TITRES ROYAUX
oubliés ou omis à dessein. Bazin en a trouvé, en effet, dans la Biographie générale, deux mille trois cent quarante-cinq, dont sept cents exigeaient deux caractères.
Mais supposons qu'il n'y ait que quatre cent cinquante-quatre noms : chacun de ces noms est représenté par un ou deux caractères idéographiques, dont la prononciation varie de province à province, qui peuvent se lire en toutes les langues par autant de mots différents. Ces caractères ont un sens : supposons-en un dont le sens soit forgeron , il répondra à la fois à tous les noms français dérivés du mot faber : Fabert, Favre, Lefèvre, Lefébure, etc.; aux noms anglais : Smith, Smythe, etc., etc. On voit par là que les Chinois n'ont pas beaucoup moins de noms que nous-mêmes.
S'ils portaient les noms de leurs anciens clans, chacun de ces noms ne serait pas répandu, comme cela a lieu, par tout l'empire. Il y a donc lieu de penser qu'ils se sont distribué, à une cerlaine époque, des noms choisis parmi les mots les plus usuels, et les mêmes ou à peu près, partout, comme on distribue des noms et des numéros pareils aux rues et aux maisons de différentes villes. On dit que ceux du même nom ne contractent pas mariage. Je ne sais jusqu'à quel point cela serait exact dans la pratique ; mais il est certain que ce serait pousser loin la crainte de la consanguinité, car ceux d'un même nom, étant souvent au nombre d'un million, ne sauraient être parents bien proches. Je suis porté à croire qu'il n'y a là qu'une idée superstitieuse. Nous trouverions l'exemple d'une superstition pareille en Australie : dans certaines tribus indigènes, un petit nombre de noms individuels sont, dans un certain ordre, distribués à ceux qui naissent ; et, bien que la consanguinité ne soit pas prise en considération, les hommes d'un certain nom ne peuvent s'unir aux femmes d'un certain autre nom. Cette coutume n'a pas plus de fondement rationnel que l'observation des jours heureux et malheureux ; mais il ne faut pas s'attendre à ce que les actions des hommes puissent toujours s'expliquer par la raison.
Les princes européens prennent les titres de roi, ce qui signifie directeur, magistrat, ou d'empereur, ce qui signifie général (imperator); les princes tartares s'appellent khan, titre féodal commun aux chefs de tribu comme à ceux de nation; les souverains des grands États de l'Asie ne sont pas si modestes : ils s'intitulent roi des rois, grand roi et maha-rajah, ce qui a le même sens; padichah, c'est-à-dire partageur (des couronnes). Le chef de la nation chinoise ne prenait guère dans l'antiquité que les titres de ti ou de wah, seigneur ou roi; les Tiues se qualifièrent de wah, appellation aujourd'hui commune en Chine et considérée comme la traduction du mot tartare khan ; à partir des Tsin, enfin, ils furent appelés xwah-ti et xwan-iuan, termes difficiles à traduire, mais d'une forme superlative, comme souverain suprême, sommité auguste, et que nous rendons par celui d'empereur, parce que nous qualifions
assez ordinairement d'empire soit un vaste Etal entouré d'États subordonnés, soit un État nouveau ou à demi barbare (1).
La souveraineté était d'abord purement élective ; les chefs ou le peuple y portaient, comme cbez les Francs et tous les Barbares, celui qui leur paraissait le plus courageux ou le plus sage. Peu à peu. ce fut au prince qu'il appartint de choisir son successeur, soit parmi les membres de sa famille, ce qui eut ordinairement lieu, soit en dehors des siens, ce qui arriva quelquefois.
Le pontificat, ou plutôt une certaine forme de pontificat, est une des attributions ordinaires des premiers rois et, partant, des chefs des monarchies les plus anciennes. D'après l'antique tradition, les chefs de la nation chinoise, la résumant en leur personne, la représentent devant la Divinité. Suprêmes pontifes du ciel et de la terre, eux seuls leur peuvent offrir des sacrifices; et tandis que les dieux subalternes ou les génies, que les héros et les mânes, souffrent le culte de tous les hommes, le ciel accueille seulement les prières des rois, qui sont ses délégués près de la race humaine.
Les princes chinois se qualifient de fils du ciel, comme les monarques français s'appellent fils aînés de l'Église. Ce titre de fils du ciel n'est d'ailleurs pas particulier à ces princes ; les souverains du Japon le prennent aussi, et ce même titre, écrit avec les mêmes signes, ne diffère d'un pays à l'autre que par la façon de le prononcer (tyentso en Chine, et ten-zi au Japon).
Ce pontificat primitif, on pourrait dire naturel, ne doit pas être confondu avec la théocratie à laquelle les religions prophétiques peuvent donner naissance; avec le khalifat arabe et ottoman, par exemple, exercé par des princes qui se disent l'ombre de Dieu (zil Allah) : dans ces théocraties, le gouvernement est une partie du sacerdoce ; la religion fait toute la loi.
En Chine, au contraire, le sacerdoce n'est qu'une fonction de celui qui gouverne; la religion est vague, entourée de plus de respect que de foi; elle ne s'impose que par l'antiquité de sa tradition, son caractère inoffensif, une certaine poésie; elle est si limitée, d'ailleurs, qu'elle est presque un mythe, et que le pontificat est plutôt encore un titre qu'une fonction.
Le souverain pontificat de l'ancienne Rome était quelque chose d'analogue : César l'avait obtenu; Lépide s'en empara; mais après lui Auguste et tous les empereurs, jusqu'à Gratien qui en répudia le litre, furent souverains pontifes. A Rome alors, comme en Chine aujourd'hui, le pontificat n'était plus qu'une dignité pure, un hon-
I II Pour me conformer à l'usage, j'emploie cette expression, bien que le sens du mot imperator la dût foire rejeter, la traduction de ce mot étant tsyan-kyun, prononcé en japonais sio-goun, ce qui est le litre non du chef de la nation japonaise, mais de son lieutenant militaire.