AVENTURES DU COMTE DE GUINES
« Londres, le 23 avril 1771.
« Monsieur le comte,
• Je vous annonce un événement étrange qui vient d^arriver à l'ambassadeur de France. M. le comte de uuines avait pour secrétaire un nommé TorU Ce secrétaire vient de s'enfuir» emportant une cassette qui contient les papiers de son maître, ses chiffres secrets, plus, dit-on, des billets de banque,
« Ce qui ajoute à la surprise causée par cette fuite inattendue, c'est que le secrétaire est parti avec un domestique de l'ambassadeur qui l'a accompagné jusqu'à Douvres, d'où il Ta renvoyé & Londres, et lui s'est embarçiué pour Calais. On ne sait ici que penser de cette évasion : si elle a été ordonnée par la cour, a l'insu de l'ambassadeur, pour apporter cette cassette à Versailles, ou si ce secrétaire s'est enfui en Hollande on ail* leurs, soit qu'il ait eu le malheur de se laisser séduire par les promeeses de quelque puissance étrangère, soit qu'il ait été porté à une si méchante action par ses passions personnelles. Dans tous le cas, c'est bien cruel pour M. le comte de Guines '.
WiLUAM WOLFF.
1. Le secréuire vint à Paris où il resta tranquillement. M. de Goia» l'ayant appris accourut aussitôt requérir Tarrestation de ton votonr. A son grand étonnement, on n*eut pas Tair de Tentendre. Le oomte àt Guines était un Jeune homme au cœur chaud, à la tête ardente ; U ébmanda haut Texplication de ce mystère, et Ton se décida à faire appréhender le secréuire fugitif, qui fut conduit avec toutes sortes d'égards & la Bastille. Mais il en sortit bientôt, et se fit à son tour accusateur do comte de Guines, qui retourna à son ambassade de Londres sans avoir pu percer les ténèbres de cette obscure intrigue. C'était la répétitioo du complot ourdi contre les papiers du chevalier d'Eon. Tort avait jooé, mais avec plus de succès, le rôle de Monin et du comte de Goercby. Cette concordance entre les deux avenuires nous a paru curieuse à coanaltre, et nous en avons rapporté l'anecdote avec intention.
. « Le 11 mti 1775.
« La nouvelle qui fait le plus de bruit à Londres présentement est encore une histoire de M. le comte de GtUnes avec milady et milord Crëwen, Cette dame, qui est jeune et belle, et qui était la reine de tous les bals du galant ambassadeur, est accusée, par son mari, d'avoir eu une conversation crmimeUe avec M. le comte de Guînes.
« En conséquence, son mari, indigné et naturellement em* porté, a fait un grand éclat. Il a conduit sa femme dans son cbftteau où il l'a enfermée, dit-on, pour trois ans, et il a envoyé, à ce qu'on assure dans le public, un cartel & l'ambassadeur, mais qui n'aura lieu qu'après son ambassade,
M Je VOUS tiendrai au courant.
« Les ambassadeurs de France sont peu fortunés dans cette fie ; mais on ne peut disconvenir qu ils sont les principaux auteurs de tous les accidents et malheurs qui leur arrivent. Ils présument pouvoir faire impunément ici toutes les manœuvres qu'ils exécutent facilement à Paris.
f William Wolff. »
LETTRE ÉCRrrE DE LAUZANNE PAR M. LE COMTE DUBARRY , BEAU-FRÈRE DE LA COMTESSE, A UN DE SES AMIS, A PARIS ^
« Voilà mon rôve fini, mon cher ami ; et après m'étre en*- 1. L'adresse et la date manquent.
dormi en France, je suis étonné de me réveiller en Suisse! Je me vois dans la capitale de Vaux, dans une ville où rinduttrie qui m'est propre trouvera diffiiilement à sVxercer. Les mœurs y sont simples, les femmes sages et les hommes francs; les filles y sont observées, les lois y sont sévères; que Toalezvous donc que je devienne? Ce n est pas là mon élément; k jeu, la galanterie, tout périt ici : si l'on voulait trafiquer des Suisses, il faudrait les vendre à la livre. L*art ne contribue pas & les raffiner, et les goûls sont plus matériels que délicats. Tout ce oui m'environne me paraît étranger : je vois de la simplicité, de la bonne foi, de la continence, de Tamitié, de la réserve ; toutes ces vertus me pigrlent suisse, et je n'en connais pas une.
« J'étais à Paris* à la tète d'une milice brillante, et les fi>In ne doivent jamais oublier combien mon crédit a fait fleurir leur empire. I^ saison était favorable pour faire fructifier mes talents, et leur reconnaissance devrait les engager à m'élever des trophées dans la place du Palais-Eoyal. J avais établi dans ma famille le canal des grâces et des richesses j c'était nue source dont le débordement et le limon engraissaient mes domaines. Par quelle fatalité la jeunesse détruit-elle an cours que la vieillesse fortifiait de plus en plus! On m*a laissé à peine le temps d'emporter une partie cfu produit de mes travaux, et je me vois réduit à boire et à rêver à la Suisse, sans éprouver les marques de considération que les âmes nobles me prodiguaient à la cour.
« Mon plus ^rand embarras est de savoir ot je pourrai faire agréer mon mmistôre. Ma réputation est généralement établie ; les potentats de l'Europe l'observeront ou l'ont observée, et, n'ayant pas d'aptitude au service militaire, je crains qu'ils ne me trouvent trop dévorant pour m'employer à celui de leur chambre. J'apprends avec douleur que mes amis sont les premiers à me déchirer. J'ai laissé deux ménages que je vous prie d'alimenter ; ie vous ferai passer les fonds en fromases ou en vulnéraires, dont je veux commercer, car rinaction meti mortelle I
« Je m'attendais au sort de ma pauvre belle-sœur, qui n'avait pas fait son noviciat dans un couvent si austère que celui où on la tient enfermée. Si Ton ne m'eût pas séparé d'elle, j*cn aurais encore tiré bon parti. Mais c'est une maavalse této, qui n'a voulu ni me croire, ni me prendre pour son dépositaire. Mon frère n'en est pas mieux traité que moi; mais c'est un sot, et il sera trop heureux de glaner un champ où il n'a rien semé. Pour moi, j'avais projeté de passer eo Turquie et de m'y faire marchand d'esclaves ; mais on m'a assuré que le Grand- Seigneur me ferait èter le pouvoir d'essayer ma marchandise... Je ne sais quel parti prendre ; lorsque je serai décidé, je vous donnerai de mes nouvelles. J^ai été obligé de changer de nom ; on m'appelle ici monsieur Vâmâirmer^ écrivez sous ce titre au Marché aux paissom. Ohl ks
taleDts ont des moments brillants; mais ils sont souvent persécutés! Plaignez donc votre ancien ami, qui, dans des temps sereins ou orageux, ne cessera d'être votre tout dévoué,
« Le comte J. Dubarby. »