‹ Mémoires sur la ChineChapitre 102 sur 220 · INDIFFÉRENCE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

INDIFFÉRENCE GÉNÉRALE

des tracts. La superbe impartialité religieuse de ces prêtres passerait sans doute pour la preuve d'une tolérance éclairée parmi ceux qui n'admirent chez les prêtres que l'absence de la foi.

Il faut remarquer, enfin, que les cultes chinois n'ont rien qui rappelle ces sacrements qui nous font entrer dans l'Église à notre naissance, nous y rattachent pendant notre vie, nous y ramènent à la mort. Aucun Chinois ne naît précisément bouddhiste ou tao-sso : il peut arriver que, dans son enfance, il soit par crainte de quelque maladie voué à Bouddha ou à quelque dieu ; il arrive plus ordinairement que dans ses maladies, dans ses embarras, dans ses périls, il visite certains temples et certains autels, passant des uns aux autres, suivant que les événements accroissent ou diminuent sa confiance; mais cela ne le constitue ni tao-sso, ni bouddhiste. La première réponse d'un Chinois à qui l'on demande quelle est sa religion est d'ordinaire qu'il n'en a pas, n'étant pas prêtre. C'est ainsi qu'un malade européen qui consulte les homéopathes n'est pas pour cela qualifié d'homéopathe.

On ne s'étonnera donc pas si les Chinois disent que les trois religions sont une seule religion (san kyao i kyao), ou encore qu'il y a trois religions et une seule raison ou une seule divinité (san kyao i tao). On pourrait presque dire que dans ce bizarre mélange la doctrine appartient à Confucius, les objets du culte au Tao, et les préceptes pieux à Bouddha. Quoi qu'il en soit de cette proposition, qu'il ne faudrait pas examiner de trop près, la Chine n'a qu'une religion, et, cependant, elle a des cultes innombrables, qui se grouperaient aussi bien en dix religions qu'en trois s'ils ne vivaient, comme à Rome ceux de Vesta, de Jupiter, de Mars, d'Isis, en pleine paix les uns avec les autres.

Les religions révélées ont eu peu de succès ; le bouddhisme a dû se transformer pour nourrir ses prêtres. La paix religieuse existe donc en Chine ; elle n'y a presque jamais été troublée. La neutralité religieuse de l'État est complète, le fanatisme est contenu ; les missionnaires étrangers sont suspects et ont pu être poursuivis parce qu'on voyait en eux autre chose que des apôtres, mais le gouvernement est indifférent à tous les cultes : il en parle d'ordinaire, dans les documents officiels, sur le ton d'un profond mépris; quelquefois même il ne dédaigne pas d'en faire ressortir le ridicule. Loin d'être, de la part d'un gouvernement, la marque d'un esprit libéral, une pareille intervention dans ce qui est vrai ou faux n'est point son affaire, c'est le plus odieux abus d'un pouvoir confié pour d'autres objets ; mais cette intervention reste une violence inutile, personne même ne répond : les bonzes ne sauraient que dire s'il leur était permis de se défendre; ce n'est point leur faire grand mal, ni peut-être grand tort, que de les traiter de coquins et de considérer comme les plus vils d'entre les hommes ceux qui en sont au moins les plus fainéants. Il faut

observer, d'ailleurs, que ni le raisonnement, ni la raillerie, n'ont jamais fait de tort à la superstition.

Dans le Jupiter tragique de Lucien , Jupiter, condamné par un philosophe qui lui reproche ses turpitudes et raille sa divinité, finit par perdre courage : «Après un affront pareil, dit-il à Mercure, je n'oserai plus me montrer. — Bah! dit Mercure, ne vous reste— t— il pas les femmes, les esclaves, la canaille grecque et tous les Barbares! » C'est en vain que la critique s'attaque aux mensonges les plus grossiers, sa voix n'est entendue que des philosophes et leur apporte seulement l'écho de leur pensée ; le vulgaire reste enchaîné, par la misère qui l'accable et par l'ignorance qui l'aveugle, aux boutiques célestes où se débite l'espérance. C'est là que le Chinois, comme le Grec et le Bomain , paye de sa dernière obole l'oracle qui lui prédit une prochaine opulence; c'est là qu'il achète la paix d'une conscience bourrelée, la guérison de ses maux, une métempsycose heureuse. L'espérance est la moitié de sa foi ; son culte est comme une loterie : pour petite qu'elle soit, il y a une chance de gain, et le rêve de ce gain vaut mieux pour celui qui souffre que toutes les certitudes ou les incertitudes de la philosophie.

