USAGE DES TEMPLES
brûle-parfums de plusieurs dimensions. On y remarque aussi quelquefois, suspendus au plafond, autour de l'autel ou au-dessus de la porte, des ex-voto, tels que tableaux, modèles de navires, béquilles, etc. Près de la chapelle principale, on remarque souvent une petite pièce appelée men-tan : c'est la salle consacrée à la méditation ; d'autres fois, cette salle est placée ailleurs. Quelques petites chapelles reçoivent des cercueils et des morts qu'on y laisse plusieurs mois. Derrière la chapelle principale, et sur les côtés des dernières cours, se trouvent les logements des prêtres, assez rarement donnés aux étrangers. C'est dans des chambres qui leur sont spécialement destinées, ou dans les chapelles elles-mêmes, qu'on les fait coucher. J'ai passé moi-même bien des nuits en la société des dieux; j'ai fait faire ma cuisine au pied de leurs autels, qui m'ont servi de table et de bibliothèque. Cette familiarité ne blesse pas les prêtres ; elle est dans les usages : ce n'est pas même une inconvenance que d'allumer une pipe aux chandelles qui brûlent en l'honneur de la divinité. Les temples et les couvents sont autant d'auberges ou de caravansérails; la piété de ceux qui les ont élevés a été intelligente, et la façon dont leurs intentions sont comprises est vraiment libérale. 11 y a dans les villes des édifices destinés aux voyageurs de distinction, et qu'on appelle des ksh-kwan ; il y a aussi des auberges et des cabarets pour les campagnards. J'ai habité des lam-kwan et d'autres édifices du même genre; ils m'ont paru moins bien tenus que les temples, qui sont aussi mieux situés, plus gais, plus aérés, plus vastes, et dans lesquels on dispose de tous les prêtres, très-empressés à rendre service, à faire de petites commissions, à conduire les domestiques au marché, à aller chercher de l'eau, du charbon, etc., et qui gagnent bien ainsi la petite offrande qu'on leur fait en partant et qu'ils ne réclament pas.
Les temples étant des auberges, il est naturel que les gens de tel pays descendent plus habituellement dans tel temple, et ceux de tel autre pays dans tel autre temple ; il peut se faire que certain dieu ait plus de dévots dans le Nord, tel autre dans le Midi, etc. Il en résulte que chaque corps de nation, ou l'ensemble des gens de chaque province étrangère établis dans une ville, a son temple, aux réparations et aux frais duquel il prend part, et dans les cours duquel ont lieu ses meetings; car les réunions publiques en vue d'élections de syndics, d'élections municipales, de vote de témoignage de reconnaissance, et pour bien d'autres objets, ne sont point interdites en Chine, comme dans des contrées où l'on se prétend très -avancé parce qu'on ne s'aperçoit pas que le mouvement rapide que l'on constate s'effectue à reculons.
C'est dans le temple de Tmeh-xwah qu'ont lieu les réunions des gens de la ville même, à moins que quelque temple plus vaste n'offre plus d'avantages.
En temps ordinaire, il y a dans les cours des temples des mendiants, des chanteurs,
des conteurs, des poètes comme à Rome dans les bains, des marchands de toute espèce, quelquefois des boutiques. On y joue des gâteaux et des bonbons , les enfants viennent s'y ébattre, les saltimbanques y avalent des sabres et y rendent de la filasse enflammée. Ces cours sont les forum du peuple chinois, et les chrétiens qui ne les fréquentent pas sont par cela seul comme hors du forum et de la cité.
Les temples chinois, les couvents surtout, ont souvent leur tour, comme les mosquées ont leur minaret, et nos églises leur clocher. Ces tours, appelées ta (1) etpao-ta, ou tours précieuses, ordinairement isolées, servent à abriter les cloches ou les instruments que nous appelons gong, et que les Chinois nomment tiuin dans les temples et ne nomment gong nulle part; instruments à l'aide desquels on mesure le temps et signale les prières. Ces tours se ressemblent assez : celle de Nankin, revêtue en porcelaine et appelée tour d'émail, Lyeb'-li ta, est la plus célèbre. D'après la notice donnée par les prêtres, elle paraît avoir été construite en 1430; mais le monastère auquel elle appartient, le Pao-nnan ssô, ou couvent de la reconnaissance, est extrêmement ancien. Elle fut frappée par la foudre et rebâtie aux frais de l'empereur Kya-kifi en 1801. Je ne sais si les rebelles ne l'ont pas abattue depuis. Sa hauteur est de 329 pieds chinois et 49 centièmes; elle a neuf étages, en l'honneur des neuf cieux; elle supporte en dehors cent vingt-huit lampes et cent cinquante-deux cloches. On a placé tout en haut un vase en bronze consacré au ciel, des offrandes, des amulettes, et quatre volumes traitant de Ti-tsah wan, d'O-mi-to fo, de Illô-kia a-ni fo et de Tsi-jen. J'ignore ce qu'on entend par Tsi-jen, ou Tsi jen.
