ISLAMISME EN CHINE
Les musulmans sont très-nombreux en Chine : on en rencontre surtout dans le lïlen-si, le Illan-si, le Xo-nan, le Xb-pey, le Yun-nan et le Kwan-Tsii. Il y en a beaucoup encore dans le Tmi-li; la province qui en compte le moins est peut-être le Kyan-SK.
Il est évident que l'islamisme a été introduit par des Arabes par mer et par le sud, et par des Turcs par l'Asie centrale, l'ouest et le nord. On ne saurait affirmer que les uns aient paru avant les autres. On voit cependant, près de Canton, un tombeau musulman nommé Illyan fan, ou tombeau de l'Echo, à cause d'un écho qui s'y rencontre. Ce tombeau, d'après une inscription qui l'accompagne, aurait été élevé à un oncle maternel de Mahomet, roi de Médine, envoyé en Chine pour y faire connaître la nouvelle loi, en la sixième année de l'hégire. Dans le nom chinois qui est donné à cet oncle du Prophète, il est difficile de retrouver un nom arabe, et le Prophète avait sans doute plus d'oncles que nous n'en connaissons. Il est certain que de son temps, et du temps des quatre khalifes légitimes qui lui succédèrent, des musulmans d'un rang élevé furent envoyés à divers princes pour les sommer d'embrasser l'islamisme quand ils les croyaient faibles, ou les y inviter quand ils les trouvaient forts. C'est ainsi, parait-il, qu'Eyoub se rendit à Constantinople, dont il est aujourd'hui le patron.
Nous savons qu'Aroun-er-Rachid envoya des ambassadeurs en Chine ; nous savons que plus tard les Arabes commerçaient à Kan-p», ville située sur les cotes de la province actuelle de Tiuo-kyah; nous savons encore que, dans les mers de Chine, ils avaient devancé les Portugais et les Espagnols. Nous avons même des relations arabes; elles ne méritent malheureusement aucune confiance : les Arabes sont des enfants ignares et menteurs; le plus célèbre de leurs voyageurs, Ibn-Batoutah, n'est qu'un autre Sinbad. Il n'y a dans ce qu'il dit de la Chine rien d'intéressant, ni même de probable. Comment croire un conteur qui, au quatorzième siècle, rencontrait à Calicut quinze vaisseaux chinois dont chacun portait mille hommes? Quiconque a vu les navires chinois ou connaît un peu l'histoire de la Chine ne peut que sourire à de pareilles imaginations. Ce qui pouvait se conter à des Arabes n'est pas toujours digne de nous être conté. Ibn-Batoutah avait vu aussi une nation de protées, affranchie des besoins terrestres, et dont le regard donnait la mort. Ces récits anciens, pleins de fables qu'on prétend expliquer, pleins de noms inventés qu'on s'empresse, sans la moindre critique, d'identifier avec d'autres noms, sont le plus grand écueil des études historiques.
Les musulmans que j'ai rencontrés dans le nord de la Chine m'ont dit que leur religion y était entrée seulement en la deuxième année Tuien-kwan du règne de Taitsbn, deuxième empereur de la dynastie des Tan, c'est-à-dire vers 628 de notre ère.
Des musulmans venus de loin, soit du Turkestan, soit de l'Inde, étaient parvenus à chasser des diables qui tourmentaient l'empereur et l'avaient contraint à faire périr son propre fds. Trois mille musulmans, formant trois corps de troupes de mille hommes, furent alors appelés dans l'empire et concoururent à sa défense. L'empereur leur donna trois mille femmes. Les chefs de deux des troupes mentionnées plus haut étant morts, le troisième réunit tous les musulmans sous ses ordres. Il me semble que je n'avais trouvé aucun informateur qui sût son nom ; en tout cas, je ne le sais point en ce moment.