Des doctrines vagues, un culte varié, voilà ce qui caractérise le paganisme ancien comme le paganisme chinois. Le paganisme n'a pas la vie puissante des religions prophétiques; mais, comme tout ce qui dans la nature ou dans les créations humaines est rudimentaire et grossier, il a cette vitalité persistante qui défie le temps. Indifférente à toutes les doctrines, la Chine est seulement superstitieuse, comme la Grèce d'autrefois et la Sicile actuelle; ses prêtres ne diffèrent pas plus les uns des autres que les Franciscains, voués au divin François, ne diffèrent des Dominicains, voués à saint Dominique; elle n'a pas deux religions, mais seulement deux ordres mendiants.

Quelle idée les Chinois se font-ils de la Divinité? On assure, en Europe, qu'ils sont polythéistes; le dix-huitième siècle les avait proclamés déistes; quelques-uns, enfin, disent qu'ils sont athées. Il serait bien remarquable, cependant, que tant de siècles et tant d'hommes se fussent mis d'accord sur le plus grand problème qu'ait jamais agité l'esprit humain, et qu'ils en eussent accepté une solution aussi nette que celles qu'on qualifie de déisme, de polythéisme, d'athéisme, abstractions de l'esprit dont le sens est facile à saisir, mais dont on trouverait difficilement quelque exemple complet dans le monde.

Bien que les Chinois paraissent n'avoir fait des idoles que sous l'un des derniers empereurs de leur seconde dynastie (Illan ws-i), ils ont été polythéistes à leurs premiers jours, en ce sens au moins qu'ils rendaient un culte aux montagnes, aux fleuves,

MONOTHEISME EN CHINE. 21

aux astres. Dans leurs plus anciens livres, cependant, el dans les récits de leurs premiers règnes, nous voyons l'existence du Dieu créateur reconnue; nous voyons un culte offert à ce Dieu. Ce Dieu reparaît dans des explications religieuses et dans des ouvrages philosophiques appartenant à toutes les époques et à peu près à toutes les écoles.

Les jésuites l'avaient reconnu; le révérend J. Legge D. D., le savant Medhurst aine, l'ont reconnu de même. Une lettre du père Prémare, dont la récente publication est due à M. Pauthier, met hors de doute non le monothéisme des Chinois, mais l'existence en Chine des doctrines monothéistes. Prémare est, sur la Chine, la plus grande autorité peut-être qu'on puisse invoquer : le témoignage de ce prêtre aussi sincère que pieux ne sera jamais suspect qu'à des esprits prévenus; l'on ne saurait, d'ailleurs, nier l'existence des textes chinois dont il s'appuie et dont je vais présenter un extrait.

Le Hlwo-wen, dictionnaire rédigé par Illyu-min au premier siècle de notre ère, dans l'explication du premier caractère (I, un), s'exprime de la sorte : « Au commencement, il n'y avait que le principe unique, le Tao; il fit et sépara le ciel et la terre ; il modifia et perfectionna tout ce qui est. »

« Il n'y a pas, dit le Li-ki, deux seigneurs suprêmes (Tsun-man). »

«L'homme, dit Ksn-iui, doit au ciel (Tyen) sa naissance; c'est le ciel qui nous donne le corps et l'âme... L'homme étant ainsi fait, le ciel ne cesse pas de l'assister. »

ïuib'-iiii, expliquant le mot Ti (seigneur), qu'il rencontre dans un livre ancien, dit : « Ti est le souverain maître du ciel et de la terre. »

