‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 86 sur 102 · LETTRES DE M"' DE COURCELLE · texte numérisé non relu

LETTRES DE M"' DE COURCELLE

« Londres, le 10 septembre 1771.

« Mon cher ami,

m Mais c'est trop fort ! Vous voulez donc sérieusement et définitivement abdiquer votre qualité d'homme? Et croyez-vous que ma ûUe et moi n'allons pas y faire opposition, quand nous perdons d'un seul coup, moi un ami et elle un mari? Ah ! vous avez compté sans votre hôte, mon cher chevalier, et pour ma part je n'abandonnerai pas mes droits comme cela I

« Londres, le 21 septembre 1771.

I c Les chagrins que j'ai éprouvés, monsieur, depuis que je

vois le moDoe, m'ont appris a réfléchir, et si les personnes qui f travaillent à me nuire savaient combien je suis peu sensible à

\ Topulence, elles se donneraient moins de peine. Elles me trou-

\ veront toujours aussi ferme, aussi gaie dans l'adversité que

dans le faste et l'éclat... Nous ne pouvons plus nous voir, di-

396 PIÈGES JUSTIGICATIVES

tes-vous, pour différentes raisoDs. Je suis du même avis, et je m'éloignerai toujours des personnes qui me parleront mal de mon mari. Je ne pourrais de sang-froid entendre répéter les paroles que vous m'avez tenues.* Que ne le connaissez-vous comme moi 1 Que ne pouvez-vous le voir tel qu'il est, unissant un savoir profond à un esprit élevé, au caractère le pins dienel Une ftme tendre et compatissante lui a donné trop de facilité à secourir les malheureux, comme ce marouis de comédie, cet Albert qui le calomnie aujourd'hui... Biais vous, monsieur, votre adresse ne m'échappe point; vous avez saisi cette occasion de vous éloigner, parce que vous avez eu peor que je me montre à vous avec des besoins. Vous avez eu tort... vous avez mal jugé en moi et la femme et l'amie... Si j'étais méchante et ne respirant que la vengeance, et que je dise : « Oui, j'ai eu cette botte de diamants qu'on me reclame, mais je l'ai envoyée chez M. d'Ëon, dans telle ou telle cassette qui a fait beaucoup de voyages, aux yeux des domestiques, de votre maison à la mienne : comme je prenaii un trèt-frami sm d^èire seule pour y mettre les choses que je vous envoyc», vous pourriez être convaincu, d'après la parole d'une femme qui n'est que femme ; et quoique vous soyez femme et dragon^ vous ne pourriez en tirer aucune satisfaction... J'ai refusé ma fille Constance au sieur Albert, en l'assurant que je préférerais toujours un honnête homme, quel que fût son rang, à un vieux comte de comédie à demi debout. J'en porte la peine : il m'a

fardé son Ûel... Malgré le froid où vous êtes, si je peux vous tre bonne à quelque chose, employez-moi. Vos intérêts seront toujours les miens, je suis amie constante; rien dans le monde ne me fera changer.

« Femme de Courcblle. ■

« Paris, ce !•* janner 1776.

« Deux nouvelles, mou cher chevaUer! La première, c'est que je suis veuve ; la seconde, on dit dans notre monde de Paris, on me Vécrit môme de Londres, que vous voulez que Constance le soit aussi, et que vous épousez Caron de Beaumêh' chais!..* Voilà, en vérité, des choses qui ne se font point. BU fille va faire opposition à votre hymen... Pour moi, je n'en fais pas à votre arrivée en France. Bien au contraire , je me fais

une fête de tous embrasser, et de vous assurer que mes sentiments n'ont jamais varié d'un instant. Comptable de tout à un mari jaloux, môme de son ombre, j'étais obligée de voir par ses yeux et de me conduire par sa volonté suprême. Vous avez été plus d'une fois témoin de ce que je vous avance. J'avais bien des cboses à vous communiquer, lorsque vous m'avez donné votre adresse. J'ai une voie sûre pour remettre mes paquets ; mais j'ignore si vous êtes encore chez Lautem. Aussi, je me borne à vous dire que je suis toujours votre aaiie; que vous me devez, à bien des égards, les sentiments que voua m'avez montrés à Londres. Vous n'aimiez poiot mon mari, vous le lui disiez, vous me le répétiez : il était un obstacle à Dotre commercf épistolaire. Je vous apprends que la Parque a levé l'obstacle depuis le 4 de mars 1775; ainsi, plus de difQcultes. Ecrivez-moi, mon cher chevalier, personne ne me dictera désormais les réponses que je dois vous faire : mon cœur seul tracera mes sentiments. Sur ce, je vous embrasse. Constance, qui a la grippe, ne vous écrit point. Elle me charge de vous dire bien des cboses sur votre inconstaMe; cependant, elle vous aime à la folie, malgré vos défauls.

