LES DIX-HUIT SAINTS
TsKn-nyen tiuan-ssô, dont le nom était Xao, habitait dans sa jeunesse le temple dit Xs-tjm yuan; il se soumit à la brûlure des neuf points, na kyae, marque des hommes qui se vouent à la contemplation. Il mourut à l'âge de cent vingt ans.
Xwei-tsan tman-ssô était archer et vivait de sa chasse. Un cerf s'étant réfugié dans le temple de Ma-ss nnan, Xwei-tsan, qui le poursuivait, se vit arrêter par un religieux qui lui dit d'une voix sévère qu'au lieu de tuer ce cerf il devait se tuer lui-même. Xwei-tsan comprit qu'il devait en lui tuer le vieil homme : il brisa son arc, rasa sa tête, et adopta la vie religieuse. On le représente d'ordinaire avec un cerf couché à ses pieds.
Tsô-tsay tman-tso (Içvara?) s'appelait Li et vivait dans le royaume de Kih-iuan. Interrogé un jour par le religieux dont il était disciple sur la nature de Fo, il répondit : « Le cœur est Fo. » Par le mot cœur, il faut entendre ici l'âme humaine, qui , suivant les Chinois , a son siège et son symbole dans le cœur. « Mais , lui demanda son maître, y a-t-il d'autres Fo? — Le cœur n'est pas Fo, répondit Tsotsay. — Qu'est-ce à dire? reprit le maître. — Cela signifie, dit Tsô-tsay, que dans l'homme méchant le cœur est Fo, mais que l'homme parfait est Fo dans toutes les parties de son être. » Ce qui reviendrait à dire que l'homme se divinise par la vertu ; mais que pour méchant qu'il puisse être, sa conscience garde toujours une étincelle de la lumière divine. « Ce n'est pas moi qui vis, disait saint Paul, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. »
Tao-tb'h s'appelait Xo ; il était du Lu-kyan : son père était magistrat. Converti par la lecture du Lin-kya kin, il se fit religieux : son directeur, Ma-tso, atteignit, comme Tao-tsn, un haut degré de sainteté.
Foh-yu, du royaume de Tyen-tae, habitait le temple appelé Kwo-tsin sso. Il avait des cheveux sur tout le front, portait une fourrure et moulait un tigre ; il chantait et prédisait l'avenir.
Xan-iuan-tsô, natif de Uli-fon myen, habitait une froide caverne, ne possédait qu'un livre en écorce d'arbre et vivait des restes d'un couvent voisin.
Illu-tô-tso, disciple de Fon-yu, eut des aventures dignes d'un tel maître. Ayant volé des mets offerts aux dieux , il frappa un oiseau qui venait en prendre sa part ; mais cet oiseau était Twyé-lan px-sa. Effrayé des conséquences de son impiété, IIIuto-tsô s'enfuit dans le désert et fit pénitence.
PbMae xo-iuah, comme Bias, portait tout avec lui; il n'avait point de demeure fixe, mais dormait dans la neige sans en être touché ; il parlait un langage inconnu : il prédisait cependant l'avenir; on lui donne parfois trois yeux. Au troisième mois de la troisième année de Tuien-min des Leah, se trouvant assis sur une pierre, à l'est du temple dit Yao-lin sso, il mourut après avoir prononcé les paroles suivantes : « Mi
lo tuion mi lo, — Fen men tsyen pa i, — UIô mô mô mô jen, — IUô jen tsô ps mô », — qui paraissent signifier : « Mi-lo était son nom (ou je suis Mi-lo fo) ; je puis me partager en mille ; j'avertis les hommes, ils ne me connaissent pas. »
Nyao-tsao tman-ssô s'appelait Pan. Sa mère, nommée Tiuk, ayant rêvé qu'elle avalait un rayon de soleil, le conçut. Des prodiges marquèrent sa naissance : à neuf ans, il entra en religion; à vingt ans, il reçut les neuf marques dans le temple dit Kwo-yuan ssô, à Kin-tmes, dans le Xk pey. Bientôt il se relira sur le mont Tsin-wan et se logea dans les branches d'un pin, d'où il fut appelé l'oiseau (Nyao). Un magistrat étant venu le visiter, lui représenta que son arbre n'était pas solide. « La situation que j'occupe est inébranlable, répondit-il ; la tienne ne l'est pas. — Je n'ai rien à craindre, dit le magistrat. — Tu ne sais pas, reprit le saint, qu'en ce moment même tes administrés se révoltent. » Le magistrat lui ayant demandé quelle était sa religion : « Il faut faire le bien, répondit Nyao-tsao ; c'est toute la règle. — Tous les enfants savent cela, s'écria le magistrat. — Les enfants le savent, reprit le saint, et les hommes de quatre-vingts ans n'arrivent pas à l'observer. » Nyao-tsao mourut à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, en la quatrième année Tiuah-tmin, soit en la quatrième et dernière année du règne de Ms-ts^n des Tan (825 après J.-C).
