‹ Mémoires sur la ChineChapitre 107 sur 220 · LE CIEL ET LA TERRE · texte numérisé non relu

LE CIEL ET LA TERRE

nouvelle vie; c'est ce qu'enseigne le Li-ki dans le chapitre Yué-lin : il nous montre au premier mois du printemps l'empereur, accompagné des grands de l'État, allant ouvrir le sein de la terre avec la charrue sacrée transportée dans son char. « C'est on ce mois, ajoute le Li-ki, que le souffle du ciel descend en has, que le souffle de la terre moule en haut; le ciel et la terre s'unissent, les germes des plantes se développent. »

Ainsi s'exprime un des plus vieux livres de la Chine ; et cependant Virgile a dit les Blêmes choses et dans les mêmes termes : « Le père tout-puissant, l'éther, descend dans le sein de la terre son épouse joyeuse, et le mélange de ces deux grands principes donne la vie à tous les êtres. »

Si, en effet, la conception de Jupiter, telle que la présente le fragment attribué à Orphée, n'est autre chose que l'unité panthéistique, ce n'est pas la conception primitive des Grecs: Zeus était le ciel, le dieu brillant, le père de la lumière; « c'était, d'après Euripide, l'immensité sublime de l'éther qui enveloppe la terre de toutes parts»; c'était l'époux de lléré, et les fêtes appelées Hiérogamies célébraient au printemps la sainte et féconde union du ciel et de la terre.

Le culte du couple immortel avait gardé des autels à Samothrace et à Sparte; on jurait par les deux divinités mères à Magnésie et à Smyrne. L'Inde avait le même culte et prenait de même à témoin ceux que le Rig-Véda appelle les deux grands parents du monde. La Chine a connu dès les temps les plus reculés cette formule du serment ; elle s'y retrouve encore : les affiliés de la société secrète appelée la Triade s'engagent devant le ciel et la terre, les dieux des montagnes et des torrents, les esprits des six fleuves, le grand dragon, etc.; Agamemnon jurait par Zeus, le soleil, les fleuves, la terre, et ceux qui jugent les morts; mais ici la terre n'a plus que le quatrième rang. Le ciel et la terre étaient adorés par la plupart des peuples de l'Europe barbare; on en a retrouvé le culte en Amérique, chez les Comanches par exemple; il existe de même à la Nouvelle-Zélande : c'est donc un culte universel, auquel l'esprit humain est, à ses débuts, naturellement conduit, et cet exemple fait voir combien il est déraisonnable d'attribuer aux diverses races des tendances religieuses diverses, à chacune d'elles un système religieux particulier.

M. A. Maury s'empresse de faire remarquer, dans son Histoire des religions de la Grèce antique, que le culte du ciel et de la terre n'est point spécial aux peuples indo-européens. On pourrait ajouter que rien ne montre que les peuples dits indociel et la terre sont en harmonie, les plantes ouvrent leurs bourgeons, etc. » Je crois que le mot Ichi, que Callery rend par vapeurs, ne saurait, en raison de la nature religieuse et mystique du récit, être traduit que par matière subtile, esprit, souffle; et au lieu de l'harmonie du ciel et de la terre, il faut voir leur union dont l'ouverture des bourgeons est le résultat.

européens l'aient pris les uns des autres : la similitude des noms donnés au ciel, par exemple, prouve simplement la parenté de leurs langues, et l'analogie qu'on remarque entre les légendes et le culte de ces peuples ne paraît pas beaucoup plus grande que celle qui les rattache aux légendes et aux cultes de l'extrême Asie, de l'Amérique du Nord, de la Nouvelle-Zélande.

Le culte du ciel et de la terre paraît d'abord n'être que l'adoration de la nature, dans laquelle l'homme dislingue la terre qu'il habite de la voûte azurée et peuplée d'astres qui enveloppe et domine celte terre. Confucius, cependant, dans le Tiuîjîîysn, nous fait connaître que c'est au LUah-ti, c'est-à-dire à l'Être suprême, que s'adressent les cérémonies des sacrifices célestes et terrestres. Le ciel et la terre ne sont donc que les manifestations sensibles du lllah-ti. On adore le IUah-ti en s'humiliant devant ses œuvres : c'est ainsi, sans doute, que Illun sacrifiait au lllah-ti, comme cela est dit dans le III«-kin. On peut admettre même que tout culte a l'Être suprême pour dernier objet ; que les astres et les génies ne sont que des signes par lesquels Dieu se rend accessible , et que des intermédiaires par lesquels il se laisse atteindre. Ainsi, quand Mencius dit que tout homme peut sacrifier au Illan-ti, peutêtre n'en faut-il pas conclure qu'il lui puisse offrir un sacrifice direct, ou même présenter ce sacrifice au ciel, qui est la plus pure image de la Divinité et qui a pour pontife le souverain.

Le ciel est certainement considéré comme supérieur à la terre. Par le seul mot de ciel on peut entendre les deux choses, comme on peut entendre la Divinité même. D'après l'empereur Kah-iui, les sacrifices offerts au ciel ne s'adressent qu'à Dieu; le ciel et Dieu sont une même chose. On exprime par deux mots différents, ssey et paé, les cultes rendus au ciel et à la terre. Ces cultes ne sont donc point du même degré : l'empereur se qualifie seulement de céleste (lyen-tso); le pontife japonais prend le même litre (ten-zi); et peut-être le dieu des Turcs et des Mongous, Tanri, n'est-il autre que Tyen-ôrl ou Tyen-ri, c'est-à-dire Tyen, le second monosyllabe, qui se prononce ri dans certaines contrées de la Chine, étant, dans le nord, employé fréquemment, de la même façon que tso, à la détermination des substantifs.

L'empereur est le pontife des sacrifices célestes, et c'est en cela qu'il est dit tyentso et uieh tyen-tso, ou saint enfant du ciel, vénérable émanation du ciel. « Les magistrats sont les ministres du roi, dit ?> lin-tmuen, expliquant un passage du Ws-kin, et le roi est le premier ministre du Seigneur. » Agamemnon et Abraham étaient aussi les pontifes de leurs peuples.

Illun, dans le Uls-kiû, sacrifie à lllah-ti ; mais il sacrifie aussi aux montagnes, aux fleuves, etc. Ces sacrifices s'étendent, dans le Li-ki et dans le Tiues-li, qui a moins

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