On monte souvent dans ces tours, du haut desquelles on jouit d'un panorama très— étendu et en général riant ou pittoresque; car la Chine, qui présente les aspects les plus variés, est généralement très-belle, ici en raison de sa fertilité, là en raison de ses reliefs, partout en raison de la douceur chaude de son climat, ou du moins de la chaleur vivifiante de ses étés.
Les monastères, habités les uns par des hommes, les autres par des femmes, ne diffèrent des temples que par l'addition de nombreux pavillons, quelquefois réunis et quelquefois isolés, destinés au logement des religieux. Le nombre de ces religieux s'élève quelquefois à plusieurs milliers ; ils habitent alors de petits villages, ou des huttes disséminées, ou même des grottes taillées dans le roc. Quelques couvents ont des bibliothèques; il semble, toutefois, que les offices et la récitation du chapelet y
(I) Ou tay et l'ay. Ce mot est un de ceux, en petit nombre, dans lesquels le t est habituellement, mais non par tous les gens instruits, prononcé avec emphase, comme le L arabe. Je ne note pas cette prononciation emphatique, parce qu'elle est rare, peu constante, et constitue seulement un degré dans l'articulation d'une même lettre. Si toutefois l'on voulait reproduire d'une manière absolue la prononciation des mots chinois, on devrait la marquer; mais il faudrait marquer bien d'autres choses encore.
COUVENT Sl'H UN ILOT DU YAN-TSO KYAN, PRÈS DE TCHEX-KYAX.
On aperçoit à gauche, sur le dernier plan, les murs de TVlieû-kyan et deux tours basses, dont l'une porte trois pots à fumée : c'est un télégraphe ou tour à fumée (yen-tay).
emploient tout le temps des moines, qui se livrent peu à la lecture et qu'on entend répéter constamment : « O-mi-to fo ! O-mi-to fo ! »
Les monastères les plus célèbres sont situés sur des hauteurs ou dans des îles, afin d'isoler autant que possible les religieux. Leurs oratoires sont alors fréquentés seulement par les voyageurs, les marins, et des pèlerins venus quelquefois de fort loin.
Presque tous les monastères sont bouddhistes : les tao-sso en ont cependant aussi dont l'aspect est à peu près le même. Ceux des ma-môn, ou bouddhistes de la secte thibétaine, se rencontrent fréquemment dans le Nord : nous en avons occupé quelques-uns pendant la dernière campagne. Leurs moines, qui habitaient souvent de petites maisons et cultivaient de petits jardins, paraissaient plus pieux et plus intelligents que les autres : ils portaient de longues robes jaunes et un chapeau jaune d'une forme aplatie, comme celui de nos marins ; ils avaient toujours un énorme rosaire à la main.
Le monastère de P«-to, sur l'île de ce nom, à l'est de l'archipel de Chusan, est l'un des plus importants de la Chine; on y compte cinq mille religieux. C'est là qu'est l'oratoire principal de Kwan-yin, où Bouddha est honoré en même temps qu'elle : on en attribue la fondation à un prince de la dynastie des Lean. D'après les petits livres qu'on y distribue, les barbares à cheveux rouges, c'est-à-dire les Hollandais, l'auraient pillé en 1666; leur flotte se serait rendue de là au Japon, et, à son retour, chargée des marchandises les plus précieuses, aurait été assaillie par une tempête et aurait entièrement péri, en châtiment de son impiété. Deux choses sont probables dans ce récit : l'attentat reproché aux Hollandais et la destruction de leur flotte par un typhon ; c'est, comme disent les Indiens d'Amérique, deux vérités contre un mensonge, c'est-à-dire tout ce qu'on peut raisonnablement exiger des moines de Ps-to.
L'oratoire de Tyen-xo, dans l'île de Mei-luies, est du même genre; mais il est gardé et servi par un petit nombre de prêtres seulement. J'en possède une belle description, avec une vue panoramique des diverses constructions et des divers temples de l'île : on y remarque une chapelle de Bouddha, une chapelle de Kwan-yin, et un immense rocher qui, par sa forme et sa position, paraît être une pierre levée, un menhir, et que l'on appelle Kwan-yin mô, ou la pierre de Kwan-yin. Les murs de la ville de Pih-xae terminent le tableau.
Plusieurs des îles du Yan-tsô kyan ont aussi leurs couvents célèbres. Je donne ici, d'après un tableau chinois, la vue d'un couvent situé près de Tmeh-kyah.
J'indiquerai ici, avec leur date, les principales fêles ou anniversaires et naissances, ruen-ji, des tao-ssô. Le premier chiffre donne le numéro du mois chinois, et le second indique le jour de ce mois dans lequel tombe la fête.