« Je cherche votre adresse; mais mon impatience se confie au hasard. Surtout, mon ami, répondez-moi à l'adresse cijointe :

« Madame de Caurcelle^ à l'hôtel de Bruxelles, rue du Bouloy. 9

« Paris, ce 18 Juillet 1776.

« J'enrageais de bien bon cœur contre vous, mon cher chevalier, lorsque j'ai vu M. O'Gormann; ce qu'il m'a dit m'a désarmée, et pour un rien je vous demanderais pardon. Cependant, une lettre m'aurait fait bien plaisir. Vous deviez cette petite trêve-là à votre paresse en faveur des sentiments que vous me connaissez. Je suis rigide envers mes amis de cœur, et vous êtes du nombre. Si je comptais avec vous, vous seriez mon débiteur, et sur certaines choses, prenez-y garde, je suis nne créancière très-incommode. Je ne lais grâce de rien ; intérêt et principal, il faut que tout me soit payé. Songez que, dans ma position, vos lettres seraient de véritables ressources pour moi. Vous embelliriez mes ennuis... Je suis en apparence la femme la plus heureuse de France; mais!... Le cna-

grin est repoossant, je le sais ; aussi ce visage riant qae tous m'avez vu dans la capitale que vous habitez, je l'ai toujours. Oui, vous n'y découvririez pas la plus petite trace de chagrin, malgré mes peines réelles.

«Et vous, mon bon ami, comment vous gouvemez-vous? On parie ici différemment de vos affaires. On vous dit au couvent à Paris ; d'autres disent aue vous êtes à la cour. Vous me faites espérer de vous revoir bientôt, c'est ce que je désire ar^ demment, ainsi que ma petite Constance. A oropos, savez-vont que votre future est tout à fait dét)arbouillée, et qu'elle est vraiment jolie. Votre beau-frère Ta trouvée grandie, embellie, et jasant comme une perruche. Venez donc I

« Si vous m'écrivez, je crois qu'il est inutile de signer. Ainsi fais-ie. Je vous envoie une adresse sûre. — M. D. Desgens sort d ici; il vous connaît, m'a-t-il dit, comme le plus aimable de tous les hommes. Moi, je lui soutiens que je vous adore comme la plus aimable de toutes les femmes : il

n'en veut rien croire, et prétend que je tiens ce langage pour mieux cacher mon jeu. il assure qu'il vous a connu en Russie, et qu'il sait à quoi s'en tenir. En vérité, mon bon et cher

ami, j'enrage comme un coq à qui on veut enlever sa poule, quand j'entends de pareilles choses. Puis, M. Marcenoff de 'Tonnerre, élevé à votre (Sorte, qui prétend qu'il vous donnait le fouet dans votre enfance, et qui soutient comme quatre dogues qu'à moins que vous ne vous soyez fait c... rasibms vous êtes fait comme lui. Dites-moi un peu, n'y a-t-il pas dans ces obstinations-là de quoi devenir folle, pour moi qui ni. ...... (s

pure vérité! Ah! bon Dieu, quand il faut avoir tort avec une raison aussi sufûsante que Test la mienne, autant vaudrait être capucin!

« Adieu, je vous embrasse ! »

PIÈCES JUSTIFICATIVES 3d9

COPIE DE L ORDRE ET COMMISSION DU ROI AU SIEUR CARON DE BEAUMARCHAIS, DE RETIRER DES PAPIERS DE CORRESPONDANCE SECRÈTE, ET DE LES RAPPORTER EN FRANCE.

Certifiée véritable par ledit sieur Caron de Beaumarchais.

