ÉTAT FINANCIER
sonl hors de toute proportion avec les frais qu'il s'agit de couvrir : des cultivateurs sont dépouillés, des marchands ruinés, l'agriculture et le commerce sont inquiets, la désaffection gagne toutes les classes, et les gagne d'autant plus que l'exaction est souvent accompagnée de violence ou consommée avec une perfidie cruelle. Il est, par exemple, des dons gratuits à faire à l'empereur auxquels on peut se refuser sans être passible d'aucune pénalité légale; mais celui qui oserait se prévaloir de cette garantie mensongère ne tarderait pas à être impliqué dans quelque affaire criminelle ou accusé de commerce avec les rebelles.
Les magistrats soumettent à des droits arbitraires les plaideurs, les marchands, les voyageurs; un gouverneur a répondu même à une requête qu'on lui adressait à ce sujet, que prétendre remédier à cet état de choses serait chercher une popularité injuste ; que le mal ne pouvait être supprimé, qu'il fallait se borner à le circonscrire. Ce qu'on appelle en Turquie l'avanie, c'est-à-dire l'extorsion, est pratiqué souvent : les particuliers riches, les communautés, les sectes peu nombreuses et peu populaires en sont victimes; les chrétiens l'ont été souvent en Chine comme en Turquie, non parce qu'ils étaient chrétiens, mais parce qu'on pouvait les piller sans s'exposer à une émeute.
Pour organiser une force armée digne de ce nom, rétablir l'ordre dans les provinces soulevées, mettre un terme à la concussion en payant régulièrement les fonctionnaires, enfin réparer les canaux et subvenir à d'autres travaux utiles, le gouvernement ne peut compter sur ses revenus actuels, dont l'insuffisance est évidente. 11 ne saurait non plus sans danger accroître notablement les contributions, à moins de les faire voter par le peuple, ou de laisser au moins au peuple le libre vote et la gestion des fonds provinciaux et communaux; mais un emprunt lui serait dès à présent trèsfacile : les revenus de la douane, qui croissent rapidement, et ceux du sel le garantiraient; il pourrait, je crois, être conclu à 12 pour 100. Des capitaux européens pourraient s'y engager; toutefois, comme les capitaux ne manquent pas en Chine el que la confiance inspirée au public chinois par les banques européennes est trèsgrande, je crois qu'il serait facile à ces banques d'attirer à elles des capitaux qui se dissimulent aujourd'hui et ne seraient pas directement offerts à l'État, et de prélever sur le prêt de ces capitaux une commission assez élevée. Cette commission sérail comme le rachat de la mauvaise réputation d'un gouvernement qui ne saurait plus spolier son peuple dès que les Européens se seraient placés entre ce peuple et lui.
ïM
Effeetit probable. — Organisation. — Insignes. — Solde et râlions. — Contingents. — Armement.
Fortification.
Le despotisme peut s'appuyer sur une armée composée ou de mercenaires étrangers ou d'esclaves, ou recrutée parmi les conquérants : les janissaires et les mamelouks en sont des exemples assez connus; mais de telles armées, protégeant seules le trône, finissent par en disposer et par en disposer trop souvent; le pays tombe dans l'anarchie militaire, la pire de toutes les anarchies. Les conquérants de la Chine ont agi autrement : ils ont peu à peu licencié la nation qui leur servait d'armée ; ils lui ont laissé l'apparence seule d'une organisation militaire; ils lui ont conservé quelques titres et continué des subventions qui font de cette prétendue armée comme un atelier national; ils ont en même temps découragé chez le peuple vaincu l'esprit militaire : ils se sont alors maintenus, non par aucune force qui leur fût propre, mais par la seule faiblesse de ceux qui pouvaient les menacer. Si leur empire eût été seul dans le monde, ou le plus puissant du monde, comme le croyait leur ignorance, une telle politique eût pu être sage : en face des progrès de l'Europe, elle était imprudente; les événements l'ont assez fait voir.
Si l'on se fiait à certains documents officiels, l'empereur de la Chine commanderail à trois cent mille soldats tartares, à six cent mille soldats chinois ; il aurait même une marine nombreuse. Le savant M. Wade a publié, en 1851, d'après ces documents, un travail curieux qu'un Français a traduit sans rappeler le nom de l'auteur. Ce travail résume ce que le gouvernement chinois raconte de ses forces; mais ce qu'il en raconte diffère de la vérité, car son armée n'est, suivant l'expression
nationale, qu'un tigre de papier. L'armée proprement dite se compose essentiellement de ce qu'on appelle les huit bannières et de la bannière verte.
Sous les huit bannières, on a groupé des Mantchous, des Mongous et des Xankyun ou Chinois attachés aux Tartares avant la conquête. Les troupes, ou plutôt les ramilles très-pacifiques de ces huit bannières, sont cantonnées sur divers points de la Chine; une solde et des rations sont allouées à tous les hommes valides des trois premières bannières (jaune bordée, blanche, rouge); une partie de ceux des cinq autres bannières sont soldés et nourris de même. Ces garnisons, sur le nombre actuel desquelles je ne suis point fixé, ou plutôt ces populations, sont placées sous l'autorité militaire d'officiers généraux tartares du 1er rang, 2e classe, qualifiés de tsyan-kyun ou de tb-tbil. Leurs autres officiers sont le fe-tK-tsh, 2e rang, lre classe : le tuiehuiao-yu, 3e rang, lrc classe; leiuyé-lih, 3e rang, 2e classe; le fan-mao-yu, 4e rang, lre classe; le tso-lin, 4e rang, lre classe; le fah-yu, 5e rang, lre classe; et le myaoki-kyao, 6e rang, lre classe.
On a évalué à cent trente mille hommes, dans et autour de Pékin, les forces des huit bannières; je n'ai pas besoin de rappeler que nous avons pris Pékin, sans que rien ait confirmé cette évaluation. Nous avons rencontré dans les forts quelques soldats tartares en bien petit nombre et largement soutenus par les milices provinciales; nous avons eu à combattre plus tard les contingents de la Mongolie; je ne doute pas que les huit bannières ne nous aient opposé quelques troupes, mais elles représentaient mal une armée de trois cent mille hommes et une garnison de cent trente mille.
La seule force réelle peut-être que fournissent les huit bannières est la garde impériale ou plutôt la garde de la personne impériale, tsin-kyun-yih, qui peut compter de deux à trois mille hommes, et, si l'on y comprend diverses bandes armées vivant autour du souverain, peut s'élever au plus à cinq mille hommes. Le reste reçoit la sportule, boit et mange, laboure, travaille de ses mains et se laisse égorger par les rebelles; on peut dire qu'il y en a trois cent mille. M. Wade suppose qu'ils grèvent le budget d'environ seize millions d'onces d'argent; je n'ai moi-même aucune donnée sur les dépenses de l'État, mais l'estimation qui en était faite jadis dans le China mail, et que je crois trop élevée lorsque je la compare au budget actuel des recettes, que son humilité met à l'abri du doute, donnait à peine à ce chapitre, moins la solde des officiers, mais y compris diverses subventions aux contingents mongous, cinq millions et demi; et si l'on admettait que les rations n'y fussent point comprises, on ne saurait encore élever ce chiffre au-dessus de huit millions, soit au maximum soixante-quatre millions de francs. Ce serait bien peu pour trois cent mille hommes, dans un pays où la milice reçoit un franc par jour, et où la troupe serve reçoit encore,