‹ Mémoires sur la ChineChapitre 120 sur 220 · CARACTÈRE DU BOUDDHISME · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DU BOUDDHISME

prince indien et patriarche bouddhique, les chefs de la religion bouddhique avaient, au cinquième siècle, quitté l'Inde pour la Chine. Ils avaient rencontré en Chine quelque opposition : on avait un instant persécuté le bouddhisme ; plusieurs princes cependant lui avaient été favorables, avaient accepté ses règles, concouru -même à traduire ses livres. En 950, l'empereur Kyen-ti avait envoyé dans l'Inde trois cents religieux chargés de lui en rapporter de nouveaux. Ua religion nationale ne fit pas obstacle au bouddhisme : il devait y avoir, et il y eut entre les prêtres des deux sectes quelque rivalité; mais le Tao n'avait point de théologie, ou, s'il en avait une, son dieu (ou sa voie, ou sa raison, tao), vide et nul, sans pensée, sans action, sans nom qui puisse vraiment l'exprimer, ne pouvait s'effrayer de l'infini bouddhique; et le bouddhisme, qui ne niait aucun dieu et était seulement indifférent, n'avait rien qui l'empêchât de sacrifier à la superstition publique et d'accepter toutes ses idoles.

Lao-tso semble avoir voulu montrer seulement aux hommes une route vers le bien : c'est le sens que, d'après M. S. Julien, le mot lao parait présenter le plus ordinairement dans ses écrits.

De même Bouddha a prétendu seulement enseigner une règle de conduite ; Lao-tso recommande le silence, la méditation, le non-agir (ws wey) : telle est la pratique du Tao ; elle rend l'homme supérieur à tout ce qui est humain ; elle le fait triompher de la douleur et de la mort : cette doctrine est celle de Bouddha tout aussi bien que de Lao-tso. Si Bouddha a détrôné les prêtres, il ne semble pas avoir combattu les dieux. Comme Lao-tso et Confucius, s'il a laissé dans l'ombre la question de l'existence de Dieu, c'est peut-être qu'il regardait cette existence comme hors de doute et de discussion ; tout son enseignement moral la suppose, et cependant ses théories de l'éternité du monde semblent la repousser. Mais le bouddhisme ne consiste point dans un ensemble de dogmes nettement définis , ce qui le constitue, c'est une certaine forme de la vie religieuse et l'hommage rendu à celui qui a institué cette forme, qui, bien qu'elle ait varié, bien qu'elle se soit corrompue, est la seule chose vivante que le bouddhisme puisse montrer.

Le bouddhisme va loin dans cette voie, lorsqu'il déclare qu'il y a quatre-vingtquatre mille routes qui mènent au salut; qu'en les suivant, c'est-à-dire en suivant une religion quelconque, on y arrive, comme la fourmi arrive au sommet d'une montagne; mais que le culte de Bouddha, c'est-à-dire le culte contemplatif, mène l'homme au salut comme un vaisseau rapidement porté par les flots, les vents et ses voiles largement tendues. On voit dans des livres de dévotion le dessin de ce vaisseau, appelé Po-jo. Sur une de ses bannières, on lit : « Pour le monde très-heureux » ; et sur une autre : « Pour les régions occidentales. » Ces devises rappellent celte île des bienheureux où Ulysse reçut de Minos des préceptes moraux si singuliers.

6i BOUDDHISME CHINOIS.

Le bouddhisme, au moins en Chine, c'est-à-dire sur son plus vaste théâtre, est sans foi, et n'a aucune conséquence qui puisse se reconnaître, soit dans les mœurs publiques, soit dans le gouvernement de l'État. Ceux qui ont connu le bouddhisme en Chine, et même ailleurs, lisent toujours avec surprise ce qu'on en écrit en Europe: il leur serait impossible, s'ils ne voyaient dans certains livres le mot de bouddhisme à chaque page, de deviner que c'est du bouddhisme qu'il y est question. Le savant Medhurst exprime, dans le Chinese Repository, avec plus d'autorité que moi, ce même sentiment : «J'ai, dit-il, passé six ans au milieu des bouddhistes, dans différentes contrées, et je puis déclarer aux savants de l'Europe que ces prétendus principes du bouddhisme, qu'ils ont fait surgir des livres des bibliothèques d'université, sont aussi peu admis par les sectateurs de Bouddha que les doctrines chrétiennes elles-mêmes. »

Assurément ce bouddhisme des livres a dans ces livres une existence; il a pu même exister, en quelque lieu et en un certain temps, en dehors de ces livres. Mais le christianisme est tout autre chose : il a des symboles autrement arrêtés, en supposant que le bouddhisme en ait d'une espèce quelconque ; il a eu des conciles plus sérieux et des docteurs plus éminents. Quelle ne serait cependant pas l'erreur d'un Chinois qui chercherait dans saint Augustin la religion des paysans russes, ou dans quelques légendes irlandaises celle des Français? Le bouddhisme a si peu d'unité qu'on ne saurait en compter les formes, qui ne se comptent pas elles-mêmes et ne cherchent pas à savoir en quoi elles diffèrent l'une de l'autre ; il a si peu de principes que, lorsque les prêtres de ses diverses fractions paraissent confesser des doctrines opposées, lorsqu'ils déclarent, par exemple, que le Nirvana est la vie éternelle, ou le néant complet, ou un terme moyen qu'ils arrivent peut-être à concevoir, nous ne saurions vraiment dire lesquels sont orthodoxes et lesquels sont hérétiques. Sur Bouddha même ils ne sont point d'accord, et ce désaccord leur est indifférent.

M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui a beaucoup insisté sur le caractère et les effets de la doctrine du Nirvana, qu'il déclare être celle ou aboutir à celle du néant final, reconnaît cependant, avec une grande raison, le peu de netteté et le peu de puissance des doctrines attribuées au bouddhisme, et il cite ces lignes de Voltaire, que les philosophes et les savants ne liront jamais assez : « Prétendre que ces peuples sont athées est la même imputation que si l'on disait qu'ils sont anticartésiens ; ils ne sont ni pour ni contre Descartes : ce sont de vrais enfants. Un enfant n'est ni athée ni déiste ; il n'est rien. »

Les livres et les doctrines du bouddhisme, c'est-à-dire de ce qui fut ou de ce qui aurait pu être le bouddhisme, ont été étudiés et discutés par nos plus éminents orientalistes comme par nos métaphysiciens les plus profonds. Je n'ai point assez de science, je ne possède pas assez la métaphysique, et je ne suis pas assez maître en

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