« De par le Roi :

« Sa Majesté étant informée quHl existe entre les mains du sieur d'Ecn de Beaumont plusieurs papiers relatift aux négociations et correspondances secrètes tant avec le feu roij son très-honoré aUul^ qu'avec (ptelques-uns de ses ministres dElat^ et Sa Majesté voulant faire retirer lesdits papiers^ elle a pour cet ell'et donné pouvoir/ et commission par ces présentes au sieur Pierre-Augustin Caron de Beuumarcbais de se transporter à Londres pour y traiter de la recherche de toutes les pièces et papiers aont il s'agit, les retirer des mains ou dépôts où ils pourront se trouver, s'en charger, les rapporter en France et les remettre au pouvoir de Sa Majesté ; Sa Majesté autorise le sieur Caron do Beaumarchais à prendre à ce sujet les arrangements et à passer tous actes qu'il estimera nécbssains, enfin à imposer, pour l'entière exécution de sa commission, toutes les conditions que la prudence lui suggérera ; Sa Majesté voulant bien à cet égard s'en rapporter à ses lumières et à son zèle. Et pour assurance de sa volonté. Sa Majesté a signé de sa main le présent ordre, qu'elle a fait contresigner par moi conseiller secrétaire d'Etat et de ses commundemt^nts et finances. • A Versailles, le 25 août 1775.

« Signé : LOUIS.

« Avec le sceau aux armes do France,

a Signé : Gravier de Verobnnbs.

« Pour copie conforme : Caron de Beaumarchais. »

« Et le 4* jour de novembre 1775, tous les papiers contenant

les minutes et originaux de la correspondance ministéridk pendant Tambassade de M. le duc de Nivernais et pendant le ministère du chevalier d'Eon, les dépêches, lettres, mémoires, notes et instructions des ducs de Gnoiseul et de Praslin^ des ministres de la cour d'Angleterre; plus les minutes des lettres du chevalier d'Eon avec le roi Louis XV, de 4762 à 1774, m'ont été remises fidèlement.

« Dont quittance,

« Caron de Beaumarchais. •

PERMISSION A MADEMOISELLE d'ÉON DE BEAUMONT

Connue Jusqu'à ce Jour sous le nom du cbevalier t>*Éoii, écayer, i capitaine^ etc., de rentrer dans le royaume avec sauf-conduit et sûrHè de sa personne.

a De par le Roi :

« Sa Majesté s'étant fait rendre compte des différentes com missions publiques et particulières que le feu roi, son trèshonoré, aïeul a oien voulu confier ci-devant pour son serrice, tant en Russie qu'en Angleterre et autres lieux, à la demoiselle G.-G.-L.-A.-A.-T. d'Ëon de Beaumont. connue jusqu'à oe jour 80US le nom du chevalier d'Ek)n, et de la manière dont elle s'en est acquittée, ainsi que des services militaires de ladite demoiselle d'Eon de Beaumont, Sa Majesté a reconoa qu'elle a donné, comme officier et comme ministre, en politique, en guerre et dans toutes les circonstances, des preaves non éauivoques d'attachement à sa patrie et de zèle pour le service du feu roi çiui la rendent digne de la protection que Sa Majesté veut bien lui accorder, et voulant, Sadite Majesté, traiter favorablemt'nt ladite demoiselle d'Eon de Beaamoot, elle daigne lui continuer la pension de 12,000 livres que le feu roi son aïeul lui avait accordée en 1766, et qui lui a été payée jusqu'à ce jour sans interruption.

