LES YUEN
vénitien crut devoir la parler au monde des gentilshommes, des soldats et des commerçants de toute l'Europe.
Le monde savant s'est fort occupé de ce livre souvent défiguré, jusqu'ici difficile à entendre. M. Pauthier en a fait une longue et consciencieuse étude; les fragments qui en ont paru portent une vive lumière sur la grande figure du Vénitien : le vrai Marco-Polo va sortir enfin de la tombe. Peut-être en ai-je parlé trop longuement ici ; mais, il faut le reconnaître, son nom doit tenir plus de place dans l'histoire de la Chine que n'en pourraient tenir ceux de vingt empereurs. Marco-Polo nous révéla cet autre monde que notre commerce a conquis et que notre civilisation pénètre. C'est à sa voix que Colomb s'est levé : le Vénitien avait nommé le Japon ; le Génois le chercha, et trouva l'Amérique. Tout ce qui est vraiment grand est simple et paraît petit. C'est d'un contact inaperçu que jaillit la plus éclatante lumière. Ceux que le vulgaire admire peuvent saccager des villes et massacrer des hommes, accroître le, nombre de leurs esclaves ou faire un désert de leurs États; quelques siècles encore, et leurs noms seront perdus; d'autres auront grandi, noms d'ouvriers, de paysans et d'écrivains, qui auront inventé un outil, planté quelque arbre ou fait vivre une idée.
La dynastie des Yuen dura moins d'un siècle ; mais ce court espace fut marqué par de grandes choses : par d'anciens canaux naturels et le lit de quelques rivières, un canal fut ouvert, qui mettait en rapport la Chine du nord et la capitale de l'empire (qui est le Pékin d'aujourd'hui) avec les riches contrées de la Chine moyenne et les embouchures du Yah-tsô kyah. Ce canal, qui supprimait les risques de la mer, s'est envasé de nos jours; car la nature, comme les hommes, ne veut obéir qu'à des maîtres puissants.
Le désert était soumis ou allié ; les nations de l'Asie apprenaient les chemins de la Chine, qui se remplissait de musulmans; les lettres étaient florissantes : Bazin, par ses travaux, nous a mis tous à même d'en juger ; et, en parlant de cette époque, on a vraiment le droit de l'appeler, comme lui, le siècle des Yuen : nous disons ainsi le siècle de Louis XIV.
Mais le nom Tartare était odieux au peuple des San ; l'empire était miné par d'infimes mais innombrables conspirateurs : il suffit d'un aventurier plus audacieux pour soulever toute la Chine et rejeter dans leurs prairies les Yuen, dont les derniers rejetons allèrent régner et s'éteindre à Kara-Korum.
Timour, le plus simple, le plus doux (1) et le plus terrible des exterminateurs, venait
(I) Il était doux et équitable comme Titus, les délices du yenre humain, qui fit périr vingt mille juifs dans le Cotisée, et se repentit en mourant d'avoir eu des rapports criminels avec sa belle-sœur!
de parcourir presque toute l'Asie, marquant son passage par des fleuves de sang et des montagnes de têtes. Comme Alp-Arslan, il rêva la conquête de la Chine; comme Alp-Arslan, il périt au moment de l'accomplir, et une dynastie chinoise s'établit, fondée par l'aventurier vainqueur. Le nouvel empereur prit le nom de Xbh-\vb- , et donna à sa dynastie celui de Min ; il porta ses armes en Corée, dans lTndo-Chine, et contint les Tartares, que ses successeurs soumirent à peu près. Pendant de longues années, il n'y eut plus de ce côté que de petites guerres. La vie des dynasties chinoises se passe à conquérir le désert ; celle des tribus du désert, à préparer la conquête de la Chine. Quand ces tribus s'unissent, la Chine est perdue ; la Chine les divise donc et les surveille. Les premiers Min avaient leur capitale à Nankin ; Xsn-wx avait divisé l'empire en principautés : la guerre en sortit. Son successeur vaincu se fit bonze, comme nos premiers rois se faisaient moines; il eut, comme eux, la tête rasée, et la plupart de ses officiers et des gouverneurs se tuèrent : trait fréquent en Chine, et qui prouve peut-être la crainte d'une mort plus dure, plus encore que le dévouement. Le vainqueur refit de Pékin la capitale : c'était déjà la sienne ; mais qu'il l'ait ou non compris, c'est là que la capitale devait être , pour que , par sa majesté et par ses forces , l'empire pût dominer les Tartares.
La Cochinchine fut l'objet fréquent des entreprises militaires des Min : ces entreprises furent ruineuses et impopulaires. La Cochinchine est un tout distinct, qui ne peut être réuni à la Chine que par les liens d'une civilisation commune et le tribut d'une sujétion respectueuse et presque entièrement volontaire.
Le bétail tartare était, aux marchés des frontières, frappé de droits variables comme le caprice, et que la cupidité grossissait toujours :1a guerre sortit d'un bureau de douane; un empereur vaincu fut prisonnier d'un chef mongou, et celui qui prit sa place ne se pressa point de payer sa rançon.
L'empire des Min s'étendait cependant toujours; des îles lointaines s'y rattachaient. Les Arabes avaient depuis longtemps paru sur les côtes de la Chine ; Kanfou (probablement Kan-ps), puis Canton et d'autres points, s'étaient ouverts à leur commerce. Ils avaient paru dans les îles, et bientôt, en présence des Chinois moins nombreux, ils y avaient acquis cette suprématie que leur supériorité militaire et l'audace de leur fanatisme devaient leur donner. A l'appel de Marco-Polo, l'Europe chrétienne allait enfin paraître. Guidées par Colomb, Gama, Albuquerque, Magellan, Corlez et Pizarre. deux petites nations perdues au bout de l'Europe allaient envahir le vaste monde: par l'orient et par l'occident, atteindre à la fois la Chine, requérir d'un pontife héritier de l'orgueil romain le partage de toutes les terres et de tous les esclaves qu'elles verraient naître.
Jamais la grandeur de notre race ne se révéla dans de plus fortes luttes et n'obtint
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Carte de l'empire des MIN