‹ Mémoires sur la ChineChapitre 101 sur 220 · FANATISME · texte numérisé non relu

FANATISME

qu'on jelte à Moïse est donc fausse : le fanatisme n'est pas juif, chrétien et musulman ; il est commun à toutes les religions révélées : il agite leurs premières heures, ensanglante leurs premiers triomphes; il disparait quand leur vie s'épuise, et on ne le rencontre point auprès de ces cultes indécis et traditionnels, sans prophète et sans livres, que nous appelons païens et idolâtres.

Le fanatisme n'est pas l'essence, mais un mal ordinaire des religions révélées; c'est un accident que l'exubérance de leur vie entraine, et dont elles ne sont garanties que par l'indifférence qui les entoure ou la force sociale qui les comprime. Le bouddhisme eut eu ses jours de fanatisme en Chine, s'il n'était tombé là au milieu d'un peuple sceptique, bien que superstitieux, et impossible à passionner pour une philosophie nuageuse. Quant à la force sociale, elle ne peut arrêter le fanatisme dès que la majorité du peuple est fanatique. Ceux qui gouvernent les peuples peuvent invoquer la divinité de leurs droits, la légitimité de leur possession; ce ne sont là que des mots : dans aucun siècle, ni dans aucun pays du monde, les princes n'ont pu, dans les grandes questions qui divisaient leurs peuples, faire autre chose qu'obéir à la majorité ; les plus puissants d'entre eux ont pu seulement amener l'esprit public, par de lentes manœuvres ou quelque coup hardi, à vouloir ce qu'ils voulaient : alors ils ont pu le faire, jamais avant. Charles IX n'était pas plus libre de proclamer à Paris la liberté religieuse qu'aucun prince de l'Europe ne le serait aujourd'hui de rétablir l'inquisition ou de fermer même une Eglise nouvelle.

Le rôle de la puissance publique commence seulement alors que les partis, épuisés par la lutte, désirent une trêve, ou que les vainqueurs satisfaits ont perdu toute colère : alors un prince sage, s'élevant au-dessus de son rôle ordinaire de mandataire d'un peuple imbécile et cruel, s'inspirant des principes éternels de la justice et non plus des clameurs variables de la foule, donne la paix religieuse, montre que l'institution du trône est seulement politique, que les lois humaines régissent seulement les choses humaines, et que l'Étal doit être neutre dans la querelle des dieux. Cette paix religieuse, ou plutôt celte trêve perpétuelle imposée à des âmes ardentes, qui peu à peu s'accoutument à l'idée de ne point se combattre, est aisément maintenue quand le peuple en a compris l'ineffable bienfait; quiconque y porte atteinte se voit condamné de tous.

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Confusion religieuse. — Indifférence générale. — Monothéisme en Chine. — Noms de Dieu. — Cosmogonie. Le ciel et la terre. — Culte impérial. — Culte de Confucius.

Comme les Romains retrouvaient en Germanie leurs dieux, nous sommes tentés de retrouver partout des institutions semblables aux nôtres. Nous avons en France trois cultes principaux : ces cultes ont chacun leur symbole de foi. placé sous l'attentive sauvegarde d'un pontife, d'un concile, d'un synode. Tout enfant qui vient au monde est, par le baptême ou la circoncision, rattaché à l'un de ces cultes; de sorte que tous les Français sont catholiques, protestants ou juifs de naissance, restent tels aux yeux de la statistique, quels que puissent devenir leurs sentiments personnels sur les matières religieuses. Les mots de culte et de religion rappellent en conséquence à notre esprit quelque chose de nettement déterminé. Nous ne concevons point de religion sans symbole de culte et sans fidèles ; et si l'on nous dit qu'il existe en Chine trois religions, nous supposons à l'instant même qu'il y existe trois systèmes religieux parfaitement distincts, et que la population de la Chine se partage entre eux, de telle façon que tout Chinois est nécessairement disciple de Confucius, de Bouddha ou de Lao-tsô.

Rien n'est plus contraire à la vérité qu'une telle imagination : la religion de Confucius est une philosophie vague, accompagnée d'un culte purement officiel et respectueux. Cette philosophie n'exclut les doctrines religieuses d'aucune secte; ce culte n'exclut aucun autre culte. La religion dite de Lao-tsô ou du Tao n'est que le naturalisme primitif et le culte des héros, qui s'accompagne de superstitions diverses. Lao-tsô avait une doctrine ; mais elle n'était ni plus religieuse, ni plus précise que celle de

Confucius, et il y a longtemps que les prêtres tao-ssô en ont perdu la tradition. Le bouddhisme enfin s'est, en Chine, profondément altéré; ses livres dogmatiques ou liturgiques, phonétiquement transcrits en chinois, ont cessé de présenter aucun sens; ses prêtres en ouvrent rarement d'autres : sans foi arrêtée, sans doctrine, ils accomplissent quelques cérémonies dont ils ne cherchent point à pénétrer le sens.

Le bouddhisme et la religion du Tao se sont mêlés. J'ai cité ailleurs un pontife japonais du Sintb- (ou Illen-tao, c'est-à-dire de la religion du Tao) (1) qui avait rempli ses propres temples d'images bouddhiques. La même chose s'est partout produite en Chine : Bouddha, Kwan-yin, les dix-huit disciples, ont leurs images dans des temples du Tao, comme les dieux ou les génies tao-ssô dans les temples bouddhiques. Ovide disait que Rome était hospitalière à tous les dieux ; il en est de même de la Chine. Tibère, d'après Tertullien, proposait d'élever des autels à Jésus-Christ. Nous savons par Lampridius qu'Adrien lui en éleva; nous savons par Adrien lui-même que les habitants d'Alexandrie mêlaient le culte de Sérapis à celui du Christ. C'est ainsi qu'en Chine Medhurst a vu dans un temple un buste de Napoléon. Quelques missionnaires ont dû à la sainteté de leur vie une distinction pareille, qu'ils étaient sans doute, comme saint Paul, loin de rechercher. Saint Antoine est pris par les Chinois pour le dieu du feu. Le Lié-syen-tmuen, enfin, ouvrage qui traite des dieux et des saints, rapporte les légendes défigurées de Moïse, de Jésus-Christ, de la sainte Vierge. Il ne faut donc pas s'étonner si le même temple renferme les idoles de deux cultes, et si le même tableau présente à la vénération publique les images de Lao-tsô, de Bouddha, de Confucius, et celles de tous les dieux et de tous les saints qui jouissent de quelque popularité.

Le culte de Confucius est un culte officiel. Ni les tao-ssô, ni les bouddhistes, n'hésitent à se prosterner dans ses temples : les premiers chrétiens chinois s'y prosternaient eux-mêmes; les musulmans et les juifs continuent à le faire. La surveillance des temples plus particulièrement consacrés à Confucius est dévolue d'ordinaire à deux agents subalternes de l'administration, qualifiés de kyah-yu et de mun-tao; mais la garde des temples dits des lettrés est confiée aux prêtres du Tao ou à ceux de Bouddha , suivant qu'il plaît au gouvernement local de favoriser davantage les uns ou les autres.

Les temples tao-ssô et bouddhistes ne servent pas d'auberge seulement aux dieux, ils en servent aussi à tous les voyageurs, quel que soit leur culte. Ricci et ses compagnons y vécurent longtemps; les missionnaires protestants les ont fréquentés de même, et ont plus d'une fois employé les prêtres des idoles à distribuer des Bibles et

(1) Clien-tao signifie le Tao des Clien ou la voie des dieux; c'est exactement la religion des tao-ssô.

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