‹ Mémoires sur la ChineChapitre 143 sur 220 · MISSIONS CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

MISSIONS CATHOLIQUES

Je crois qu'ils ont fait fausse roule et que, cherchant le seul royaume de Dieu, ils reviendront sur leurs pas. J'ai entendu des chrétiens se plaindre d'être obliges de s'agenouiller. Je ne sais depuis combien de temps cet usage existe en Chine, mais je sais qu'il répugne justement à tout le peuple, et qu'il y a même des gens dont le métier est de porter devant les magistrats les affaires d'autrui bien moins pour les discuter que pour dispenser ceux qu'ils représentent d'un hommage humiliant. Que cet esprit soit ancien ou nouveau, qu'il soit une réaction contre la conquête ou résulte seulement du contact de l'Europe, je l'approuve pleinement, et je suis convaincu qu'il n'est pas un homme libre ni un homme civilisé, dans le monde, qui pense autrement que moi ou qui ose le dire.

En outre de quelques établissements en Europe, tels que le séminaire chinois fondé à Naples par le père Ripa, les missions catholiques ont à Pinang, à Singapour, à Macao, à Sikawey, près de Chang-hai, des écoles, des collèges, des séminaires. Je regrette d'avoir à dire qu'on y enseigne peu de chose, et que c'est par les missionnaires protestants ou par des hommes étrangers aux missions que la science européenne entre aujourd'hui en Chine. Le premier et le plus grand de ces protestants, Morrisson , fondateur du collège anglo-chinois de Malacca , parlant des anciens jésuites, a dit, cependant, que les Chinois leur devaient tout ce qu'ils savent : « To » them the Chinese are indebted for ail the sciences they possess. » — « On nous écoute avec faveur, parce qu'on voit en nous des hommes savants », disait un de ces premiers apôtres. Les temps ont changé, mais le passé peut renaître, et tant de couvents fermés en Italie ont peut-être une porte destinée à s'ouvrir sur la Chine.

En attendant, les missionnaires enseignent aux Chinois le latin : il y a certainement quelque chose de grand dans la persistance de cette langue royale qui, n'étant celle ni de la Bible, ni de l'Évangile, après s'être imposée à l'Église, veut, devenue catholique, s'imposer par l'Église à l'univers converti. Ni l'Église, ni cette langue, ne se sont laissé abattre ou intimider par aucun échec, aucune révolution. Le vieux inonde, tout en ruines, les voit encore debout, calmes et fières, sur un sol branlant. C'est ■cependant une protestation vaine que cette protestation du latin, et non point même du latin de Virgile, mais du latin de l'Église, contre le temps qui emporte les idiomes comme les peuples qui les ont parlés et les souvenirs qu'ils gardaient. Et puisque l'Église reconnaît un rite grec, un rite arménien, un rite syriaque, peut-être auraitelle pu reconnaître un rite de plus, au lieu de prétendre lier la Chine, à travers tant d'espace et de temps, au fantôme de Rome. Le monde se meut, les hommes vivent, Je théâtre change, et l'homme doit étudier surtout ce qui est vivant et donne la vie; ce n'est pas à la cité de Marius, c'est aux comptoirs de l'Europe marchande que la Chine, riche et populeuse, doit se rattacher. Sans doute, l'Église est neutre, et ni le français,

ni l'anglais, ni le chinois, ne sont sa langue : elle peut cependant parler toutes les langues, comme ses premiers apôtres; elle peut enseigner chacun dans son idiome, et pour hâter le règne de Dieu, pour travailler à la fraternité de tous les hommes, c'est l'Europe vivante qu'elle doit ouvrir à l'Asie.

C'est avec R. Morrisson D. D. que commencent en Chine les missions protestantes. Il y vint en 1807 et y mourut en 1834. Il avait pris d'abord l'habit chinois; il y renonça. «Mon intention était bonne, dit-il ; mon inspiration était mauvaise. » Peutêtre se trompait-il. Le christianisme n'a point d'habit; il n'est d'aucune nation: « L'homme sage, dit Confucius, s'habille comme les peuples qu'il visite. » Nos coutumes, notre habit, éloignent de nous les Asiatiques; je crois même que les missions prolestantes rencontrent dans la présence des femmes des missionnaires leur obstacle le plus grand. Ces femmes se signalent assurément par un sentiment élevé de tous leurs devoirs, par la plus généreuse abnégation, par une charité admirable; et cependant il y a dans les habitudes libres des Européennes quelque chose qui répugne à la pudeur de l'Asie, pudeur moindre que la nôtre en bien des choses, mais plus facile à choquer en quelques autres. Si, de plus, notre costume, suffisamment familier aux Asiatiques, n'excite plus que rarement leur surprise, le bizarre et disgracieux accoutrement de nos femmes, les crinolines démesurées, les chapeaux étranges, produisent toujours sur eux un effet dont la religion ne saurait tirer de profil (1).

Morrisson, sinologue éminent, traduisit la Bible avec l'aide de Milne; elle fut publiée en chinois en 1823. Il a fondé le collège de Malacca; il a composé un dictionnaire fort incomplet, mais dans lequel on trouve des indications d'une grande valeur sur ce qui regarde les connaissances et les mœurs des Chinois ; et, comme le dit son épitaphe, il fut de ceux qui, par leurs études et leurs livres, ouvrirent la Chine aux Anglais.

Depuis R. Morrisson, qui appartenait à la Société des missions de Londres, jusqu'en 1851, dix-huit associations différentes anglaises, américaines, suisses et alle-

(I) Celle façon de se vêtir nous paraît naturelle, tant nos yeux y sont faits; pour comprendre ce qu'elle a de disgracieux, il nous suffit cependant de reporter nos regards sur le véritable dessin des formes humaines, sur les Venus de nos musées : tout ce qui rappelle la nature est beau, tout ce qui la défigure est laid et prèle a rire quand on le voit pour la première fois. Un ambassadeur marié perd en Asie la moitié au moins de son prestige. Beaucoup de gens pensent que nous ne devons rien sacrifier à l'opinion de l'Asie : je crois que nous devons montrer à l'Asie tout ce qui chez nous est véritablement grand et beau, mais non point ces petitesses que le vulgaire européen ne dislingue pas du resle. Nous ne pouvons espérer qu'elles entraîneront tout d'un coup l'admiration de peuples innombrables; que la danse, qu'ils rattachent, comme nos maîtres les Romains, à la prostitution, leur semblera le plus noble exercice dès qu'ils verront danser tristement des Européens vêtus de noir et des Européennes vêtues de rose. On a vu des princes musulmans donner des fêtes aux femmes européennes; leurs propres femmes n'y assistaient pas.

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