Ces musulmans étaient sunnites ou orthodoxes, comme le sont encore leurs descendants et ceux qu'ils ont convertis. On sait que l'orthodoxie de l'islam admet quatre rites, qui ne diffèrent que peu l'un de l'autre. Les musulmans dont je parle suivent le rite de l'imam Azam Abou-Hanifa, qui est le plus ancien et le plus estimé : c'est celui des Turcs, des Turcomans et des Indous. Les Arabes sont plus généralement attachés : ceux de Syrie, d'Algérie et du Soudan, au rite de l'imam Malek; ceux d'Egypte et d'Arabie, au rite de l'imam Chafey. Le quatrième imam, Hanbal, n'a que peu de sectateurs, presque tous en Arabie.
Les chiites, ou schismatiques musulmans, qui ont pour berceau la Perse, parurent en Chine il y a une centaine d'années; ils y sont peu nombreux encore et ne possèdent que deux des vingt-quatre mosquées de Pékin. Je n'ai point eu l'occasion d'en voir.
J'ai trouvé chez les autres la plupart des ouvrages renommés des théologiens du rite hanefi, ceux des disciples de l'imam Azam, par exemple. Ces ouvrages sont trop connus de ceux qui s'occupent de l'Orient musulman pour que j'aie besoin d'en parler ici. Reaucoup de ces livres avaient été écrits (car ce sont toujours des manuscrits) hors de la Chine; d'autres étaient des copies faites en Chine, avec le soin le plus scrupuleux. Les caractères chinois n'y étaient employés que pour le numérotage des volumes ou d'autres indications extra-religieuses.
Un fait extrêmement remarquable, c'est qu'il n'existe ni aucune grammaire arabe écrite en chinois, ni aucun dictionnaire arabe-chinois, de telle façon que l'enseignement élémentaire de l'arabe est en Chine purement traditionnel, et qu'à un degré plus élevé cet enseignement a pour unique base les traités arabes eux-mêmes. On comprend que, dans des conditions semblables, il faille des années pour arriver à lire le Coran. Très-peu de musulmans sont à même de le faire, bien que chaque imam s'applique à former quelques élèves. Ce qui empêche la tradition de se perdre, c'est l'arrivée assez fréquente de nouveaux imams nés en Arabie ou dans un pays où l'arabe est assez généralement entendu. Un tiers ou un quart des imams appartiennent à cette classe; et lorsqu'on a sous les yeux un certain nombre de musulmans chinois, on ne manque jamais de remarquer parmi eux des figures qui rappellent le type des Arabes
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jaunes ou bronzés du Hedjaz, de l'Yémen et de l'Oman. Les Chinois prononcent mal le Coran. Il leur manque, en effet, plusieurs des articulations de la langue arabe, et ils ne peuvent arriver à rendre les combinaisons de consonnes, si fréquentes dans cette langue; quand donc ils rencontrent deux consonnes qui se suivent, ils ont soin de les séparer par une voyelle. Les musulmans ne font usage de la langue chinoise pour traduire ni le Coran, ni aucun ouvrage religieux du premier ordre. On dit qu'ils donnent à Dieu les noms de Tyen (ciel) et de Turs (seigneur). C'est peut-être pour être entendus des idolâtres : entre eux, ils ne parlent de Dieu que sous son appellation arabe d'Allah. Les Turcs, du reste, et les Persans emploient dans la conversation les mots de Tanri et Koda (gott) comme synonymes de l'arabe Allah, qui est seul usité dans le culte et dans les livres religieux. Les musulmans chinois possèdent tous un nom arabe, mais ne sont désignés d'ordinaire que par leur nom chinois. En Chine, du reste, les étrangers eux-mêmes reçoivent ou prennent tous un nom ou sobriquet chinois, en raison de la difficulté qu'éprouvent les indigènes à faire entendre et à se rappeler des sons étrangers.
Il y a parfois dans les mosquées des inscriptions chinoises; elles imitent de trèsprès, mais ne me paraissent pas traduire littéralement des versets du Coran.
ATsaï-tsun, j'ai lu Tmi sin p>>- xbii, c'est-à-dire (Dieu est) très-pur, sans impureté (pas trouble).
A Tyen-tsin , j'ai lu les trois inscriptions suivantes :
Tsin tmen t» i. — Wey i h orl. — Tiuen tsin tuiun i.
Soit à peu près :
(Dieu est) pur, vrai, seulement un. — J'affirme (je témoigne) un, pas deux. — Vrai, pur, invariable.
