CULTE DE CONFUCIUS
est certain, cependant, que bien qu'en fondant la république on eût, pour compléter un sénat de trois cents membres, anobli cent soixante-quatre plébéiens, bien que depuis on ait compté mille familles patriciennes, déjà au temps de César les maisons anciennes étaient rares, comme elles le sont parmi nous.
La maison de Confucius compte vingt-quatre siècles, c'est-à-dire deux fois plus que celle de Mahomet. Recueillie dans un bospice, ou si l'on préfère une académie, elle brille de peu d'éclat; cependant elle vit, et dans ce pays sans noblesse, qui connaît seulement ces titres dont le souverain affuble ceux qui l'amusent, un si grand fait a dû être remarqué. On dit donc en Chine qu'il y a trois maisons (san kya-jen kya) : celle de Confucius. celle du chef du Tao, enfin celle de Tempereur.
A l'entrée des temples de Confucius, on lit ordinairement une dédicace qui peut se traduire par : « Au pivot de la science sur la terre » ; au-dessus de la porte du sanctuaire : « Chapelle de la grande excellence ou de la grande perfection » ; dans l'intérieur du temple : « Hommage au maître de tous les âges ». L'autel porte des flambeaux et un brûle-parfums, mais point d'images ; on y voit seulement les tablettes de Confucius et de quatre sages qualifiés de Ta-myen. La tablette de Confucius porte : « Siège (ou trône) du plus sage (ou plus vénérable) des lettrés du passé, KKÙ-tsô »; sur les autres, par ordre de prééminence, de gauche à droite, et du fond vers le devant de l'autel, on lit des dédicaces analogues : à Yen-tsô, qualifié de Fs-men; à Tsbfi-tso, qualifié de Tsbh-meh; à Ssô-tsô, qualifié deOIs-raen; et à Môn-tsô (Mencius). qualifié de Ya-men, Confucius ayant seul le litre de Tuii-uien, qui indique sa supériorité. Des deux côtés du temple, à hauteur ou en arrière de l'autel, sont placées les tablettes des soixante-huit sages dits LLIyen-ttiiô, qui, avec les quatre précédents, complètent le nombre de soixante-douze.
On donne à Confucius un grand nombre d'autres titres du même genre, ou d'une valeur officielle et nobiliaire . qui lui ont été attribués à diverses époques par des écrivains ou par le gouvernement, qui en a fait un prince, avec à peu près autant de raison que Napoléon eût voulu faire de Corneille un sénateur. Il y a des grandeurs qui rencontrent des hommes encore plus grands qu'elles, et il n'est pas sage d'appeler l'attention publique sur la disproportion qui existe entre le génie et les distinctions dont les princes disposent.
Les magistrats sacrifient ou font des offrandes à Confucius au commencement du printemps et de l'automne. D'après un ouvrage intitulé Ulen-myao tmi, ces sacrifices, qui appartiennent à la classe des sacrifices moyens, comprendraient plus de 62 000 victimes par an, dont 27 000 porcs et 27 000 lapins, des moutons des cerfs et quelques taureaux. On offrirait de plus, dans les temples de Confucius, 27 600 pièces d'étoffes de soie.
On exécute en l'honneur de Confucius les mêmes évolutions paé, kwei, ko, qu'en l'honneur du ciel ou des ancêtres. La flûte (yo), les cymbales (siao-pso). le tambourin (k«)3 accompagnent les hymnes et les prières : les maîtres des cérémonies se tiennent
TEMPLE DEDIE A CONFl'CIUS.
devant l'autel, les mains couvertes par le bout de leurs manches, attitude respectueuse usitée en Chine comme dans l'Asie musulmane en présence de la Divinité ou des supérieurs.
Les ministres du culte de Confucius sont des employés de l'État; ils cbivent en
KAG1STIUT HONORANT CONFL'CIUS.
Tablettes de TsouB-tsô. Tablettes de Yen-tsô.
.. . Tablette de Confucii s. „ .. . ..
Mou-tsu. tso-tso.
général être syeir-tsay, ou ce que les missionnaires appellent bacheliers. Dans les grandes villes, il y en a d'ordinaire trente-deux, dont seize, qualifiés de yo-sen, sont chargés de la musique, à laquelle on attache une grande importance, et seize, qualifiés de ws-sen, sont chargés de la conduite des cérémonies, qu'ils dirigent par des commandements et des gestes : on en fait habituellement officier huit de chaque espèce à la fois. Des professeurs attachés au li-p« ou ministère des rites, ou des magistrats, donnent quelquefois des leçons publiques de musique et de cérémonies soit dans un temple, soit dans l'édifice consacré aux examens, iuyo-ksh, et dans la salle des offrandes.
D'après Kah-iui, le culte de Confucius a seulement une valeur politique ; les sacrifices semblent lui donner une valeur religieuse. Mais l'Asie a d'autres mœurs que l'Europe : le symbolisme y a des formes plus hardies que les nôtres. Les Chinois offrent des viandes à leurs morts illustres; nous offrons aux nôtres des couronnes et des fleurs : ces offrandes sont pieuses et se justifient par le sentiment qui les dicte; mais les morts n'ont pas plus besoin de fleurs que de nourriture. Nous avons en Europe le culte du drapeau : on le salue de la tête et de l'épée, du bruit de la mousqueterie et du canon ; on va le chercher avec une certaine pompe ; la musique joue en son honneur : ce n'est assurément qu'une loque de soie ; mais cette loque est le symbole de la gloire militaire, et le sang des héros coule sur ses autels. Si ce culte n'est pas superstitieux, si nous n'y voyons pas une idolâtrie et une impiété, il me semble que nous devons juger avec quelque indulgence le culte de Confucius, culte inoffensif d'ailleurs, et pour lequel il n'a jamais été versé de sang humain. Il arrive souvent parmi nous que des magistrats civils ou des officiers et des soldats non catholiques assistent à des cérémonies catholiques, un Te Deum par exemple ; ces cérémonies ne constituent pour eux qu'un hommage rendu à leur pays ou au souverain de ce pays. Il ne me paraît pas que le culte de Confucius, imposé aux magistrats chinois, ait à leurs yeux une signification plus religieuse ; je ne pense pas qu'en dehors de sa famille, Confucius ait des adorateurs qui l'assimilent au ciel. Je crois donc regrettable que la cour de Rome ait vu un acte d'idolâtrie dans des pratiques puériles accomplies avec régularité et indifférence.