« Le ciel, dit le Ji-kyah, est élevé au-dessus de tout ; il est simple, il est juste, il est esprit, il est intelligence; sans avoir besoin de regarder, il voit tout, non-seulement dans ce qui est public... mais même dans les réduits les plus obscurs... Le ciel entend tout, voit tout; il éclaire tout, il examine tout, sans que rien puisse lui échapper. »

« 11 est éternel, immuable, dit le Ji-ki ; il est la vérité même, il n'erre jamais, il est la justice même. »

Le Ulb-kin déclare que le ciel a seul l'intelligence absolue... « Craignez la colère du ciel » , dit-il ailleurs. Et encore : « Tout ce que nous faisons est écrit dans le cœur du IHan-ti. » « Comme s'il avait écrit tout cela sur un registre », dit Tim>-ini.

Nous lisons encore dans le Ji-ki : « Le Seigneur excite par des mouvements secrets les méchants à changer de vie. »

D'après Moh-tso (Mencius) : « Quelque méchant que soit un homme, s'il se lave de ses crimes il peut offrir des sacrifices à HJaf>ti. »

Le ciel n'abandonne que ceux qui l'ont abandonné. « Il récompense les bons, dit Tuib- fon-tmin, et punit les méchants... mais il les punit sans haine et sans colère : c'est la raison qui exige leur châtiment. »

« Sitôt que le jour détermine sera venu, lit-on dans le Illi-kih, nul homme ne pourra vaincre le ciel et lui échapper. »

Voilà donc dans les livres de la Chine les plus anciens, les plus renommés, et chez ses philosophes les plus connus, la notion d'un Dieu unique, suprême, voyant tout, créateur du monde, récompensant les bons, châtiant les méchants ; et l'on est bien contraint de reconnaître que si ce Dieu diffère de celui de Moïse, c'est seulement en ce qu'aucun prophète ne parle en son nom et n'impose son culte exclusif.

Quand, descendue des philosophes, elle atteint le peuple, la notion divine n'est plus si pure. Prémare cite cette chanson populaire :

Le ciel a un cœur; sa mémoire ne le trompe pas. Devant lui, la vertu est vertu, et le crime

est crime.

Le ciel a une bouche; il parle sans parler comme nous.

Quand il est content, il ne rit point; quand il se fâche, il ne dit point d'injures. Le ciel a des yeux; il nous connaît tous. Devant lui, ce qui est faux est faux, ce qui est vrai

est vrai.

Le ciel a des oreilles; il entend clair. On peut lui dire ce qu'on veut; il ne rebute personne.

On a pu remarquer que, bien que dans ces citations diverses il soit question d'un même et seul Etre suprême, il s'y trouve désigné par divers noms. Il est connu sous d'autres noms encore : ainsi on l'appelle Ti, seigneur; LUah-ti, le seigneur suprême; Xao-tyen iuah-ti, le seigneur suprême du ciel élevé; Yu-xwan, le souverain sublime; Xwah-xwah man-ti, le seigneur suprême, souverain des souverains; Kyen yuen, la source de l'être ou l'essence première ; Tuien-tsae, le véritable absolu; Ulyuen-uiyuen uiah-jen, immatériel, infini, suprême; Tuii-lih, le très-intelligent ; Tyen, le ciel; Li, la loi, l'origine, l'esprit; Tao, la raison, la loi, le verbe; Tai-ki, enfin, la matière animée par l'esprit.

Il est donc inexact de dire que le vrai Dieu n'a pas de nom en chinois : il en a comme dans nos langues, où nous l'appelons non-seulement Dieu, mais encore le Seigneur, le Tout-Puissant, le Créateur, l'Eternel, l'Être suprême. Dans nos idiomes modernes, comme en latin, en grec, en hébreu, comme en chinois, le mot de ciel est employé comme synonyme de celui de Dieu. Les im-lyu dit à cet égard : « Le Kyen yuen est invisible et ineffable ; mais il n'y a rien qu'on voie mieux et dont on puisse tant parler que le ciel : c'est pourquoi le I-kih prend si souvent le ciel pour un de ses symboles ; mais l'être désigné par le caractère Kyen ne se borne pas au ciel, qui

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