CULTE SYMBOLIQUE
Vénus, mère des dieux et des hommes, incessante rénovatrice du monde. Le paganisme mourant galvanisait ainsi les statues de ses dieux, afin d'en laisser aux siècles h venir une plus noble image : les fables inventées par des pâtres devenaient la traduction des pensées les plus hautes, adroitement glissées sous leur grossier tissu. L'adolescence naïve, belle, ardente, sous les traits de Paris, dédaignait la puissance offerte par Junon, la sagesse apportée par Minerve, pour tomber à genoux devant l'Amour quand Vénus déliait sa ceinture. N'est-ce pas là tout le drame séduisant et vrai de la jeunesse? N'est-ce pas la poésie, la philosophie môme? C'est tout cela, sans doute ; mais qui pourrait dire que la légende ait songé à l'y mettre? Qui oserait dire que les Cretois, eussent-ils ou non dans leur île le tombeau de Jupiter, aient jamais songé qu'il fût tout ce qui existe, l'âme et la loi de tout ce qui est?
On peut admettre que la connaissance de Dieu a toujours existé dans l'âme humaine et la conscience des peuples, mais qu'elle y fut d'abord comme à une sorte d'état latent. Quand cette connaissance arrive enfin à se formuler nettement dans l'esprit de l'homme, il peut arriver qu'elle s'en empare entièrement, qu'elle le passionne, ou que, son apparition se liant à de grands triomphes, à une expansion considérable d'un peuple, ce peuple qui croit lui devoir sa grandeur y reste ensuite fidèlement attaché. 11 peut évidemment arriver aussi que l'idée nouvelle, lentement acquise et répandue par de simples philosophes parmi des peuples riches et amis de la paix, n'exerce pas une action aussi puissante et ne se grave pas aussi profondément dans les cœurs. Dès que l'homme connaît l'existence d'un Dieu suprême, il paraît naturel qu'il l'adore seul : il arrive néanmoins, peu à peu, que ce Dieu paraît trop haut et trop grand pour être atteint par les prières des hommes. On imagine alors des intermédiaires, des intercesseurs, des saints, des anges, des génies; et tous les petits dieux du temps païen, affublés de quelque nouveau nom, reparaissent dans les temples comme ministres du Dieu qui les avait chassés. La pureté du culte divin coïncide avec le triomphe du livre et de la doctrine; avec l'éclat du livre et de la doctrine diminue l'éclat de l'unité divine. Les images succèdent à la parole, et les cultes secondaires usurpent la place du culte suprême peu à peu délaissé.
Un certain culte peut consister dans la contemplation constante de l'idée abstraite de Dieu ; mais ce culte surnaturel répugne aux habitudes des hommes : dans le Dieu sans forme, ils ne voient plus que le néant, ce qu'ils appellent, suivant les temps, l'athéisme de Socrate et celui de Bouddha. La généralité des hommes assigne à son culte une époque dans le temps, un lieu dans l'espace, un nom, une figure écrite, une image peinte ou sculptée dans la matière. Quelle différence peut-on voir entre adorer Dieu dans le sabbat et clans un temple et l'adorer à travers le marbre? Les juifs n'ont point d'images, mais le nom du Seigneur est écrit dans leurs temples.
\>i MOUVEMENT RELIGIEUX.
Ces signes grossiers sont-ils plus le Seigneur que le Jupiter de Phidias? Les musulmans n'ont point non plus d'images, mais ils dirigent leur culte vers un certain point de la terre; et pour le diriger ainsi, ils se servaient jadis d'une pierre dressée vers laquelle ils se tournaient en priant. Ils ont, dans leurs mosquées, remplacé •cette pierre par une sorte de niche : c'est ce qu'on nomme le mchrab, indicateur de la direction Kibla, qui, après avoir été Jérusalem, est, depuis la prise de la Mecque, la Kaaha d'Abraham (I). Ainsi les prétendus iconoclastes ont gardé des symboles; leurs yeux et leur pensée veulent encore des images. Mais telle est l'inconséquence des hommes, telle est l'indécision de leur esprit, qu'inclinés devant l'image ils protestent contre elle, en subissant une forme, condamnant toutes les autres, le plus souvent même condamnant chez autrui les pratiques de leur propre culte.
L'idolâtrie, c'est-à-dire la croyance en la divinité de l'image elle-même, croyance que diverses sectes s'attribuent l'une à l'autre, et que toutes me semblent avoir toujours repoussée, n'existe probablement pas dans le monde. Les simulacres des dieux ne sauraient être les dieux. Des esprits prévenus commencent par supposer que les Chinois adorent les idoles ; ils leur reprochent ce culte grossier, qui n'a d'existence que dans leur imagination surexcitée ; ils déclament contre l'inanité de la pierre et du bois, et quand ils peuvent renverser une idole, ils rient du dieu impuissant à se défendre. Ont-ils donc oublié qu'il n'est point de culte sur la terre, les leurs compris, dont à quelque moment de l'histoire les symboles et les livres n'aient subi patiemment des injures semblables? Ne savent-ils pas que le christianisme est officiellement qualifié en Chine de kya kyao et de syé kyao, c'est-à-dire de religion fausse et de religion dépravée?
On a dit que le fanatisme était entré dans le monde avec Moïse ; qu'il était venu des juifs aux chrétiens et aux musulmans : sans doute, les trois grandes religions qui acceptent la révélation mosaïque ont tour à tour étonné le monde par leur orgueilleux isolement, par leur apostolat armé, par leurs bûchers et leurs massacres ; sans doute, si les Romains, les Chinois, les Japonais, ont versé le sang chrétien, ce n'est point à leurs dieux qu'ils en faisaient l'offrande : la politique seule armait leurs bourreaux. Mais ces peuples et leurs religions ne sont pas seuls dans le monde : il ne faut oublier ni Zoroastre, qui voulait que l'infidèle fût coupé en deux, ni les brahmanes, qui ont proscrit le bouddhisme et l'ont chassé de presque toute l'Inde. L'accusation
(I) On m'a montré dans le Haram-Cbérif, ou sanctuaire, de la mosquée d'Omar, à Jérusalem, des melirabs tle pierre qu'on prétend avoir appartenu à David, à S;ilomon , etc. Ce n'est là qu'une invention musulmane; mais elle fait bien voir comment on concevait autrefois le mclirab.