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Rôle des dieux. — Titres divins. — Dieux principaux. — Trinités diverses. — Premiers hommes. — Le Pa-kwa. Astres et météores. — Dieux protecteurs. — Génies célestes. — Dieux pénates. — Héros et sages.
J'ai montré que la notion d'un dieu éternel et tout-puissant était, depuis les temps les plus reculés, répandue en Chine : ce dieu, toutefois, est le dieu inconnu; c'est le dieu indéfinissable , dont la main humaine ne peut tracer le vrai nom et dont les temples ne peuvent recevoir l'image. Inaccessible aux prières des vulgaires mortels, il accueille seulement, et par quelque délégation peut-être, les prières de l'empereur, qui le représente auprès de la race humaine ; mais comme la puissance de ce dieu se révèle par des créations sans nombre et variées, elle s'exerce par des ministres qui sont des anges, des génies, ou, comme les appelle la pauvreté de nos idiomes, des dieux. Ces dieux plus près de nous, ces dieux dont quelques-uns ont traversé la vie de ce monde, connaissent les besoins de l'homme et compatissent à ses peines: ils agréent le dévot le plus humble et la plus modeste offrande ; ils ont des remèdes pour tous les maux ; ils aident le marchand dans son commerce ; ils donnent de la pluie aux légumes et du soleil aux blés ; quelquefois même, plus indulgents, ils favorisent des joueurs qui s'aident eux-mêmes, ou des pirates que nos navires poursuivent.
Il y a peu de livres de dévotion chinois dans lesquels on ne rencontre la mention d'une divinité suprême qui intervient à la naissance ou à la mort des personnages divinisés, et dont ils reçoivent le rang qu'ils occupent dans le ciel. Les images des dieux et les tableaux, appelés tssn-nien, qui représentent l'olympe, sont plus explicites encore : ceux qui paraissent gouverner l'assemblée des dieux, ceux qui, dans cette assemblée, tiennent le rang le plus haut, Yu-xwan ta-ti et Lin-pao, par exemple,
sont habituellement représentés en adoration devant l'Être suprême, qu'on ne voit pas. Us tiennent, en effet, à deux mains un objet allongé, d'ivoire ou de jade vert, appelé kwey, qui est le symbole de cette adoration. Au temps des Min, on s'approchait de l'empereur avec un objet analogue, appelé tuiao-xb-, sur lequel on fixait ses regards et qu'on plaçait devant sa bouche lorsqu'on répondait au fils du ciel. Les envoyés cochinchinois se sont présentés ainsi devant Napoléon III.
Certains personnages bouddhiques, Ti-lsah wan, par exemple, sont ordinairement figurés, sur les mêmes tableaux, avec les mains jointes.
La fantaisie, mère des dieux, est si féconde qu'on ne saurait dire leur nombre. La Chine est un de ces pays où il est plus facile de trouver un dieu que de rencontrer un homme. Quelques-uns de ces dieux imaginés par les mythologues vivent seulement dans quelque livre; d'autres ne sont connus que dans une province, un district, une ville. Il me serait impossible de présenter ici un tableau complet de l'olympe chinois, et je ne saurais m'égarer dans le labyrinthe sans issue des apothéoses locales : je traiterai donc seulement des divinités les plus connues; j'exposerai ce que j'ai pu savoir de leur légende la plus populaire, en même temps que les gravures ajoutées à ce travail montreront comment on les figure , et permettront à ceux qui visiteront la Chine de les reconnaître.
D'un livre à l'autre les légendes varient, comme le caprice ou la dévotion des auteurs. La même incertitude règne dans toutes les religions primitives : Hésiode, Homère, Ovide, ont chacun leur théogonie; il en existait d'autres de leur temps; chaque poète et chaque temple avait probablement la sienne. Mais l'imagination a des bornes ; il y a des fables plus répandues et plus acceptables que d'autres. On voit donc, en Chine comme ailleurs, les mêmes mythes revenir plusieurs fois, accompagnés de noms différents. Plusieurs dieux chinois, par exemple, sont conçus dans le sein d'une femme par l'opération d'un rayon de soleil ou d'une fleur et à la suite d'une vision céleste ; leur naissance, qui a souvent lieu après une gestation de quatorze mois ou davantage , est signalée par de grandes lueurs et par des émanations parfumées qui se répandent au loin. Tous les dieux et les saints sont d'une intelligence précoce; dès l'âge le plus tendre, ils entendent tous les livres ; quelques-uns luttent ou contre un dragon qu'ils écrasent, ou contre les diables qu'ils renferment dans l'enfer. Les fables de l'hydre de Lerne, du serpent Python, de la défaite des Titans, celle même des pommes d'or du jardin des Hespérides, se retrouvent dans la mythologie chinoise; non qu'on les y ait portées, mais parce que ces fictions étaient naturelles à l'esprit humain.
Une certaine disposition à croire à la métempsycose a, de plus, amené les mythologues à attribuer à un même personnage, Lao-tsô ou Kwan-yin, par exemple, plu-