LÉGENDE DE BOUDDHA
de zéros; c'est-à-dire, dit Rémusat, par une ligne de chiffres ayant 44 000 pieds de long. C'était une façon grossière de faire entendre qu'il n'a pas commencé. L'humanité croît et décroît comme le monde; la notion de la sagesse, la pratique du bien, diminuent pendant de longs siècles : un instructeur céleste, un Bouddha, parait alors, qui rappelle les hommes à la vertu. Avant Siddharta, pendant onze de ces périodes immenses appelées Kalpas, il en avait déjà paru soit un, soit quatre, soit sept, suivant les uns; soit des milliers, suivant d'autres. Peut-être n'étaient-ce là que les apparitions successives d'un même Bouddha : les uns disent que Bouddha doit reparaître; d'autres, qu'il a reparu souvent; d'autres, enfin, qu'il est constamment présent sur la terre : le pontife du Thibet en serait une incarnation.
Les légendes chinoises racontent que Bouddha vint, pour sauver les hommes, prendre une forme humaine dans le sein de Maya, qui le porta quatorze mois. Des prodiges accompagnèrent sa naissance : il rugit comme un lion ou un tigre, et en reçut le nom de Çakya sinha (lion ou tigre de Çakya); les dieux et les esprits se réjouirent et lui rendirent hommage. Il était d'une beauté extraordinaire ; ses perfections, qui ne nous paraîtraient pas telles, ont été énumérées et décrites dans les livres de sa secte : il suffit de dire ici qu'il avait une protubérance au front, les cheveux bleus et bouclés, les ongles bronzés, et la peau de la couleur de l'or; ses statues sont en conséquence dorées, et Ton croit qu'il apparaît toujours sous les traits d'un homme d'or. A l'âge de sept ans, il possédait toutes les connaissances humaines. Élevé en prince, uni à une princesse accomplie, il fut d'abord le roi de la jeunesse; peu à peu, cependant, il arrivait à reconnaître l'inanité des choses terrestres : ne trouvant dans la matière rien de fixe ni de durable, il n'y vit rien de vrai, ni rien qui doive être estimé ; il se réfugia donc dans l'idée abstraite de- l'être sans limite, sans forme, sans substance, et, protestant contre le monde des sens, contre tout ce qui seulement parait exister, il fut regardé comme l'apôtre de l'athéisme et du néant.
11 s'affranchit des chaînes du monde et se réfugia dans la solitude; «car, dit-il, celui qui est libre peut seul délivrer les autres » : on l'appela alors Çakya mouni , ouïe moine de Çakya. Séparé des hommes, il fut visité par les démons, qui le tentèrent vainement, soit en cherchant à l'effrayer, soit en cherchant à exciter ses sens. Après des austérités qui épouvantaient les dieux, s'étant revêtu d'un linceul arraché d'un tombeau et lavé dans une mare, il se mit à parcourir la terre pour annoncer aux hommes la règle du salut. Comme il avait rejeté les traditions du temple en revêtant un sordide haillon, il rejeta celles de la loi en choisissant ses disciples, sans distinction de sexe, de rang ou de caste ; les hommes ne furent inégaux devant lui que par la vertu. On l'appela le grand mendiant (maha bhikshou) : ses disciples aussi s'honorèrent du titre de mendiant. Il prêcha à Bénarès les brahmanes et les adorateurs
m BOUDDHISME CHINOIS.
du feu : il convertit sa tribu ; le roi de Magadha fut son disciple. Il se retira pour composer un livre, auquel deux autres furent ajoutés depuis par ses disciples réunis on concile. Son livre est un recueil d'aphorismes ; les autres se rapportent à la métaphysique et aux règles de la vie religieuse. Il mourut enfin, ou plutôt il alla se confondre dans l'infini, sans substance et sans forme ; il rentra dans le Nirvana, que les Chinois appellent Nie-pan. « Quoique son corps ait été brûlé, dit un dictionnaire bouddhique cité par M. S. Julien, le corps de la loi, c'est-à-dire sa nature spirituelle, immatérielle et subtile comme l'éther, existe perpétuellement. »
Après sa mort, sa doctrine envahit peu à peu les divers royaumes de l'Inde : elle enlevait à la caste des prêtres sa redoutable et stérile puissance ; elle avait donc pour elle les rois et le peuple. La secte cependant ne tarda pas à décliner : trois conciles ne lui donnèrent point l'unité ; leur but était surtout la réforme des religieux, et le nom de concile qu'on leur donne est assurément mal choisi. Mais, même dans leur humble tâche, ils n'eurent point beaucoup de succès : les prêtres réagirent contre la secte divisée, bientôt affaiblie; sa précoce décadence fut le signal de sa proscription. Persécutée au cinquième siècle de notre ère, elle fut, au septième, entièrement expulsée du continent indien.
Le bouddhisme n'avait atteint le Thibet et le Japon qu'en 307 et en 418 ; mais il avait pénétré en Chine beaucoup plus tôt : on attribue généralement son introduction à Min-ti, de la dynastie des Xan. En 65 de notre ère, ce prince, ayant vu en songe un homme d'or, envoya chercher dans l'Inde les enseignements du bouddhisme.
Beaucoup de Chinois disent que Bouddha avait visité la Chine : cette opinion n'est pas soutenable ; mais le dictionnaire de Kan-nii assure que déjà sous HJi xwan-ti, des Tsin, c'est-à-dire au troisième siècle avant le Christ, et vers le temps ou Mégasthène rencontrait dans l'Inde des sarmanes (çramanas, prêtres bouddhistes), il avait paru en Chine des iua-môn : on les avait emprisonnés, et un homme d'or avait ouvert les portes de leur prison. Sous Xan ws-ti, ou le Ws-ti des Xan, un siècle plus tard, on avait obtenu de l'Inde une image de Bouddha (Fo syah), et ce sont, dit-on, les traits de celte image qui ont été constamment reproduils depuis dans les temples chinois.
Au commencement du cinquième siècle, le bouddhiste Fa-iuyen (Fa hian) avait visité l'Inde, et en avait rapporté des livres qui furent traduits en 418. Un siècle plus tard, deux autres pèlerins, Xwei-sen et Ssn-yun, parcoururent une partie des mêmes contrées. Au septième siècle, IHyuen-tsah, après un voyage plus étendu, revenait avec de nouveaux livres qu'il traduisait en 695. Les remarquables travaux de Bémusat, MM. Fr. Neumann et S. Julien, ont vulgarisé parmi nous ces relations.
Un Indou, appelé en Chine Fo-tb'-luien, était venu prêcher le bouddhisme au quatrième siècle; ses miracles avaient opéré de nombreuses conversions. Avec Ta-mo,