1 Sa Majesté voulant en outre que les malheureuses querelles qui n'ont que trop éclaté , au icandah de VEurape , «MMl àiawMis ensevelies dans Foubli, Sa Majesté impose sur cet artii-le à Tavenir un silence absolu, tant à ladite demoiselle d'Eon de Beaumont qu*à tous autres f>es o ûciers et sujets. A cette condition permet Sa Majesté à ladite demoiselle d*Eon de Beaumont de rontr^r dans son royaume, d'y rester et d'y vaquer en pleine liberté à ses affaires, ainsi que de choisir tel autre pa^s qu'il lui plaira, suivant Toption que le f*'u roi lui en avait laissée en date du !•' avril 1706. Sa Majesté voulant en outre que dans aucun cas, en aucun temps^ en aucun lieu, ladite demoiselle d'Eon ne soit troublée, inquiétée ni molestée dans son honneur, sa personne et ses biens par aucun des ministres passés, présents et futurs, ni par aucune autre personne, tant pour les néf^jiations et commissions publiques et secrètes dont le feu roi TavHit ho-~ norée. que pour aucuns autres cas résultant de ces querelles, démêlés et procès, lesquels sont anéantis à jamais par ces pr^ntes comme il est dit ci-dessus; elle veut bien accorder 4 ladite demoiselle d'Eon de Beaumont sauf-cooduit et sûreté entière de sa personne, et la mettre sous la protection et sau veffHTde spéciale de Sa Majesté, à charge par ladite demoiselle d'Eun de oeaumont de garder le silence le plus absolu, et de se comporter en t<iute circonstance en sujet soumis, respectueux et tidèle; et pour assurance de sa volonté authentique à cet égard. Sa Majesté a signé de sa propre main le présent orire et bauf-conduit qu'elle a fait contre-sign^^r et délivrer à ladite demoiselle d*Eon de Beaumont, afin que nul n'en prétende cause d'ignorance, par moi conseiller secrétaire d'Etat au département de ses afuiires étraûgôres et de ses commandements et finances.

« A Versailles, le 25 août. 1775.

« Signé : LOUIS.

« Et plus bas,

« Gravier db Vergennbs.

« Avec paraphe et le sceau aux armeâ de France. »

4(lâ PIÈCES JUSTIFICATIVES

ORDRE A m"* D*É0N DE BEAUMONT DE REPRENDRE LES HABITS DE SON SEXE, AVEC PERMISSION DE PORTER LA CROIX K ■ SAINT-LOUIS.

« De par le Roi :

« Il est ordonné à demoiselle Churles-Geneviève-Looite» Auguste-Aadrê-Timotbée d*EoQ de Beaumont, fille majearst connue jusqu'à ce jour sous le nom du chevalier d'Eon, mndea capitaine de dragons, chevalier de Tordre royal et militaîrt de Saiot-Louis et ministre plénipotentiaire en Angleterre, elc», de' reprendre incessHroment les habtsdeson sex^, et de m plus les quitter, lui défendant, sous peine de désubéTssaiioP, de ' reparaître en France autrement que sous ses habits de fille A cette condition seulement et autres amplement expliquées dans le sauF-oonduit particulier que nous lui avons acoordé aujourd'hui, elle peut en toute sûnfté et sur ma parole royale revenir dans sa patrie, y jouir de la liberté, des honneurs, grâces et bienfaits qui lui ont été accordés par notre illustre et très-honoré aïeul, ainsi que ^r nous, en coùsidération de ses services militaires et politiques, sans avoir la craiafe d'être troublée en sa personne, son honneur et ses biens per mes ministres passés, pré^ent8 et futurs, et par aocane antre personne de tel rang et qualité quVIle foit. Et Sa Blajeeté voumnt par une gr&ce p irticuliére reiH>nnatlre les services pu* blics et secrots, tant en guerre qu'en politique, mie ladite demoiselle d'Eon de Beau mont a eu le bonheur de rendre pendant plus de vingt années consécutives au feu roi soa trôs-honoré aïeul, elle veut que la croix de son ordre royal et militaire de Sa'nt-Louis, que ladite demoiselle d*Eon de Besamont a acquise au péril de sa vie, dans les combats, méftès rt batailles où elle a assisté, où elle a été blessée et emplnvée tant comme aide de cam^ du général que comme capîtuo^ des dragons et des volonUires de l'armée de Bro><lie, «v^ u: courage attesté par tous les ^néraux ^eus lesquels elle a servi. ne lui t>oit jamais enlevée, et que le droit de la porter sur f<m

PIÈCES JUSTIFICATIVES 40;i

habit de fille lui soit conservé jusqu'à la mort. Et pour assurance de sa volonté authentique à cet égard^ Sa Majesté a signé de sa propre main le présent ordre qu'elle a fait contre* signer et délivrer à ladite demoiselle d*Eon de Beaumont, afin qae nul n*en prétende cause d'ignorance, par moi conseiller" secrétaire d'Etat au département de ses affaires étrangères et de ses commandements et finances.

