‹ Mémoires sur la ChineChapitre 103 sur 220 · COSMOGONIE · texte numérisé non relu

COSMOGONIE

n'est qu'une faible image de quelques-unes de ses perfections. » Les Chinois disent aussi que le caractère Tyen, ciel, est formé du caractère Ta, qui signifie grand, grandeur, et du caractère I, un, placé au-dessus du premier : on y retrouverait donc l'expression des idées d'unité supérieure et de grandeur qui conviennent à Dieu; mais ces analyses de caractères sont puériles.

Le mot de Tyen, ciel, reçoit en chinois plus d'acceptions encore que dans nos langues : il signifie le ciel visible, le jour, la raison ; mais il est clair que quand on parle d'un ciel juste, vrai, qui voit tout, assiste et juge les hommes, il ne s'agit point de l'espace dans lequel se meuvent les astres. « On ne saurait, dit saint Justin, imposer de nom à Dieu. » « Le Tao n'a pas de nom, dit de même Lao-tsô ; il ne prend de nom que quand il se divise. » Dieu est anonyme, car nos langues ne sauraient trouver de nom qui rende sa majesté; il est polyonyme, car tout ce qui dans nos langues exprime quelque chose de sublime et de parfait peut servir à le rappeler. C'est ainsi que les monothéistes arabes désignent Dieu non-seulement par le mot d'Allah, mais encore par cent adjectifs. Ce mot d'Allah désignait jadis de faux dieux ; il en était de même du mot correspondant chez les Hébreux, et du mot Dcus en latin. En changeant de religion, les peuples ne changent point de langage; et si les mots chinois que je traduis par celui de Dieu ne sauraient représenter le Dieu suprême, parce qu'ils peuvent ou ont pu représenter autre chose, je demanderai comment le mot Dieu, ou Dcus, que nous employons au pluriel pour désigner les créations de la folie humaine, et dont on s'est servi pour glorifier à Rome les plus scélérats d'entre les tyrans, pourrait convenir davantage à l'Être suprême. Nos langues humaines bégayent la langue du ciel : il suffit que notre esprit comprenne le Dieu sans nom, et, sous l'imparfait symbole, sache le reconnaître.

De ce que le monothéisme existe en Chine, il ne s'ensuit pas que d'autres doctrines, que l'athéisme ou le panthéisme n'y existent aussi.

« Ce qui est et ce qui n'est pas, c'est le ciel », dit Moh-tso. D'après Lao-tso, le nonêtre est la source de l'être. Cela revient à dire que Dieu est une simple abstraction de l'esprit.

D'autres philosophes n'ont vu, en dehors de la matière, que le vide qu'elle remplit, ou le mouvement qui l'anime, ou la loi de ce mouvement; ou il n'y a point pour eux de divinité, ou cette divinité se confond avec la matière dont elle est seulement la vie.

Le système cosmogonique des Chinois est très-obscur : ceux qui en ont traité ne s'accordent ni sur le fond des choses, ni sur le sens des mots qu'ils emploient. Les philosophes de ce pays sont comme les métaphysiciens de l'Europe ; ils ne s'enten-

dent pas toujours eux-mêmes, et il devient bien difficile de comprendre et d'analyser leurs doctrines.

Tmes lyen-ki, appelé aussi Tmes-tsû, mort l'an 1073 de notre ère, a fait le premier un système physique encore assez suivi. D'après ce système, il y a dans l'univers le Li, ou Tao, principe immatériel, et le Tmi, principe de la matière. La matière se présente sous cinq formes, qui se rapportent à l'eau, au feu, au bois, au métal, à la terre. Dès qu'elle prend une forme, elle devient corps, iuen; il faut pour cela le mouvement, qui croît et décroît, qui constitue l'expansion yan ou la rétraction yin.

Page 1