PRÉCEPTES MORAUX
Les bouddhistes admettent la métempsycose, lefi-xwey, et l'enfer, ti-yu; ils ont pour principe que le bien et le mal sont récompensé et puni, man nno pao-yin; ils ont dix préceptes, dont les cinq premiers défendent le meurtre, le vol, le mensonge, la luxure, l'ivrognerie, et les cinq autres combattent certaines habitudes de mollesse. Les bouddhistes recommandent la charité, la pureté, la patience, le courage, la contemplation et la science; ils invitent l'homme à maintenir la pureté de ses yeux, de ses oreilles, de son nez, de sa langue, de son cœur et de son corps; ils rappellent l'existence de la douleur; ils attribuent son origine au mal, déclarent que le Nirvana est le remède et la cessation du mal, enseignent la règle de salut par laquelle l'homme s'élève au Nirvana.
C'est par le non-agir, wx wey, et la méditation, men (dyana), que l'homme y arrive. La perfection est définie en ces termes : « Illu » tsi tsin, — p?>- men ps myen, — p« kya ps tsu »; c'est-à-dire, si j'ai bien compris : « Ne pas agir, être absolument aveugle (ou ne pas sentir) ; pas de race, pas de mort (ne pas engendrer, ne pas tuer) ; ne pas être épousée, ne pas épouser (pratiquer le célibat). »
La conscience humaine porte toujours et partout des jugements qui se ressemblent : la notion qui nous frappe n'échappait point au passé ; ce qui nous parait vertueux ou sublime a passé pour vertueux ou sublime dans les campements des premiers hommes ; une même expression a revêtu de mêmes pensées ; et depuis que l'humanité s'agite sur la terre, elle entend et répète les mêmes maximes. «Celui dont le cœur est droit, dit Confucius dans le Tnirâ-ysn, ne fait pas à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fit à lui-même. » Comme le Christ et comme Salomon, Lao-tsô veut qu'on rende le bien pour le mal. « Le sage, dit-il au 63e chapitre du Tao-tô kin, venge ses injures par des bienfaits. » « Il est, dit une vieille sentence asiatique, comme le bois de santal qui parfume la hache qui le coupe. » Cette morale est trop pure peut-être , puisque , répétés d'âge en âge , ses préceptes ne sont point entrés dans la pratique des peuples : il faut que le mal continue à rencontrer le châtiment , il faut que l'homme se défende contre les embûches de l'homme ; mais il faut aussi que la justice s'arrête où la vengeance cruelle commencerait ; il faut que le pardon désarme le plus fort, et qu'avec la clémence la réconciliation entre dans le monde. L'inerte humanité ne se soulève qu'à des appels puissants; il faut lui montrer un but très-haut, très-éloigné, pour obtenir d'elle seulement quelques pas.
Le Christ a prêché le renoncement du monde et le sacrifice de soi-même ; mais il enseigne encore cette active charité, cet ardent amour d'autrui, qui poussent le chrétien à chercher le pauvre pour le recueillir, le malade pour le soigner, l'affligé pour sécher ses larmes. Le bouddhisme veut aussi que l'homme renonce à tout; comme Lao-tsô, il veut que le fort cache sa force, le sage sa vertu, le philosophe sa lumière.
« Ne parlez pas, dit-il, du bien que vous pouvez faire ; ne rappelez que les fautes que vous avez commises. » Il veut que l'homme passe muet, aveugle, inofîensif, à travers la vie; il veut qu'indifférent à tout ce qu'il peut subir, et plein d'une pitié sans bornes, il soit reconnaissant aux méchants du mal qu'il en reçoit. « Mais, demande un saint à un bouddhiste qui part pour enseigner les idolâtres, s'ils vous tuent, que penserez-vous d'eux? — Je penserai, répond l'apôtre, qu'ils sont bons, puisqu'ils me délivrent avec peu de douleur d'un corps rempli d'ordures. » Le bouddhisme, cependant, perdu dans les nuages de la contemplation, abaisse rarement ses regards sur la terre, et dédaigne d'apporter un vain soulagement à des souffrances passagères, seulement apparentes, purement imaginaires, et dont l'homme est guéri dès qu'il en détache son âme, dès que, suivant la règle stoïcienne, il refuse de croire à la douleur.
Les bouddhistes chinois honorent particulièrement Ta-mo tsx-ssô (Boddhidharma), Ti-tsan wan, roi des enfers, Kwan-yin, Tyen-xo et les dix-huit L«o-xan.
Ta-mo est l'apôtre de la Chine ; son titre de Tsk-ssô équivaut à celui de Bouddha, ou au moins de Boddhisattva.
J'ignore la légende de Ti-tsan wafi ; je sais seulement qu'on l'appelle aussi Kwan-ti yu-ti p«-sa (Kwan-ti yu-ti Boddhisattva). Ti-tsan wan était fils du roi de Syen-lao, contrée de l'Indo-Chine. Bien que très en faveur parmi les tao-ssô, il n'en est pas moins essentiellement bouddhique ; on le représente d'ordinaire monté sur une chimère et coiffé de la couronne bouddhique ; il est suivi de son porte-crosse nommé Mb-lyen son, d'une sorte de patron de la richesse nommé Pan-yuan wae, et de deux pan-kwan, ou secrétaires, chargés de tenir note des actions des hommes.