« A VersaiUes, le 25 août 1775.

f Signé : LOUIS.

« Gravier de Veroennes. »

PREMIÈRE RÉPONSE DE M. LE CHEVALIER d'ÉON A M. DK BEAUMARCHAIS, A LONDRES

« An cbàteaa du lord comte de Ferrera, à Staonton-Harold» in Leicester^hire, le 7 Janvier 1776.

« Il y a lon^emps, monsieur, que je connais la supériorité de votre espnt et de vos talents, et vous m'avez donné en France, auprès du roi et de M. le comte de Vergennesi trop de preuves de l'excellence de votre cœur, pour que vous n'ayez, pas on droit acquis sur ma sensibilité et ma reconnaissance

Sendanttout le reste de mes jours; mais vous me permettrez, e TOUS dire que le ton de despotisme que vous affectez dans vos jugements depuis la signature de notre transaction prépa^ ratoire, et depuis votre dernier retour de Paris, est trop révoltant pour moi et vous rend aussi impraticable que l'étaitt M. Pitt, en 1761, lors de la négociation de la dernière paix.

« Ce serait en vain, monsieur, que je cbercberais aujourd'hui à vous faire changer dans un jugement que vous aves adopté, soit en conséquence de vos principes naturels, soit p$ir^ persuasion intime, soit par pure complaisance pour les vues intéressées de quelques-uns de vos amis; je m'en abstiendrai donc. Mais de votre côté, connaissant la fermeté et la. senibilité de mon caractère, ce serait perdre votre temps et vos

peines que de vouloir me convertir sur une opinion qui coqcerne uniquement la délicatesse qu * je dois avoir sttr mon bonneur personnel. Je ne veux pour aacune comdératUm et fOur aucune tomme au mondes que le nub ic puisse croire que je suis intéressée dans les infâmes polices qui se sont élevées sur mon rexe-

« C'est là, monsieur, un véritable principe d'honneur qoe je me suis fait à moi-môme, et duquel je ne puis me départir, ainsi que je vous en ai déjà prévenu et fait prévenir par votre ami, M. Cudin, avant votre df mier départ pour Paris. Il peut Se faire que les beaux esprits et les financiers de Paris se moquent de ma délicatesse et de mon paragmphe dans le Moming-Pott du 13 novembre dernier; qu^ils regardent le cas où je me trouve comme une occasion de piller Tes poches des Anglais; c'est une chose à laquelle je ne consentirai jamais par mon propre fait, quand je devrais être blâmée de toute la France. Qu'on refnirde tant qu'on voudra mes principes et mes raisons pour des balivernes, même pour des sottises, peo m'importe; J*aime encore mieux que le public m'appelle lêU et sotte que voleuse ou frijfonne. Sur ce chapitre, j'ai élevé dans mon cœur mon propre tribunal, qui est cent fois plus sérère et plus délicat que le tribunal respectable des maréchaux de France, juges naturels du point d honneur. Si les réQexions que je viens de faire sont solides, elles me justifient; si elles sont fausses, mon erreur sera mon excuse.

c Dans ces circonstances critiques, et après les explicmtioiis beaucoup trop vives de part et d'autre que nous avons eues sur ce miséranle objet, pour dissiper la colère (}ue voe reproches déplacés ont fait naître dans mon cœur, j'ai été rejoindre milord Ferrers à sa terre : depuis près d'un mois il me priait d'aller passer ma convalescence près de lui . J'avais grand besoin de ce changement d'air après avoir gardé mon lit et ma chambre pri s<^ue tout le mois de novembre et de déoembre. D'ailleurs, j'ai encore plusieurs aff.ârt s à terminer arec milord, et l'emportement où vous m'aves jetée m'a plongée dans une indisposition.