Xwei-yuan tman-ssô, dès l'âge le plus tendre, aimait l'étude et passait sa vie à lire les livres de Lao-tsô. Devenu religieux, il posséda la crosse appelée si-tman, dont le contact faisait jaillir l'eau de la terre. En frappant ainsi le sol, àSin-yan, dans le Kyan-si, où les habitants souffraient de la sécheresse, il fit tomber une pluie abondante. Il mourut ou se bouddhifia à l'âge de quatre-vingt-trois ans.
Tuib-tuiô (ou TuiK-ti) xo-man a une légende inintelligible pour moi. Il résout une énigme en levant le doigt en l'air : c'est dans cette position qu'on le représente.
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Doctrine. — Chapelles des morts. — Les dix enfers. — Métempsycose.
Les Chinois n'ont de doctrine bien arrêtée ni sur l'existence de Dieu, ni sur l'avenir réservé à l'homme. Les diverses religions de la Chine, n'ayant ni pontifes sérieux, ni conciles, n'ont point non plus de doctrines fixes. Quand donc on parle de l'enfer des Chinois, on ne saurait prétendre exposer complètement toutes les théories que cette question a pu faire naître. J'ai tenté seulement de fixer les traits communs à la plupart de ces théories, et j'ai cherché la religion chinoise là où seulement on peut la rencontrer, c'est-à-dire dans les convictions populaires, le sentiment général des prêtres, enfin les petits livres qui se vendent le plus (1). J'ai poursuivi cette enquête dans des provinces différentes, et jusque dans la capitale, ce qui me permet de considérer la théorie dont l'exposition va suivre comme la plus généralement admise par l'ensemble du peuple chinois.
Si l'on se plaçait à ce point de vue étroit et faux d'après lequel il y aurait en Chine trois religions, celle de Confucius, ou la religion officielle, celle de Lao-tsô ou du Tao, ou religion nationale, enfin la religion naturalisée de Bouddha, on ne saurait comprendre que le même enfer, expliqué dans le même livre, puisse être admis par les sectateurs de ce qu'on est tenté de prendre pour trois systèmes religieux arrêtés et complets.
(1) Entre autres les révélations de Tan-tehô Isun-tchô, qui fut admis à visiter les enfers et y reçut un livre qu'on pourrait appeler le Guide du damné.
Il en est cependant ainsi : Confucius et ses disciples n'ont point prétendu résoudre le problème de la vie à venir; mais il n'y a pas de sectateur de leur doctrine qui ne révère quelque idole ou n'admette quelque donnée d'un autre culte. On peut donc dire que les sectateurs de Confucius, n'ayant pas d'enfer qui leur soit propre, se servent volontiers de celui des autres.
L'enfer chinois est une sorte de compromis entre les partisans de Tao et ceux de Bouddha. Ils évitent de se damner mutuellement sous le seul prétexte de la religion, bien qu'en théorie la loi de Bouddha regarde le meurtre des animaux comme un grand crime, et que les sectateurs du Tao commettent ce crime sans répugnance. C'est qu'en effet les bouddhistes chinois pourraient dire qu'il y a longtemps qu'ils ont changé tout cela, et que ce qu'ils enseignent et ce qu'ils font eux-mêmes n'a que peu de rapport avec les enseignements ou les actes de leur fondateur. Les dieux, les génies ou les princes de l'enfer sont acceptés également par les deux religions. Chacune, cependant, en révère plus particulièrement quelques-uns, auxquels elle-même a donné naissance. C'est ainsi que quelques fonctions infernales sont exercées à la fois par deux personnages qui semblent représenter les deux cultes. Les deux sectes ne sont pas non plus parfaitement d'accord sur le lieu de l'enfer : les bouddhistes ne le déterminent pas nettement et l'appellent simplement Ti-yu; les tao-ssô, au contraire, le placent sur la terre, ou presque sur la terre, et en font une cité du nom de Fon-lb- tuieh, dont l'entrée serait dans le Sso-tmuen. Je suis porté à croire qu'il n'a jamais existé de ville terrestre de ce nom, et il est possible que les tao-ssô du Ssotmuen placent l'enfer dans une autre province.
L'enfer des bonzes japonais est régi par un juge suprême des morts nommé, d'après Kaempfer, Jemma 0, devant lequel toutes les fautes des hommes viennent se peindre dans un miroir. Les talapoins, ou bonzes siamois, comptent huit grands enfers, entourés chacun de seize et de quarante enfers plus petits, et leur imagination a inventé pour chacun de ces enfers des tortures différentes. Les bonzes chinois sont, pour le plus grand nombre au moins, étrangers à ces deux doctrines. Comme les autres Chinois, ils comptent dix enfers ou régions infernales (Ti-yu), qui comportent soixante -douze étages ou degrés. Tous les morts descendent aux enfers et y sont jugés. Les bons ne font que les traverser pour arriver à une métempsycose heureuse. Les méchants, d'après le nombre et le degré de leurs fautes, y séjournent plus ou moins longtemps, mais non pas éternellement ; ce n'est, à proprement parler, qu'un purgatoire dont ils peuvent être délivrés par de pieuses prières ou une sainte intercession. Ce n'est pas qu'il n'y ait dans le bouddhisme des crimes irrémissibles, tels que le parricide et l'expulsion ou la dispersion des prêtres ; mais le bouddhisme chinois n'ose pas être si sévère.