PREMIÈRES DIVINITÉS. H
Dans la confusion de la loi divine et des lois humaines, dans la discipline des religions, dans le pouvoir que s'arrogent les prêtres, dans l'abus qu'ils font de ce pouvoir, on trouvera la cause de plus d'une révolution, de la décadence de plus d'un peuple; mais on ne trouvera jamais rien de pareil dans ces dogmes indécis comme les nuages, et promenés dans le ciel au-dessus de la demeure des hommes. Quand ils sont imposés par la force, ou plutôt quand la protestation est réduite à se taire devant la force, l'esprit humain se trouve abaissé; mais il ne l'est point par le dogme, il lest seulement par la force : c'est le saint- office, et non le catholicisme, qui a détrôné l'Espagne.
L'esprit de système prétend tout définir : il suppose que certaines divisions de la race humaine sont nécessairement vouées, les unes au polythéisme, les autres au monothéisme, comme elles sont les unes jaune clair, les autres jaune foncé. Nonseulement, cependant, le monothéisme des uns n'est pas toujours très-pur, ni le polythéisme des autres très-grossier, mais encore il suffit d'ouvrir l'histoire pour voir que le polythéisme fut la première religion des monothéistes les plus fameux. Moïse, pour arracher Israël aux idoles, dut l'entraîner dans le désert, où plus d'une idole le suivit; les Arabes, les Égyptiens, les Turcs, tous les musulmans presque furent polythéistes ; le temple de la Mecque fut pendant des siècles un temple d'idoles, et ce sont des arguments grecs qui ont renversé les autels du paganisme hellénique.
La notion de la Divinité une, double, multiple, ou partout répandue, ne se présente point d'abord à l'esprit de l'homme avec une netteté complète. Témoin de l'existence du monde, l'homme lui cherche une cause, un auteur; il compare la création à ses faibles ouvrages; il voit dans les dieux des potiers façonnant l'argile terrestre, animant la fange humaine. Cette image est naïve : l'image plus moderne d'un Dieu architecte et horloger, comparaison de l'infini au mesquin, est seulement plate et, en face des progrès de l'esprit humain, ridiculement impie. Le pasteur voit dans son Dieu un patriarche, et selon la forme politique à laquelle il s'est plié, l'homme cultivateur ou citadin imagine un Dieu roi ou une république de dieux. Le Dieu ou les dieux n'ont jusque-là que la puissance indispensable à la création et au maintien de ce que l'homme aperçoit de la terre, de ce qui la couvre, et de ces astres dont l'immense mesure échappe à la première ignorance. Il est naturel que les dieux se multiplient en même temps que de nouveaux objets se découvrent; le Dieu unique, souverain et tout-puissant, est une conception tardive de l'esprit humain. Si chaque tribu adore presque toujours un seul Dieu, ce n'est pas qu'elle nie ou mette en doute l'existence d'autres dieux : elle a seulement le sien , qui la protège contre les autres , et quand ■elle triomphe de ses ennemis, elle proclame son Dieu vainqueur des autres dieux.
Ce Dieu de la tribu ou de la nation, ce n'est pas absolument son unique Dieu, ou du moins l'unique objet de son culte : c'en est seulement l'objet principal. Il y a encore les dieux, ou les génies, ou les fées, qui président aux montagnes, aux forêts, aux rivières, aux limites des champs; il y a les dieux pénates, gardiens des demeures; ceux qui surveillent et protègent chaque homme; les mânes, enfin, ou les esprits errants des aïeux. Le Dieu national est comme un pénate de la patrie : c'est à lui que s'adresse le culte public. 11 suffit au peuple; un Dieu plus grand, créateur du ciel et de la terre, est trop au-dessus de ses petites querelles pour qu'il songe à l'invoquer ; la conception en est trop haute et trop abstraite pour que de grossiers sauvages s'arrêtent à la considérer. Après une victoire, cependant, un roi, un sage, un prophète, peuvent, reconnaissants à leur Dieu, convaincus de sa puissance, proclamer qu'il est le seul Dieu, le Dieu tout-puissant, le Dieu éternel, celui qui est; qu'on n'en doit point adorer d'autres et qu'on n'en doit point faire d'images.
Tel le Dieu des Hébreux se révéla à Moïse. La conception de ce Dieu immatériel est l'abstraction la plus haute à laquelle la raison humaine puisse s'élever ; elle la surprend et la confond d'abord. Quand Socrate contesta les dieux de pierre et de bois, on l'accusa d'athéisme; quand il parla d'un Dieu vivant et véritable, quoique sans figure et sans corps, on l'accusa d'adorer les nuées. Les Romains firent aux juifs le même reproche : ces juifs ne connaissent, d'après Lucain, qu'un Dieu vague (incerlus Deus); ils n'adorent, d'après Juvénal, que les nuages et la lumière ou la divinité {lumen, numen?) du ciel. Un Chinois intelligent et instruit me disait de même un jour : « Nos dieux sont plus vrais que le vôtre, en ce que le ciel, la terre, les astres, sont réels, tandis qu'un pur esprit n'est que la négation même de la matière, de la vie, de l'existence; c'est quelque chose qui ne peut se concevoir, un vain rêve, une simple illusion. »
La connaissance nette et certaine de Dieu n'est donc pas innée chez l'homme : des philosophes ont pu y atteindre ou en approcher ; ils ont pu faire accepter leurs idées du vulgaire ; nulle part cependant dans le monde l'affirmation de Dieu n'est aussi nette, aussi générale que chez les juifs, les chrétiens et les musulmans. Pour la plupart des peuples, le Dieu suprême est le Dieu inconnu, inaccessible, sourd aux prières de la faible humanité. Des philosophes ou des poètes l'ont tiré des rangs de l'Olympe pour le vêtir d'une pourpre que le peuple ne connaît point. Pan, Eros, Jupiter et Vénus, avaient été chacun le grand dieu de quelque petit peuple ; puis ces dieux et les autres étaient venus se confondre dans les temples d'Athènes et de Rome. Les poésies attribuées à Orphée en font sortir Jupiter : il est le principe et la fin, le soleil et la lune, la terre et la mer, la matière et l'esprit, le monde et l'âme du monde.
Lucrèce, le poète de l'athéisme épicurien, place son poème sous l'invocation de