« Je vais donc, monsieur, profiter de mon petit séjour à la campagne pour vous ouvrir mon cœur, et vous p «rler avec la sensibilité de madewu^iselle de BeêumaiU et la franchise du ekevalier d*Ean. Je commencerai par un petit commentaire sar quelques phrases de votre épttre, où vous me dites : l%ai m'ovea trouvé facile ei gai dans la société^ vous avez ipnmeé fas vs/es procédés sont flrnncs et généreux en affaires: wuiis vous ct-/f donné une si yolte opinion de mon caractère et de mes prmeipes, êue vous vous flattiez en discutant gravement, de me fmtre mdspêer des balivernes pour des raisons f

c Quoique les trois premi«)res pages de ma lettre aient ré-

Kndu, monsieur, par anticipation à cet article, et qu'ellet lent suffisamment netoyé, je répondrai eoeore : qoe je poh jurer, avec vérité, que dans tout le cours de ma vie et

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celui de mes divers voyages d'un pôle à Toutre, je n*ai jamais trouvé ua homme p^us gai, plus varié, plus instruit et plud charmant que M. de Beaumarchais, dans la société

« Vous parlez de générontét et ce pendant, lorsqu'il s'agit de solder avec l'argent du roi le compte d'une infortunée , victime du secret du roi, (depuis vingt et un ans, vous employez le même esprit, les mômes tracasseries, les inômes ruses et dextérités que s'il s'agissait de solder le mén uire du comte de la Blache avec l'argent de M. de Beaumarchais. Jugez vousmême, je vous prie, de vos procédés généreux à mon égard 1

« Vous me direz sans doule, monsieur, que dans la tranS" aetUm vous avez eu la générosité de stipuler de vous-même au nom du roi mon trousseau de fille à 2,000 écus, c'est-àdire à 250 gui nées, et vous croyez avoir fait un effort de générosité surprenant!

« Je vous répondrai à cela : que ce n'est poi moi qui ai demandé cette métamorphosey c'est le feu roi el M. le duc d^Aigvil- Ion, c'est le jeune roi et M. le comte de Vergeuncs; c'est vousmême, en vertu de vos pouvoirs; c'est la lamiile Guerchy, qui trembla au seul nom d homme qui me reste encore pir mon baptême, etc., etc.l Que l'on me rende le poste politique que l'on m'a injustement enlevé aux yeux de l^urope; qu^on me laisse courir ma carrière militaire, je ne demande rien autre chode, je serai content. Je me crois plus en sûreté sous un habit de capitaine de dragons qu'avec une jupe, parce que je ne serai point exposée à tous les discours qu'on tient cTordinaîre aux femmes.

« Croyez-vous , de bonne foi, que je pourrai acheter à Londres et môme à Paris, un beau trousseau de fille avec 250 guinées ? Mes habits d'homme et mes armes, que je dois rendre à Londres môme, suivant la transaction, valent deux fois cette somme. Le plus petit marchand de la Cité, qui a plusieurs filles à marier, leur donne à chacune un trousseau &oi8 fois plus fort que celui que vous avez stipulé pour moi. Si jamais je ne fusse sortie de dessous les ailes de ma mère, si toujours Tétais restée dans ma province où l'ai^^ent est fort rare, elle m aurait encore donné, ainsi qu'elle a mt pour ma sœur, un trousseau du double de celui que vous m'avez généreusement accordé. J'ai méprisé de montrer à cet égard aucune vanité, aucune avidité, aucun intérêt; cette maladie n'est pas la mienne^ et ma vie paseée dépose que j'étais plus digoe de porter le casque que la cornette, et de mourir dans le champ de la gloire que dans un lit de plumes parmi des nonnes. 11 semble que le destin s'est toujours joué de mon existence, et ma résignation à ses cruels coups, plus tristes pour moi que la mort, est la preuve la plus complète de mon sacrifice et de ma parfaite obéissance aux ordres du roi, et que Je n^ai pas voulu retarder par un vil intérêt la remise des

papiers secrets qui T intéressaient si fortemeut. J'espère qu'an roi aussi juste n'écoutera, dans un cas aussi extraordinaire, que son propre cœur, et qu'il n'ira pas prendre les avis de ces modernea conseillers économiques qui ignorent mon rom et mes actions. Mais Je ne le pardonne pas au généreux Beaumarchais, qui sait que j'ai méprisé tant de fois mon sexe, U fortune et la mort pour courir à la gloire; non, je ne peox le pardonner à ce généreux Beaumarcbait*, qui conoatt que c'est moi qui six fois ai volé jour et nuit d'un pèle à l'autre pour b&ter, en 1755 et 1756, la réunion de la France et de la Russie, et pour faire marcher conire l'ennemi commun une armée de cent mille Moscovites; qui, par Vordre secret de mon maUre, à l'ineu du grand Ghoiseul, ai fait durer trois ans de phu le dernière guerre; puis ai travaillé jour et nuit à la^conclusioo de la paix, etc.!! ^, . . .