Kwan-yin, ou Kwan-mô-yin, c'est-à-dire voyant la rétribution des mortels, ou encore Kwan-tsô-tsae, et en sanscrit, d'après une identification que je ne suis pas à même de contrôler, Avalôkitêçvara, ne doit pas être confondu avec la reine du ciel, Tyenxo, dont le culte est analogue au sien, mais n'a ni la même puissance, ni la même extension, ni une date aussi ancienne.
Le culte de Kwan-yin, en effet, intimement associé à celui de Bouddha, à celui du Tao, et sans doute à d'autres encore, plus ancien peut-être que le bouddhisme, est répandu dans la plus grande partie de l'Asie orientale, Inde, Indo-Chine, Chine, Japon, Thibet, Asie centrale. Il serait difficile cependant de dire si Kwan-yin est une divinité, un Bouddha ou un Boddhisattva, c'est-à-dire un futur Bouddha. Si l'on interroge à cet égard les livres ou les prêtres, on en recevra les réponses les plus diverses : on sera d'autant plus facilement induit en erreur sur la nature et sur la légende de Kwan-yin qu'il y a plusieurs Kwan-yin, qui peuvent être regardés tantôt comme des aspects différents d'une même divinité, tantôt comme des manifestations successives d'un même Bouddha. Vénus, qui avait en des contrées différentes des
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mythes très-différents, et qui sous plusieurs noms et plusieurs formes était l'objet d'un culte si étendu dans l'antiquité, peut aider à comprendre la figure vénérée, mais indécise et mystérieuse de Kwan-yin.
Kwan-yin est presque toujours représenté sous les traits d'une femme. D'après quelques-uns, cependant, Kwan-yin est mâle, et n'est autre qu'un des premiers docteurs du bouddhisme; d'après quelques autres, c'est un être moral dans lequel les deux principes et les deux sexes se confondent. Dieu ou déesse, quisquis est, comme on disait à Rome, j'en parlerai ici au féminin, parce que les Chinois se représentent en général Kwan-yin comme une femme. Elle est, dit-on, juste et sévère; elle est affligée et irritée des fautes des hommes, dont elle détourne ses regards : on dit aussi qu'elle est la miséricorde et la bonté même, qu'elle écoute les prières qu'on lui adresse; qu'elle protège les marins et les sauve miraculeusement du naufrage; qu'elle prend pitié de ceux qui souffrent dans l'enfer; qu'elle intercède pour eux, soit près du ciel, soit près de Yu-xwah ta-ti : cette intercession puissante leur fait obtenir le bénéfice de la métempsycose, qui, en les ramenant sur la terre, les soumet à de nouvelles épreuves et ouvre de nouveau devant eux les routes du salut.
Un livre bouddhiste, le Ss-inen-ki, rapporte que Kwan-yin, dont le nom était IJIen, naquit d'abord dans le royaume de Kb-tniu. Après une première vie, elle naquit de nouveau dans le royaume de Pei-uiyué. Son père, qui était roi, avait été pour ses crimes condamné par le ciel à n'avoir que des filles : elle était la troisième. A l'âge de neuf ans, elle fit vœu de chasteté, et bientôt se relira dans un couvent bouddhique. Afin de la dégoûter de la vie religieuse, on la soumit aux travaux les plus fatigants et les plus abjects ; les dieux et les génies vinrent s'en acquitter à sa place. Son père ayant fait mettre le feu au couvent, elle mordit un de ses doigts, et jetant sur le feu quelques gouttes de sang, l'éteignit à l'instant même. Enlevée plus tard du couvent et enfermée dans le palais, on tenta vainement de vaincre sa constance. Son père donna l'ordre de la décapiter, la hache se brisa; il fit alors étrangler sa fille, un tigre enleva le cadavre. L'âme de Kwan-yin visita les enfers, où elle reçut l'hommage des dieux et des génies infernaux; elle y fut vivement émue des souffrances des damnés. Dans le ciel, elle rencontra Ulô-kia fo, qui l'invita à se rendre dans l'île de Ps-to, qui fait partie de l'archipel de Chusan ; elle traversa la mer, guidée et servie par les dieux, sur un pont de lotus. Lorsque son âme eut de nouveau quitté la terre, le souverain du ciel, à la demande de Lao-tso, l'éleva au rang de déesse de la miséricorde et lui donna un trône de lotus ; ses parents, qu'elle avait convertis, furent aussi divinisés. Kwan-yin est honorée à Ps-to sous le nom de Nan-xaé kwan-uio-yin, ou Kwan-yin de la mer méridionale ; c'est sous ce nom que les marins lui rendent un culte trèsassidu.
On honore sous le nom de Tsyen uiao, et quelquefois de Tsyen uiao Tsyen kao. et Tsyen mao Tsyen yen Kwan-yin, une Kwan-yin à mille mains, ou mille mains et mille pieds, ou encore mille mains et mille yeux. On dit que la Kwan-yin de Pu-to,