà comme la faute, qu'on faisait d'abord tant valoir contre le célèbre patriote, a comblé sa gloire, ^u moins aux yeux du public.

c 11 y a peu de jours que le roi fut, avec la reine« dlnrr cbes la princesse de Galles, qui est indisposée. Après dtner la conférence entre les augustes personnages fut si animée oue les domestiques les entendaient dans Pantichambre et de la coor disputer, dans le cabinet, avec une chaleur peu royale.

« Quoique le roi d'Angleterre ait 120,000 livres sterling de revend, je sais cependant par Temple^ qui le tient de soo frère, ci-devant premior payeur de la Trésorerie, qui Ta vérifié, qu'il est endetté personnellement, depuis qu'il est sur le trône^ de plus d'un demi-million de livres stcrliniç, à force d'avoir distribué de l'argent par les conseils de milord Bute, pour avoir des voix au Parlement et établir l'autorité royale, ce qui lui a très-mal réussi. Ce sont ces dettes, le désir de corrompre, autant que l'éducation économique que lui a donnée la princesse de Galles, qui l'obligent à vivre à Londres et à Richeroond avec une lésine indigne de la royauté. Il n'a jamais de provisions en aucun genre ; il envoie acheter jusqu'à six bouteilles de vin à la fois, et une bouteille de rhum pour faire du punch, ce qui lui attire des plaisanteries de toutes les couleurs de tous les marchands de la cité, qui sont de grands mangeurs, de grands buveurs, et dont les plaisanteries sont aussi légères que leurs rosbifs. On a fait à ce sujet différents pamphlets, estampes, et des bouffonneries sur le théâtre.

« Dans ses courses presque journalières de Londres à Richemond, le roi prend pour ses gardes du corps un détachement de vingt-cinq hommes de troupes légères d'Elist ou de boorgeois ; et il y a peu de jours qu'on a arrêté tout un détachement de ces prétendus gardes, qui s'amusaient à voler sur les grands chemins, le pistolet à la main.

« Jugez en quelles mains est la sûreté du roi et de la Gk mille royale I De profonds politiques, ou de grands ennemis de milord Bute, disent tout bas à l'oreille que milord Bute,

Î[ui est allié à la maison des Stuart, est dans le tond du cœur brt atta>*.hé au prétendant ; qu'il sert trèF-babilement cet ancien mettre en faisant tenir au roi d'Angleterre la conduite qu'il tient, et qui pourrait à la un faire perdre la couronne à la maison de Hanovre. Vous sentez qu'il faudrait être Dieu pour pouvoir scruter l'intérieur du cœur de cet Ecossais. Je regarde bien milord Bute comme un homme aussi habile c|iie fin ; je le tiens môme certainement pour plus fin qu'habile; mais, malgré la dextérité en inirigaillerUs que je lui aooorde, je ne lui crois pas l'Ame aussi noire. Si cela était, il faudrait convenir que jamais homme n'aurait été plus rusé coquin qœ lui. Il faut cependant convenir aussi que nous lisons, particulièrement dans l'histoire d'Ecosse, des traits encore plu

odieux. L'ambîtioq ou la religion est capable des [Jus grands crimes plutôt encore que des grandes vertus.

c Vous ferez là-dessus les réflexions que vous voudrez; mais j*ai cru devoir vous communiquer Vouverture que Ton m*:i faite sur un sujet aussi important.

« Je suis, etc., ,

« d'Eon. »

P. 5. 11 y a quelques jours que le duc d'Yorck, peu difficile en amour, ayant été surpris, le soir, avec une femme par le mari lui-môme, qui est capitaine, en a été blessé légèrement à Tépaule d'un coup d'épée (jui ]*a obligé de garder son appartement quelques jours ; mais cette aventure a été étouffée dès sa naissance. Son frère, duc de Glocester^ est devenu fort amoureux de la jeune veuve milady Waldegrave. Gomme on a

Eeur que son amour le conduise à un mariage secret, il doit ientôt faire un voyage dans les pays étrangers avec le duc de Brunswicky qui reviendra en Angleterre chercher son épouse pour retourner en Allemagne. Ce duc, de son côté, ne vit pas en bonne harmonie avec la princesse Auguste, sa femme, qui cependant est jalouse de son mari. Des personnes de l'intérieur du palais ont assuré à mon ami que le peu d'amour du prince vient de ce qu'il a découvert un cautère à la jambe de sa femme, et que les deux enfants qu'il a eus sont déjà attaqués du mal royal d'Angleterre, c'est-à-dire d'humeurs froides, dont le jeune frère du roi est mort dernièrement ^ >

1. Le comte de Broglie répondit tout de suite à cette lettre, en recommandant au chevalier d*Eon de suivre Touverture qui lui avait été faite, mais de 8*y engager avec le plus grand mystère et la plus grande prudence. Il le charge d'examiner, d'interroger, de scruter et d'établir, par ses informations et ses recherches, les chances de succès que pourrait avoir une tentative de restauration en faveur des Stuart, Il lui demande enfin s'il y aurait péril à pressentir le lord Bute sur ses dispositions cachées, ou s'il vaut mieux se tenir en observation et attendre. Ce fut ce dernier parti qu'indiqua le chevalier d'Eon, en disant qu'à ses yeux les hommes et les choses n'étaient point encore mûn.

Page 1