c Hélas! si feu mon bon maître Louis XV n'eût pas en pendant son vivant cette timidité invincible, si fatale à mca l>onheur, qui l'a empêché de m'avouer en public, tandis qu'il m'a toujours soutenu en secret, celui qui a souvent donné des 100,000 écns à une femme dévergondée nour les frivoles plaisirs d'une nuit, aurait au moins donné le double ou le trii>le de cette somme pour le trousseau d'une fille telle que moi, dont il connaissait l'origine depuis qu'il était sur k trône j d'une fille dont les mcenra ont ét\ en tout temps et en tous lieux, inattaquables à la ville et à la campagne, au nord et au midi, duns le champ de Mars et dans le cabinet des princes, des ministres et des ambassadeurs; d'une fille qui n'a jamais chatouillé les oreilles de son roi qu'avec sa plume, et ses ennemis (][u'aYec son épée!.,. Je penee que ce bon toi aurait été cent fois plus prodigue que le généreux Beaumarchois envers une personne qui a été /U/e, homme, femme^ jWdatj politique^ secrétaire^ ministre, auteur^ suivant l'exigence et la nécesbitô du service pub ic ou secret de son mettre, et qui, sous toutes ces diverses formes, a toujours réussi dans ses commissions, a toujours été connue et respectée comme na brave et honnête homme, au milieu même de ses plus grands malheurs, an milieu même de ses ennemis I

« Si pour terminer ces malheurs, il doit y avoir une perte d'argent entre le roi et moi, ce n'est pas à moi, qui ne possède rien, à la supporter. Ne suis-je pas assez malheureux en deve nant femelle, de m&le aue j'i^tais, en perdant tout le temps de ma vie, mon état et le fruit de mes travaux politiques et militaires ?

« Si, par pure obéissance aux ordres du roi, je me oob* damne moi-même à demeurer dans un cloître avec r

blablesy compagnes de mon infortune, je ne prévois qoe trop que je pourrai me repentir et être malheureuse; mais c'est apparemment la volonté de la Providence, puisqu'elle ne me laisse nuls moyens de l'éviter!... C'est un de ces coups partial liers du destin qui s'attache à ma mine, dont il est aussi im-

possible à mon coarage do se défendre à présent, qu'il Ta été à ma sagesse de le ptôvoirl... Je n'ai plus de fond à faire sur personne, je n'attends p«us rien ni de la fortune ni des hommes; mes malheurs sont au comole, il ne ne reste plus ({uede m'y soumettre; Je ferme les yeux à t^iute espérance. Puisse le Ciel récompenser dans une autre vie ma docilité et mon abné* galion dans celle-ci I Je vais aider le destin à consommer ma ruine en y courant moi-même volontairement. Heureusement qu'un seiours venu d'en haut s'est déjà joint à mes réflexions, et me fait concevoir pour le monde un mépris anquel il n'y a rien d'égal. Ce qui m'y retient et m'enipèche de courir à la solitude est uniquement la tendre aminé que J'ai pour ma mère, à qui J'ai abandonné mon patrimoine, depuis vingtetun ans que j'ai quitté la Ffan< e. Je doisj avant d'éprouver mon triste Fort, songer à recueillir le fruit de mes anciens travaux militaires et politiques ; je dois songer à établir mon revenu certain pour être en état de me soutenir, de soutenir ma mère, ma sœur, mon beao-frère, et de pout**nir encore trois neveux au service du roi. Je suis file et vieille, par conséquent d'un caractère un peu extraordinaire. Janiais cr ature n eut moîns d'attachement (|ue moi pour l'arg^^nt ; mais le sais que je suis vieille et que je perai bientôt oubliée et abundoniiée ; je ne puis vivre tranquille un moment avec la i^rainte de manquer de pain.

« Maintenant, Je vais, monsieur, vous faire part de mes plus sérieuses réflexions et observations pour parvenir à l'entière et heureuse conclusion de mes affaires.