Dans le logement des imams, on voit un calendrier chinois et arabe donnant la concordance des mois de l'année courante. En tète de ce calendrier est placée une inscription arabe qui varie d'année en année. Celle de cette année portait les mots : Soum, Zekia, Salata, Chehadè; c'est-à-dire : Jeûne, aumône, prière, profession de foi. Il n'était pas question du cinquième précepte de l'islamisme, le pèlerinage (el hadj). L'imam auquel j'en parlai me répondit que ce précepte était d'un accomplissement à peu près impossible pour eux, en raison de la distance de la Mecque et des difficultés ou de la cherté du voyage.
Les calendriers sont imprimés à Pékin et envoyés de là à toutes les mosquées. On m'en avait donné un, mais je l'ai perdu avec tous mes effets.
Je ne crois pas avoir besoin de décrire ici l'islamisme des Chinois et ses pratiques. L'islamisme et ses pratiques sont les mêmes partout, et j'ai pu me convaincre que la Chine ne faisait pas exception à cette règle.
La seule particularité que l'islamisme m'ait présentée en Chine, c'est que les musulmans morts ne sont pas placés dans une bière plus ou moins fermée, comme cela a lieu dans les autres pays musulmans, mais sont portés par quatre hommes dans une sorte de grande civière couverte, dont la partie inférieure s'ouvre comme une trappe lorsqu'on est arrivé sur la fosse mortuaire, livrant ainsi directement le cadavre à la terre. C'est, du reste, une tradition (hedissa) du Prophète, que les tombeaux doivent rester entr'ouverts, afin de laisser une chance de salut à ceux qui, tombés en léthargie, seraient enterrés par erreur. Cette tradition est presque partout tombée en désuétude.
Les mosquées chinoises sont généralement propres et bien tenues; elles ressemblent à toutes les mosquées par leurs traits principaux. Elles sont d'ordinaire flanquées d'une tour carrée de peu d'élévation, qui rappelle un minaret, mais ne sert point à l'annonce de la prière, cette annonce (eddan) se faisant dans la cour même •de la mosquée ou sur les marches du sanctuaire.
Sur la porte des mosquées on lit souvent : Xwei-xwe tan (salle des Xwei-xwe), les musulmans étant connus en Chine sous ce nom ou sous celui plus abrégé de Xwci-tso. Ils se qualifient aussi, comme leur foi, de Kyao-mon; mais entre eux ils prennent toujours le titre de mousoulmani.
Musulman est un mot turc; c'est, à peu de chose près, le pluriel du mol arabe muslim (résigné), pluriel muselmin, qui a le même sens, et dont la racine est aussi celle du mot islam.
Les musulmans se distinguent des idolâtres par de petits bonnets hémisphériques ■de toile bleue et peut-être blanche : je n'en ai toutefois jamais vu que de bleus. Ils placent dans leur maison la représentation de l'aiguière (en arabe, ibrik; en chinois, taii-xs) qui sert aux ablutions.
Les mosquées s'appellent en chinois Li-paë sso, ou temples hebdomadaires, comme les synagogues. Les musulmans les nomment aussi Tsin tuien ssô, temples du (dieu) pur et vrai (1). Les imams sont appelés lao-inô-fs (vieil instituteur), terme trèshonorable aux yeux des Chinois, et quelquefois pa-pa, ce qui signifie tout simplement papa, ce mot de la langue universelle, usité par presque toute la terre, n'étant pas moins employé par les enfants de Pékin que par ceux de Paris ou de Londres.
Les musulmans se soumettant à certaines cérémonies chinoises, acceptant le culte de Confucius, par exemple, peuvent être magistrats. Beaucoup sont employés par le
(I) On ne saurait traduire ici, bien que la langue chinoise s'y prête également, les mots chinois par ceux de lemple pur et vrai ou de temple de la pureté ou de la vérité, parce que les mots Tsin et Tchen, soit qu'on les traduise par pur et vrai, soit qu'on les rende par évident et sincère, expriment des attributs et sont presque des appellations d'Allah, comme on le voit par les noms propres Abd-et-Taher, Abd-es-Sadik (serviteur du Pur, serviteur du Sincère), etc.