• Premièrement. S'il est Juste que je remplisse les articles de notre transaction, il ne 1 est pas moins que vous y soyez tenu de votre côté. Or, parla transaction, à i'ariicle 4, il est dit : «que le roi régnant a la bonté de ch mger la pension annuelle de 12,000 livresque le feu roi avait accordée, en 1766, à M. dlSon, et qui lui a été payée exactem^ nt jusqua ce jour, en un contrat de rente viagère de pareille somme, avec recon naissance que les fonds dudit contrat nnt été fournis et avancés p'^r ledit cnevalier d'Eon po>ir les affaires du fen roi, ainsi fue ée plus (Mes sommes dont le montant lui sera remis par moi, Beaumar- ^lais, pour l'acquittement de ses dettes en Angleterre^ etc. » Je TOUS al remis tous les papiers mnislériaux et de la correspondance secrète que vous avez exigés. Je vous demande donc à £ résent que vou«« ayez la bonté dt) me remettre, de votre côté, is plus fortes sommés pour racquitt;*ment de mes dettes eo Angleterre.

« n m'est dû par la cour 13,033 I. 128. 7 d.

« Vous avez payé à milord Ferrera pour moi 4,625 • •

« Donc^ il me reste dû, ci 9,308 ii 7

« A la seconde partie de notre transaction, il est encore dit à

rarticle quarto : que Je me trouve sans argent, M. de Beaumardmt sachant bwn à qui doit passer tout celui quil destine au p aiemaâ de partie de mes dettes,

m Par là, VOUS reconnaissez yous-mâme, monsîenr, airBc' justice, que vous n'avez payé qu'ans partie de mes dettes, tandis qne je dois les payer en entier avant de quitter TAngletem; tandiâ que vous savez que mes dettes montent à 8,223 lirres sterling.

• Deuxièmement, J'ai réfléchi, et je désire ne point tous blesser en vuus soumettant cette observation toute de droit étàv formes légales; j*ai réfléchi que, pour que la t**ansaction passée le 5* jour du mois d'octobre 1775 entre M. de Beaumarchais et M. d'Eon puisse être stable et obligatoire des deux côtés, il faudrait que Tinjuste Outlawy, ou jugement par contumace

E renoncé, en 1765, par le iord Manslield, cher de justice do anc du roi d'Angleterre, cor t^e le chevalier, pour impresaioo de son grand livre, intitulé Lettres-Mémoires, etc, faute par loi d'avoir comparu par-devant le tribunal ; il faudrait, dis-je, que ce jugement fut renversé. Il faudrait Hi» plus que M. CaroD de Beaumarchais fût également relevé du bldme qu^il a éprouvé au dernier Parlement de Paris, contre le vœu général de lamatim française; car, suivant tous les jurisconsultes, le citoyen retram h<^ de la société ou de l'État par sa mort civile est réputé nnéani, et par conséquent incapame de faire aucun acte valable. Arrangez-vous là-dessus, moucher ami; ce n'est poiiit une chicane méchante sortie du cerveau oraux de Minerve, c'est une appréhension qui m'est venue, et pour vous et pour moi, d*aprés mes conaaissances dans les lois romaines, mnçaisee et anglaises.

« Il ne me reste plus, monsieur, qu*une demande à to«s faire, sur laquelle je prie le fils de M. le comte de Goerchyde s'expliquer clairement et loyalement par votre canal, comme

je v>«Î8 le fiiîro de mon côté*

« Quoique cette épttre soit déjà bien volumineuse, il me tant cependant répondre au dernier article do votre lettre, par le»

3uel vous m'observez fort élégamment que le comble de la suileresse est de triompher trop tôt, os, pour mieux dire encore, fs tf n'y a que les sots qui triomphent !

« Jo crois, monsieur d Beaumarchais, qu'il v a peu d'hommes, même au sein de Paris et sous l'œil du aespotisme, qoi soient en état de se vanter d'avoir observé la loi du silence plus scrupr leusement que je l'ai fait à Londres et dans ma pleine liberté. Tant que le feu roi a vécu, jamais personne n'a

Eu deviner par mon canal ma correspondance directe avec lui. lie a été secrète pendant vingt et un ans. Elle a été découverte après sa mort, et j'ai encore gardé le silence quinze mois après que mon très-cher et très-auguste maître a été déposé à Saint-

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